De quoi la quête d’un yoga authentique est-elle le nom ?

A l’origine de cet article, une première question : Faut-il arrêter la course à un yoga « traditionnel » ou « authentique » ?

Oui. Fin de l’article.

Non je plaisante.

Immuable, immaculé, le yoga serait pour certains le seul objet culturel ou religieux au monde (mis à part les frères Bogdanov) qui aurait magiquement traversé les temps sans subir l’ombre d’un changement, et c’est ainsi, paré de son authenticité millénaire, qu’il serait arrivé jusqu’à nous aujourd’hui, started from the bottom of the Himalaya now we’re here (here étant une salle de yoga lambda en Occident au 21e siècle).

L’authenticité, deux poids, deux mesures ?

Ainsi, sans doute face à la marchandisation du yoga, devenu depuis les années 80 un objet de consommation parmi d’autres (voir l’article de Jeanne sur ClassPass), le besoin de se distinguer comme appartenant à une lignée ancienne, authentique et donc plus juste, plus noble, plus honorable, semble titiller certain.e.s professeur.e.s et pratiquant.e.s, qui rivalisent de cautions d’authenticité plus ou moins convaincantes : maître indien à Rishikech dans un ashram pour touristes blanc.he.s, port ostentatoire de signes spirituels (tenue blanche, mâlâ, turban sikh), pureté et détachement portés en étendard, nom spirituel indien, regard condescendant sur les pratiques déviantes… ça vous rappelle quelque chose ? Ah oui, des fanatiques. Un.e occidental.e qui pratique un yoga dit « authentique » ou « traditionnel » est paré.e d’un certain cachet, d’une certaine aura, celle de celui ou celle qui aurait eu la chance inégalée de recevoir un enseignement non corrompu par la modernité, touché.e par la grâce, faisant ainsi partie de l’élite des initié.e.s, contrairement aux pauvres moutons que nous sommes, à pratiquer le vinyasa comme des benêts abrutis par la société de consommation. A noter que les religions majoritaires sous nos latitudes ne bénéficient pas, elles, du même regard bienveillant : ainsi, si une personne annonce pratiquer un monothéisme quelconque de façon « traditionnelle », le regard admiratif se transformerait bien vite en incompréhension, voire en réprobation. Deux salles, deux ambiances, et cela n’est pas sans rapport avec le regard colonial que nous portons sur le yoga, simplificateur et folklorisant.

L’authenticité, un truc de réac ?

La quête d’authenticité est emblématique de notre époque. L’idée sous-jacente est que la modernité, les avancées des techniques et de la science et l’approche rationnelle du monde ont « déraciné » les hommes en les coupant de la nature (forcément bienfaisante, d’ailleurs coucou le Covid, les vipères et les tsumani, all made in Pacha Mamma). Nous vivrions alors dans une société « corrompue », « dégénérée » par le progrès, qui aurait perdu contact avec ses « vraies » racines, avec lesquelles il faudrait renouer. Si ça vous rappelle des discours d’extrême droite, c’est normal, c’est le même creuset idéologique (voir l’article de Jeanne sur le conspiritualisme). Rassurez-vous, la quête d’authenticité et la critique de la modernité n’est pas l’apanage de l’extrême-droite (ouf, on peut respirer), mais le motif « mythifier un passé supposément « âge d’or » pour alerter sur une « humanité déchue » et un « homme dégénéré »», en général, ça pue. Bref, cette quête d’authenticité trouve aussi plus récemment ses racines dans la critique de la société de consommation, en plein essor après la 2nde guerre mondiale, qui tend à tout uniformiser et  marchandiser sur son passage. Ainsi, plus rien ne semble échapper au règne de l’argent, et les objets, qu’ils soient matériels ou culturels, tendent désormais à se standardiser pour répondre de façon optimale et efficace (économiquement) à la demande. C’est la naissance des « non-lieux », lieux génériques qui se ressemblent tous aux 4 coins du monde (aéroports, ronds-points, centres commerciaux, Mc Donalds et aujourd’hui, cafés et Airbnb à la déco scandinave vue et revue ad nauseam).

L’authenticité, antidote marketing à la standardisation du monde ?

Dans les années 60, certains jugent cette standardisation du monde aliénante, étouffante, et se tournent vers des sagesses orientales en quête de reconnexion avec le mystique et le spirituel : la contre-culture est née. Cette quête d’authenticité est à l’époque l’apanage d’une frange marginale de la population, qui mêle alors idéaux de vie en communauté, religiosité New Age et contestation sociale. Elle est aujourd’hui devenue largement répandue, et surtout consommable. Ainsi Raphaël Liogier, sociologue et philosophe des religions, le démontre de façon hilarante dans l’introduction de son ouvrage Conscience du monde, souci de soi, où il imagine une personne ayant hiberné pendant 20 ans à partir des années 80, qui se demanderait à son réveil quelle secte New Age aurait pris le contrôle de la société pendant son sommeil, tellement ce langage de l’authenticité est devenu omniprésent. Omniprésent, et savamment marketé : aujourd’hui, le moindre légume ou biscuit (industriel) est désormais frappé du sceau de l’authenticité : pensez au marketing de Michel et Augustin, par exemple. Ainsi, par la consommation d’un topinambour ou d’un cours de yoga « authentique », on est en mesure de s’acheter une histoire, un passé glorifié, et une appartenance. D’après l’auteur Jean-Laurent Cassely, qui a écrit le livre No Fake que je vous recommande chaudement, « l’authenticité s’apparente à ce que les économistes appellent un « bien positionnel » soit un bien tirant sa valeur du fait que les autres en sont privés ». Il poursuit en citant l’auteur canadien Andrew Potter, qui a écrit The Authenticity Hoax : « vous ne pouvez être une personne réellement authentique qu’à la condition que la plupart de ceux qui vous entourent ne le soient pas ».

Löle White Tour à Paris, 2015. Pour la distinction, c’est raté.
Les yogas, une histoire riche et vivante

Ainsi dans un monde où le yoga est démocratisé, banalisé, il est important de se signaler comme l’héritier.e d’une tradition non corrompue. Pourtant, il s’agit d’une aberration historique. Le yoga, ou plutôt les yogas n’ont cessé d’évoluer, de se fondre dans différents moules théoriques, religieux, doctrinaires, philosophiques. Certain.e.s pratiquant.e.s sont adorateurs.rices de Vishnou, d’autres de Shiva, et d’autres de Durga. Certain.e.s voient la libération comme une union avec le divin, d’autres le voient comme la connaissance de sa vraie nature, d’autres encore, comme le fait d’être libéré.e dans cette vie même. Loin d’être une pratique en vase clos, les différentes et multiples sectes de pratiquants étaient en dialogue, et certains ascètes n’hésitaient pas à suivre les enseignements de guru aux croyances et lignées différentes. Il y a ainsi des yogas tibétains, des yogis musulmans, des yogas hindous, et un yoga contemporain mondialisé.

Extrait du manuscrit du Bahr Al Hayat, adaptation soufie des méthodes de hatha yoga, 17e siècle ap. JC

Au 5e siècle avant notre ère, on pratiquait la méditation, et quelques exercices du souffle, tandis que les postures non-assises sont documentées pour la première fois à la fin de l’ère médiévale, bien qu’elles aient été à l’évidence pratiquées plus tôt sous le nom d’austérités (sous le nom de tapas et non d’asana). Les premières séquences dites dynamiques connues fontt leur apparition dans un texte du 18e siècle, et bien des choses restent à découvrir sur le hatha yoga. Les tantriques, eux, pratiquaient plutôt le yoga par la récitation de mantras, des rituels complexes, et des visualisations. Enfin, de nombreux ascètes et yogin pratiquaient et pratiquent encore des mortifications extrêmes : bras levés pendant plusieurs – dizaine de – années, jeûnes prolongés, bains dans l’eau glacée en hiver – et pas une minute sous la douche pour activer la circulation sanguine et vaincre ainsi la peau d’orange -, méditation plusieurs heures entre 5 feux sous le soleil au zénith en plein été, ne jamais s’asseoir, etc etc. Tout d’un coup, le yoga « traditionnel » a quand même l’air moins attrayant.

Le yoga postural moderne, rupture ou continuité ?

Le yoga qui est arrivé jusqu’à nous occidentaux, est le fruit de nombreuses transformations, entre simplification des aspects doctrinaires jugés trop complexes pour être enseignés au public occidental, influence des occultismes et des ésotérismes chrétiens du début du 20e, revalorisation du corps et de la pratique posturale par l’approche scientifique du yoga, influence de la culture physique et des gymnastiques féminines européennes, idéaux des hippies, culte du corps et de la performance, recherche de bien-être, quête de sens, etc.

S’il est indéniable qu’il y a des différences clés et majeures entre ce que nous pratiquons aujourd’hui sur notre tapis, opposer un yoga « pur » et « traditionnel » à un yoga « contemporain dévoyé » est une vision simpliste des choses. Le concept de « l’effet pizza », introduit par le sanskritiste Agehananda Bharati, est aujourd’hui souvent utilisé pour décrire ces transformations liées aux circulations d’objets culturels entre différentes aires géographiques, civilisationnelles et culturelles. Cette idée est d’ailleurs reprise par la journaliste Marie Kock dans son ouvrage Yoga, une histoire monde. L’idée est que les italiens qui auraient émigré aux Etats-Unis, auraient emmené avec eux ce qu’ils appellent pizza, une pâte à pain, avec de l’huile d’olive, et de la tomate. En arrivant et en s’installant aux Etats-Unis, la pizza est emmenée dans leurs bagages et s’agrémente au fil du temps et de la rencontre avec d’autres cultures, de fromage, de salami, voire d’ananas (hihi). Et là, vous avez des américains qui vont en Italie, en quête de la pizza « pure et authentique » et s’attendent à la pizza moderne, avec du fromage, du salami et de l’ananas. Et donc les italiens sur place, vont utiliser leurs propres ingrédients pour répondre à cette nouvelle demande (sauf l’ananas, faut pas abuser). Les générations italiennes suivantes vont hériter de ces pizzas comme étant les « pizzas authentiques telles qu’on les a toujours faites ici depuis la nuit des temps » et les présenter ensuite sincèrement comme telles.

Est-ce pour autant une permission implicite à mettre de l’ananas dans sa pizza, autrement dit, toutes les innovations sont-elles souhaitables ou acceptables ? Vous ne pourrez empêcher personne de mettre de l’ananas dans sa pizza, mais accepter l’innovation comme faisant partie intégrante de l’évolution et de la vitalité d’une discipline n’empêche pas d’ouvrir une réflexion éthique exigeante, notamment avec les personnes elles-mêmes issues de ces traditions, sur ce qui est de l’ordre d’une adaptation fidèle à l’esprit du yoga, pour reprendre les mots d’Ysé Tardan Masquelier, et ce qui est de l’ordre du contre-sens.

Same same, but different ?

Par ailleurs, à noter qu’en Inde de nombreux groupes d’ascètes sont / se disent issus de lignées anciennes comme celles de Nâths yogi, mais ces lignées elles aussi ont connu des transformations, pour répondre aux évolutions et aux besoins de leur temps, ce qui précisément en fait la vitalité. A noter également qu’en principe, la plupart des sectes de yogins en Inde n’acceptent pas d’enseigner à des non-hindous, bien qu’il y ait en réalité des exceptions. Krishnamacharya lui-même, bien que n’étant pas un sâdhu, rechignera d’abord à enseigner le yoga à sa première disciple étrangère, et qui plus est une femme, et c’est l’insistance de son employeur, le Raj de Mysore, qui le lui fit accepter.

Pour conclure cet article qui souhaite davantage ouvrir des pistes de réflexion qu’offrir une réponse définitive, il semble intéressant de décaler le regard sur cette question sans issue de la pratique d’un yoga « authentique » ou « traditionnel » pour se poser celle de la transmission. Comment transmettre cette discipline en sortant de l’aporie d’une stricte fidélité à une tradition fantasmée, pour proposer « une adaptation qui ne soit ni trahison, ni contresens », selon les mots de Marie-Christine Leccia, de la Fédération Nationale des Enseignants de Yoga, dans son article dans l’Encyclopédie du Yoga. Les textes et pratiques du yoga sont porteurs d’un message émancipateur à résonance universelle : celle de se libérer « des chaînes et des souffrances ontologiques qu’implique l’existence », comme le formule Marie-Christine Leccia. En écho, Susanna Barkataki propose une ouverture intéressante dans son ouvrage Embrace Yoga Roots : avoir comme fil directeur, une pratique et un enseignement qui libèrent, une transmission émancipatrice, tant dans son intention que dans son impact réel. Des perspectives fertiles et enthousiasmantes !

NB : ce texte a été modifié jeudi 09/12 à 10h pour corriger quelques coquilles orthographiques, ajouter une illustration du Bahr Al Hayat, adaptation soufie de techniques de Hatha Yoga, et apporter une précision sur la recension des postures non-assises.

2 commentaires sur « De quoi la quête d’un yoga authentique est-elle le nom ? »

  1. Quel bonheur de découvrir votre blog, frais, piquant, passionné, documenté:) Juste un bémol concernant l’écriture inclusive qui m’exaspère autant que la pizza à l’ananas… Rien de dogmatique, une simple question de sensations – auxquelles le yoga nous invite d’ailleurs à être attentifs … et tout cela reste très subjectif! Enfin, puisque la traque est déclarée en bas de l’article, vous me pardonnerez d’avoir repéré une coquille : « L’idée sous-jacente est que la modernité, les avancées des techniques et de la science et l’approche rationnelle du monde ont « déracinés » les hommes en les coupant de la nature » : mais peut-être les règles d’accord du participe passé après être ou avoir ont-elles également changé. Merci encore et bonne continuation.

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