Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier

Le samadhi c’est un peu le Graal des yogis. Huitième et dernière étape du yoga tel que codifié par Patañjali dans les Yoga-Sutra, il est cet état quasi indescriptible qui ouvre la voie à la libération. Alors comment appréhender sur le plan théorique et intellectuel une expérience si subtile qu’elle dépasse le domaine de la cognition? Pour cela nous nous sommes entretenues avec Alexandre Astier, spécialiste de l’Histoire ancienne de l’hindouisme et auteur de nombreux ouvrages à ce sujet (voir sa bibliographie en fin d’article) et que nous apprécions vivement pour ses qualités de pédagogue passionné. Il nous ouvre à travers cet entretien les portes vers la compréhension de ce mystérieux et fascinant samadhi qui n’aura, on l’espère, plus de secret pour vous.

Citta Vritti | Qu’est-ce que « samadhi » ou « le samadhi »? Dans quel cadre idéologique se situe-t-il?  

Alexandre Astier | Samadhi désigne un état contemplatif parfait. Cette notion apparaît pour la première fois de manière détaillée dans les Yoga-Sutra de Patañjali que l’on date des premiers siècles de notre ère. Il y est décrit comme le moyen principal d’atteindre le but ultime qui est la libération. Dans toutes les philosophies de l’Inde ancienne (pas dans le Veda mais à partir des Upanishad, dans la Bhagavad Gita et aussi dans le bouddhisme et le jaïnisme) il y a la recherche fondamentale de la libération (ou de la délivrance) qui consiste en la sortie du cycle des réincarnations. Il y a cet arrière plan idéologique de la croyance en des vies successives, de quelque chose qui transite d’une vie à l’autre et qui s’explique par la loi des conséquences des actes que l’on appelle la loi du karman. Le samadhi est essentiellement dans le texte des Yoga-Sutra le moyen principal pour obtenir cette libération du cycle des renaissances.

C’est un état fondamentalement expérimental, qui n’est pas à proprement parler une connaissance et c’est là que c’est difficile à définir. On est dans quelque chose qui se vit, qui s’expérimente sur soi-même, avec soi-même mais qui n’est pas du domaine de la connaissance idéologique. Dans un langage un peu plus moderne on pourrait parler d’un état méditatif parfait. Par ailleurs, samadhi peut aussi désigner tout autre chose, à savoir le tombeau d’un saint personnage : le lieu de la stabilité et du repos ultime.

Que nous dit l’étymologie de ce mot ?   

Le mot « samādhi » dérive de la racine verbale dhā enrichie de deux préfixes : sam et ā. Dhā signifie « poser », « placer », « établir », « fixer sur ». Le préfixe sam a plusieurs sens : « avec », « ensemble », « complètement », « parfaitement », l’idée d’une totalité, de la perfection. Le ā indique la proximité, l’approche, le mouvement, « vers », dans le sens d’un retour au sujet. Ainsi l’action retourne vers le sujet du verbe, dans une action qui agit sur soi. Samadhi c’est donc la position parfaitement stable du mental, de concentration parfaite, de contemplation parfaite, avec l’idée du repos du mental. C’est la fameuse définition du deuxième sutra du premier chapitre (ou pada) des Yoga sutras : « yogaś cittavṛttinirodhaḥ » (I,2) qui signifie « le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental » (les fameuses « citta vritti »!). Donc la notion de samadhi est essentiellement une notion de calme, de repos intérieur jusqu’à l’arrêt du mental.

Mircea Eliade (historien des religions, philosophe et spécialiste du monde indien) avait proposé de traduire samadhi par la notion d’ « enstase », en opposition à l’extase. Une stase c’est un état de cessation d’activité, d’immobilité. L’extase que l’on emploie dans les expériences mystiques religieuses c’est l’idée d’être en dehors de soi, vers un absolu ou une divinité. A partir de cette notion d’extase Mircea Eliade forme le contraire – « en » -, un état stable établit à l’intérieur de soit.

La notion de samadhi prééxiste-t-elle aux Yoga-Sutra?

Probablement que la notion de samadhi existe déjà dans le bouddhisme ancien (le Bouddha ayant vécu au 5e siècle avant notre ère). Il y désigne alors la même chose, à savoir des exercices de méditation que l’on appelle aussi dhyana (comme le septième membre du yoga de Patañjali). Mais concernant le domaine du sanskrit et de la culture brahmanique (hindouisme ancien), le terme apparaît pour la première fois de manière développée dans les Yoga-Sutra. C’est une notion liée à mon avis au milieu culturel du bouddhisme dans la région du Magadha (qui correspond actuellement au nord de l’Etat du Bihar en Inde) et qui a vu naître une culture spécifique autour de la loi du karman et de la méditation. Celle-ci va être reprise et adaptée par le milieu brahmanique alors en pleine réforme, vers une intériorisation et une recherche de pratiques plus méditatives. C’est probablement dans ce cadre là que le yoga et le samadhi, qui est aussi un élément du yoga, sont adaptés et codifiés. 

Qui recherche le samadhi? Est-ce une pratique pour tout le monde ?

Le milieu des Yoga-Sutra est probablement constitué de brahmanes [prêtres, classe sacerdotale], des ascètes renonçants, qui ont décidé de dire non au monde et dont le but est de sortir définitivement du cycle des renaissances. Ils considèrent le samadhi comme l’expérience méditative permettant, après toute une série d’autres expériences, cette sortie du monde. Donc c’est quelque chose qui concerne plutôt une élite spirituelle et de renonçants au monde. Cela dit c’est un exercice qui peut aussi être appréhendé par des gens qui pratiquent un yoga en restant dans le monde et qui pratiquent différentes formes de contemplation, jusqu’à la plus intense.

Quelle est la différence entre l’étape du samadhi, et celle de kaivalya (ou moksha et nirvana) ?

Dans les Yoga-Sutra, la notion de samadhi est l’état contemplatif qui permet d’accéder au kaivalya qui est cette libération du cycle des renaissances. Dans le yoga on a différents exercices méditatifs où le plus élevé et le plus parfait est l’exercice de samadhi qui est complexe et présente plusieurs formes [voir notre article : Les différentes formes de samadhi dans les Yoga-Sutra]. Cet exercice de samadhi permet l’ouverture, le grand saut, le passage vers kaivalya. Autrement dit, samadhi est l’exercice contemplatif préparatoire à kaivalya. Kaivalya est le terme plutôt utilisé dans les philosophies du Samkhya et du Yoga dans un cadre idéologique dualiste. Moksha et nirvana sont des synonymes de kaivalya dans des cadres idéologiques différents : moksha est employé dans le contexte brahmanique des Upanishad et de la philosophie non dualiste. Nirvana est l’équivalent dans le domaine du bouddhisme.

Le samadhi peut-il être atteint de notre vivant ou bien est-ce un état qui ne concerne uniquement l’âme au-delà de la mort physique de l’être ?

Les formes de samadhi sont des exercices contemplatifs que le yogin fait et dans lesquels il peut rester plus ou moins longtemps. Le stade ultime du samadhi ouvre sur le kaivalya et probablement qu’à l’époque des Yoga-Sutra, la libération ne se concevait qu’au moment de la mort et de l’abandon du corps. D’ailleurs, d’une manière générale, la libération était conçue comme ne pouvant se réaliser qu’à la mort du corps physique. Mais assez vite, l’hindouisme va dévelopepr l’idée que l’on peut atteindre la libération et rester en vie jusqu’à la mort du corps : c’est cette notion de « délivré vivant » (« jivan-mukta »). Celle-ci apparait probablement un petit peu dans la Bhagavad Gita mais surtout dans les mouvements tantriques à leur apogée avec Abhinavagupta, le grand maître non dualiste de l’école shivaïte du Cachemire au dixième siècle de notre ère, qui développe cette idée que l’on peut obtenir la libération de son vivant. C’est-à-dire rester délivré vivant des années avant la mort du corps physique pendant que l’âme, le principe spirituel est, lui, déjà délivré.

Lorsque l’on entre en samadhi, est-ce un état définitif ? Ou doit-on continuer de pratiquer ?

Dans les Yoga-Sutra le samadhi est très nettement une expérience limitée dans le temps, qui peut être de quelques minutes, de quelques heures, voire peut-être de quelques jours pour des mystiques très avancés. L’Inde ancienne raconte beaucoup de légendes à propos de maîtres spirituels dont on s’occupe du corps pendant plusieurs jours pour qu’ils restent en vie dans un état de samadhi, c’est-à-dire d’absorption complète. Mais c’est un état méditatif qui est forcément transitoire puisqu’il débouche soit sur le retour dans le monde soit sur la libération. Dans la version ancienne, il débouche sur la libération au moment de la mort. Puis, il débouche ensuite sur cette notion de délivré vivant. A ce moment là on est à la fois dans le monde alors même que le principe spirituel n’y est plus. Mais techniquement le samadhi est limité dans le temps.  

On lit parfois que tel ou tel maître de yoga a « atteint samadhi » : que cela signifie-t-il ? Il semble que ce sont les disciples qui décernent a posteriori cet accomplissement à leurs maîtres. Alors, comment peuvent-ils le savoir ?

Ce n’est plus le samadhi au sens technique d’exercice méditatif mais employé à la place de la notion de délivré vivant. On emploie aussi samadhi pour désigner la mort définitive du corps : le nom pour les tombeaux que j’évoquais plus haut. Cela veut dire que le maître est dans l’état définitif de la fin de la réincarnation de son principe spirituel tout en étant toujours dans le monde. Ou bien c’est qu’il est dans son état méditatif : il ne parle pas, il ne bouge pas, il ne fait rien, il est juste dans la contemplation de sa conscience.

Après, dans des mouvements actuels plus ou moins orientalisants et ésotériques on va dire que tel ou tel maître est un libéré, c’est bien difficile à dire. On peut connaître aussi des expériences courtes dans le temps de cette forme là qui ne sont pas forcément définitives et à ce moment là on est sur d’autres aspects de la spiritualité, voire du domaine de la propagande autour des gourous.

Comment rendre cette expérience par les mots ?

Ce n’est pas possible. Le yogin qui vit cette expérience, quand il revient dans le monde et qu’il récupère l’usage de son mental et de ses mots, va tenter de décrire le souvenirs de ses impressions mais c’est forcément imparfait. Cela peut être décrit de manière différente ; et probablement que les yogins qui étaient dans un cadre dualiste vont le décrire avec des mots dualistes tandis que d’autres yogins qui ont vécu la même chose vont le décrire dans un cadre non dualiste. Dans le cadre du non dualisme : un yoga de l’union de l’Atman et du Brahman, et dans le cadre dualiste un yoga du divorce du principe spirituel Purusha et de la Nature Prakriti [A ce sujet lire notre article : Cliché #1 : « Le yoga c’est l’Union » … ou pas!]. Tout cela est du jeu, du raisonnement intellectuel mais qui est probablement des cadres de l’analyse de la pensée quand on utilise un raisonnement et les mots mais qui décrivent de toute façon de manière imparfaite une expérience qui ne peut pas être décrite par les mots puisqu’elle est au-delà des mots.

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Lire aussi la deuxième partie de cet entretien avec Alexandre Astier sur le Samadhi : Les différentes formes de samādhi dans les Yoga-Sutra.

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Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

Image : Partie centrale du tableau Trois Aspects de l’Absolu de Bulaki. Tiré d’un manuscrit de Nath Charit, 1823, Inde. Aquarelle opaque, or et alliage d’étain sur papier ; 47 x 123 cm. Mehrangarh Museum Trust, Rajasthan.

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