ClassPass m’a tuée

Pourquoi ClassPass, fleuron des plateformes de réservation de cours de yoga (et de bien-être en général) en ligne, fait tout sauf du bien à l’esprit du yoga et aux acteurs de cette industrie.

ClassPass est une plateforme en ligne américaine née en 2013 et qui a vocation à jouer les intermédiaires entre les particuliers et les professionnels du sport et du bien-être. Que vous souhaitiez faire du yoga, de l’aquabike, expérimenter la cryogénisation, vous déhancher à un cours de zumba, taper dans un sac de boxe ou encore vous faire masser, ClassPass a sûrement une adresse à vous proposer non loin de chez vous. Leur application regroupe désormais plus de 30 000 clubs de fitness à travers près de 30 pays dans le monde, avalant sur leur passage les autres applications similaires comme l’allemand Urban Sports Club ou le français Gymlib (qui s’en sortent tout de même très bien, pas de quoi sortir les mouchoirs).

L’uberisation du yoga

Jouant sur le système de l’économie intermédiaire tels Uber ou Amazon, ClassPass fait le lien entre le studio de yoga du coin ou la salle de sport x ou y (à condition bien sûr que ceux-ci soient partenaires) et les adhérents de l’application (vous?). L’intérêt ? Pour les studios de yoga : faciliter leurs réservations et toucher plus de clients. Pour les clients : trouver n’importe quel cours en un clic et pour moins cher.

Leurs forfaits, basés sur un système de crédits, vont de 15 euros par mois (9 crédits soit l’équivalent de 3 cours) à 109 euros par mois (85 crédits soit l’équivalent de 30 cours). Là où un cours de yoga coûte en moyenne 20 euros en studio pour 150 euros l’abonnement mensuel. Mais surtout : le premier mois d’essai est totalement gratuit et sans engagement. Plus vous invitez des personnes à rejoindre l’appli et plus vous accumulez des points. J’ai ainsi pu utiliser ClassPass et assister à des cours de yoga gratuitement plusieurs mois durant.

Comme Uber ou UberEats qui jouent les intermédiaires entre les taxis et les restaurants avec leurs clients, vous faites appel à un service censé vous simplifier la vie et qui vous coûte moins cher. Spoiler : pour que cela fonctionne, il n’y a pas de magie, juste des gens derrière qui payent le prix de la pseudo gratuité (indice : les professeurs ou les studios par exemple, tout comme les chauffeurs Uber ou les livreurs Deliveroo). Sauf que les acteurs du jeu sont vite pris au piège : les studios qui refusent d’être partenaires perdent énormément de visibilité et risquent fort de se faire avaler par le rouleau compresseur.

Plutôt loose loose que win win

D’ailleurs leur storytelling est identique aux grands de la Silicon Valley : ClassPass a été créé par Payal Kadakia, une jeune working girl américaine qui, cherchant un beau jour à faire une pause dans son travail exigeant, s’est retrouvée « frustrée » (le mot est bien celui employé par le site) de ne pas trouver pléthore d’activités à son goût en moins de trois secondes. Ceci nous rappelle au passage le profil particulièrement capricieux des startupeurs made in California qui, ne soufflant pas la frustration de ne pas disposer du monde en un clic et à leur guise, décident de créer des « business » et des « success stories » pour remédier à cette insatisfaction. Idem pour Uber qui a été créé par trois californiens suite à un séjour à Paris où ils cherchèrent à se déplacer en taxi mais eurent du mal à en trouver un en moins d’un claquement de doigt. Ils décident alors de créer un service de chauffeurs privés pour concurrencer les taxis classiques, pas assez efficaces.

Autrement dit, il s’agit de s’insérer sur le marché du sport et du bien-être (dont les profits sont par ailleurs relativement limités concernant le yoga) pour venir grappiller les miettes sous couvert d’offrir de la visibilité aux studios et du choix aux clients à moindre coût. Mais comme le dit l’adage : les ruisseaux font de grandes rivières … ClassPass l’a bien compris : sa dernière levée de fond en janvier 2020 s’élevait à 285 millions de dollars de financement et une valorisation d’un milliard de dollars (#licorne #startupnation). Malheureusement, lors de la pandémie de COVID-19, l’entreprise a du licencier 53 % de ses employés. Zut.

Les pratiquants de yoga deviennent des consommateurs et les professeurs des produits

Depuis quelques temps j’assiste ahurie à la formation d’une nouvelle « clientèle » à mes cours de yoga. Car oui, la relation élève-professeur se trouve alors transformée en une relation de client à vendeur ou de consommateur à produit, avec tout le mépris que cela implique. ClassPass produit une nouvelle génération de pratiquants de yoga précaires à tous les niveaux : désengagés, indisciplinés, irréguliers, impolis. Ces clients (car non je ne les appelle pas des pratiquants de yoga) viennent picorer ici et là des « expériences » en one shot, sans volonté d’investissement, pour se divertir, comme on irait au cinéma une fois de temps en temps (en laissant bien traîner sa cannette et son pop corn par terre à la fin du film). Tout en attendant en retour un service irréprochable de la part des professeurs dont le job serait de les détendre comme un saltimbanque et de les amuser.

Comme sur Amazon, où les clients commandent et renvoient les produits à leur guise sous couvert de gratuité (pour info : un produit qui a fait 15 fois le tour de la planète a un énorme coût écologique et humain), de nombreux clients sur ClassPass développent la même relation au yoga. Exemples les plus communs : ne pas se présenter au cours, se présenter systématiquement en retard, ne jamais revenir, attendre que le professeur fasse le job à leur place, consulter son téléphone pendant le cours, parler ou aller aux toilettes pendant le cours, laisser des commentaires hors sujets.

Parce que oui dans le système ClassPass les clients sont invités à noter leurs « coachs » à l’aide d’étoiles et de commentaires. Florilège des commentaires piochés au hasard en positif comme en négatif : « Super coach, j’ai vachement transpiré« , « top, c’était super challenging » (dans le monde de ClassPass, yoga = crossfit), « cours très authentique » (quand le prof est indien), « j’ai pas aimé la musique » (quand le concept est fondé sur des playlists), « il y avait trop de monde » (comme disait l’un de mes profs : l’espace nécessaire à la pratique est proportionnel à celui de l’égo), « je n’ai pas aimé la lumière » (tu es scénographe?), « je n’ai pas aimé la voix de l’instructeur » (et peut-être que l’instructeur n’a pas aimé ta tête …), « on ne m’a pas laissé entrer parce que j’étais en retard » (est-ce que le chef de gare retarde le départ du train pour toi habituellement?), « cours pas assez dynamique » (pour du Yin), « cours trop dynamique » (pour du power niveau 2), « ce n’était pas ce à quoi je m’attendais » (tu t’es cru sur une borne automatique MacDonalds où personnaliser ton sandwich?) … Et j’en passe. Évidemment les commentaires sont anonymes, gage de courage. Le pratiquant reste ainsi dans son coin, désinvesti et pianote après coup son ressenti personnel à propos d’un travail et d’une expérience collective. Peut-être que dans le futur selon ClassPass, les abonnés voteront comme dans une téléréalité sur quel prof a le droit de rester ou bien de dégager. Oh wait : cela existe déjà! Et ça s’appelle le Best of Class Pass Awards Winners. La méritocratie, c’est amazing.

Le monde du yoga fast food

Aux débuts de ClassPass en France, on m’avait rétorqué que ce système était au contraire très bien, qu’il permettait de faire du yoga à un prix abordable (là où les prix en studios sont souvent très excluants, ce dont je conviens à 1000%), et que cela permettait de tester plein de choses et donc de découvrir de nouvelles pratiques. J’avais alors ravalé mon venin et donné sa chance au produit comme dirait Serge Benamou dans La Vérité Si Je Mens. Mais en fait non. Les applications comme ClassPass qui ne demandent aucun engagement aux gens et donnent accès à des pratiques comme le yoga gratuitement (ou presque) ne rendent service à personne et le yoga s’en retrouve complètement dévoyé.

Les principes mêmes à la base du yoga sont l’engagement, la discipline, la mise à plat de son égo et le respect (entre autres). Or, la manière même dont est construit ce « service » est fondé sur le contraire : ne pas s’engager, multiplier les expériences, se vautrer dans la société de l’hyperchoix, être invité à donner son avis sur des sujets que l’on ne maîtrise pas, avoir plein de droits mais presque aucun devoir. ClassPass produit des petits consommateurs capricieux et robotiques, cachés derrière leurs écrans, éternels insatisfaits et en quête de plus de profit à moindre coût.

Pour le redire autrement : le yoga, c’est comme faire une psychanalyse, de la danse, du violon … ça a un coût, à la fois financier et personnel. Si vous n’êtes pas prêt à faire ces investissements, choisissez autre chose. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le yoga doive rester inabordable mais ceci est un autre sujet/ un autre article. De surcroit, ne soyons pas naïfs : ces plateformes ne sont pas des philanthropes engagés pour lutter contre la précarité. Alors les utiliser en se cachant derrière un pseudo militantisme de démocratisation du yoga est parfaitement hors sujet.

Sortir de l’impasse : sortir de Classpass

Alors que faire ? Et bien comme pour Amazon, Uber, Deliveroo ou encore Tinder … S’en passer tant que faire se peut. Et la bonne nouvelle que c’est tout à fait possible. Beaucoup de studios continuent de très bien fonctionner sans ClassPass et affichent complet parce qu’ils ont su développer leur clientèle sur la durée ou bien grâce à leurs réseaux et au prix de nombreux efforts (cela prend du temps!). Note à l’intention de certains studios au passage : se lancer dans le business du yoga demande un investissement marketing et/ ou un effort de fidélisation de sa clientèle. Se reposer uniquement sur les plateformes de réservation sans s’investir humainement dans le développement de son business n’est en aucun cas pérenne et sera voué à court ou moyen terme à l’échec quoi qu’il en soit.

En tant qu’élève, il me semble que l’engagement dans une pratique quelconque ne peut passer sur le long terme par une plateforme qui, par ailleurs, limite le nombre d’inscriptions au même cours par mois. En effet, cela ne viendrait à l’idée de personne de faire une psychanalyse en changeant de psy un mois sur deux, d’apprendre la musique en se rendant tantôt à un cours de saxophone, puis à un cours de harpe, et enfin de piano en espérant acquérir un savoir. Ou de prendre un cours de cuisine dans sa vie en pensant tout retenir et devenir un chef ou enfin de gagner en grâce et en sens du rythme en se rendant un coup à un cours de danse classique, puis de hip hop et enfin de flamenco. Pour ensuite se plaindre que les « services » proposés ne sont pas à la hauteur de notre manque de temps et d’engagement. Cela n’a aucun sens.

Me concernant, j’ai décidé de voir d’ici la fin de l’année comment évoluait la « situation ». Je travaille en effet avec certains studios qui utilisent ClassPass et ma relation avec ce type de clientèle s’est beaucoup détériorée. Je refuse en effet d’être un produit à la disposition du bon vouloir de chacun, à me transformer en vendeuse du Bon Marché qui doit se prosterner devant les exigences d’individus parfois franchement irrespectueux, sous peine de se prendre des commentaires négatifs parce que je n’ai pas pris assez soin de ces enfants gâtés qui veulent tout avoir sans rien donner et viennent à mes cours comme s’ils allumaient Netflix. Je pense aussi que ce système est pervers pour les jeunes professeurs qui se retrouvent terrorisés à l’idée de se faire virer parce qu’ils n’ont pas assez de bons commentaires sous leur profil. Avec pour effet de dépersonnaliser petit à petit leur enseignement, les rendre « neutres », consommables par tout le monde, et donc un peu fades et commerciaux. Bref, des répliques d’eux mêmes insipides et interchangeables comme des robots sur écrans. Si c’est ça le futur du yoga, ça sera sans moi (et sans regrets).

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