Les différents samadhi dans les Yoga-Sutra de Patañjali

Si vous avez lu le Yoga-Sutra de Patañjali – ou du moins entendu parler du célèbre yoga aux huit membres (« ashtanga yoga ») dont il traite – vous aurez noté que la notion de « samadhi » y est centrale. Cet état d’immobilité parfaite du mental forme l’ultime étape du Yoga avant la libération. Mais comme l’hindouisme aime imbriquer les concepts dans des catégories et les emboiter elles-mêmes dans des sous catégories … tout est toujours un peu plus compliqué que prévu. On constate en effet qu’il n’est pas question d’un samadhi en général mais de plusieurs samadhi et de « sous samadhi » à divers degrés et que tous ne se valent pas ni ne se situent sur le même plan. Heureusement, Alexandre Astier, historien et spécialiste de l’hindouisme ancien nous éclaire (pradipika!).

Citta Vritti | Nous observons que le Yoga sutra de Patañjali mentionne plusieurs formes ou types de samadhi : pouvez-vous nous présenter brièvement ce découpage ?

Alexandre Astier | En effet les Yoga-Sutra de Patañjali mentionnent plusieurs samadhi. Pour faire simple on peut se concentrer sur le premier chapitre « Samādhi-pāda » consacré à cette notion fondamentale et qui divise le samadhi en deux grandes catégories (I.17-23) : d’une part le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi), qui est lui-même découpé en quatre sous-catégories, et d’autre part le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi). Ces expériences sont reprises plus loin dans le premier pada (I. 41-51) mais désignées cette fois sous le nom de « samapatti » qui est un synonyme (avec ou sans semence : « sa-bija » et « nir-bija »).

On peut expliquer cette diversité par le fait que le Yoga-Sutra est un texte un peu mosaïque qui a, à mon sens, rassemblé plusieurs traditions du yoga pour former un texte de base unifiant les différents courants de pratiques. A travers les deux mots de samadhi et de samapatti, on peut penser que le Yoga-Sutra cherche à rassembler différentes traditions et petits groupes de yogins en reprenant en quelque sorte les mots que chacun préférait.

Pouvez-vous donc nous détailler cette mosaïque de samadhi dans le Yoga-Sutra ? 

Le premier pada (ou chapitre) fait état de deux grandes catégories de samadhi : avec connaissance (I.17) et sans connaissance (I.18).

Le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi) est une expérience mentale où le yogin obtient une connaissance intégrale de l’objet (ou du support) qui sert de base à sa pratique. Durant ce samadhi, le mental, qui est comme un cristal transparent, assume entièrement les traits de l’objet fixé. Le yogin ne fait plus qu’un avec le support de sa pratique, il s’identifie, s’absorbe totalement dans l’objet de sa pratique de méditation. Ce samadhi avec connaissance vient après un entrainement (qui commence avec les yama, niyama … les fameux huit membres du yoga). Donc ce sont des exercices progressifs de méditation.

Dans ce samadhi avec connaissance le texte nous dit qu’il y a 4 sous variétés selon le degré d’absorption atteint (et qui sont également nommées samapatti à la fin de ce chapitre, I. 41-51) :

  • Le samadhi avec raisonnement (vitarka) : des associations verbales et logiques y subsistent, malgré l’apaisement du mental. La notion de l’objet, le mot de l’objet et la perception de l’objet (les trois aspects de la réalité en épistémologie indienne) se trouvent en parfaite fusion avec le mental. On est dans un fonctionnement mental et verbal, où subsistent des connecteurs logiques et un raisonnement.
  • Le samadhi avec discernement (vicara) : le yogin ne s’arrête plus à la forme de l’objet fixé, mais en connaît les essences élémentaires (les tanmatra). Comme si le yogi pouvait connaitre la structure de la matière, une espèce de vision atomique un peu mystique où l’on n’est plus arrêté à la forme de l’objet mais où l’on connait les composants élémentaires de l’objet.
  • Le samadhi avec félicité (ananda) : dans cette forme de samadhi, le yogin se fixe non plus sur des objets matériels, mais sur les facultés cognitives et sur la structure du mental. La félicité indique à ce stade la prédominance du guna sattva (il s’oppose au guna tamas qui caractérise la tristesse). Le fait de se sentir heureux dans cette forme de samadhi témoigne du maintient d’une forme d’ego puisque se sentir heureux passe par une analyse mentale de la conscience de soi, donc de l’ego. Bhoja [roi érudit de l’Inde au 11e siècle], dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de l’ahamkara (le Principe d’individuation, l’Ego).
  • Le samadhi avec sens de « je suis » (asmita) : c’est une expérience qui repose uniquement sur la conscience du « je » à son stade ultime, correspondant probablement au plus haut niveau du Manifesté dans le classement des tattva, c’est-à-dire à la buddhi, l’Intelligence et la Volonté absolues. Bhoja, dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de la buddhi (Intelligence et Volonté). Michel Angot (indianiste et sanskritiste français) parle quant à lui du concept de « jesuistée » : une expérience qui ne repose que sur le sens du « je ».

Or certains de ces samadhi semblent évincés dans la suite du texte …

Ces deux premières variétés de samādhi avec connaissance (vitarka  et vicara) sont à nouveau détaillées à la fin du chapitre I (désignés sous le nom de samapatti) mais les deux derniers (ananda et asmita) n’apparaîtront plus dans le texte. Ce qui marque probablement la trace d’un remaniement successif des Yoga-Sūtra, avec des coups de ciseaux, des réinterprétations, des réécritures pour en arriver au texte tel qu’il est. Michel Angot émet l’hypothèse qu’un samadhi avec félicité est difficilement conciliable avec l’idée que « tout est souffrance » affirmée au sutra II.15 (« duhkham eva sarvam« ), idée qui est commune au Yoga-Sūtra et au premier sermon du Bouddha. La condamnation générale du bonheur est une constante de ces spiritualités qui cherchent à échapper au monde et au cycle des renaissances. Quant à asmita (le sens du « je suis ») il devient un facteur de douleur (klesha) au sutra II.3. Ce qui est intéressant c’est que cela nous montre toute une pluralité de pratiques méditatives.

Ainsi la deuxième grande catégorie du samadhi sans connaissance est un peu au sommet de la pyramide des samadhi ?

Le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi) en I.18. est le stade ultime du samadhi qui se réalise après une longue pratique des divers samadhi avec connaissance présentés précédemment. Dans le samadhi avec connaissance, le mental, même très purifié, continue encore de fonctionner (propose des mots, des connecteurs logiques à l’expérience de la méditation).

Quand on passe à l’étage au dessus, au samadhi sans connaissance, le fonctionnement du mental – du moins sa partie consciente – s’arrête. C’est un état difficilement descriptible car il est au-delà des catégories habituelles de la pensée puisque la parole ne peut rien dire et ne peut être analysée par le mental ni aucun raisonnement logique.  C’est seulement quand le yogin revient de cette expérience qu’il peut essayer de mettre des mots dessus. Des mots qui seront fondamentalement imparfaits puisque devant décrire une expérience qui s’est développée en dehors des mots avec un mental ne fonctionnant pas. Donc c’est très difficile à expliquer.

A l’intérieur même de ce samadhi sans connaissance il y a une forme de gradation. Dans la première partie, le mental est à l’arrêt mais la partie inconsciente du mental reste. Ce qui est quasiment révolutionnaire dans un texte aussi ancien puisque l’on considère que le psychisme continue de travailler, ce qu’a très bien mis en lumière Freud au XXe siècle. Les Yoga-Sutra reconnaissent cet aspect là de l’inconscient qu’ils appellent les samskara : des empreintes résiduelles ou des traces des activités antérieures. C’est-à-dire que quand on a fait quelque chose ou que l’on a pensé quelque chose cela créé une trace ou un creux dans le mental, comme un moule, où vont prendre place les pensées et les actions suivantes. Ces samskara permettent d’expliquer les bonnes comme les mauvaises habitudes. Mais c’est un domaine où le mental rationnel ne gère pas, comme dans la notion de l’inconscient freudien.

Pour arriver à la libération définitive (kaivalya) il faut laisser s’épuiser ces samskara de façon à nettoyer définitivement les traces de l’inconscient grâce à l’arrêt des fluctuations du mental. La représentation mentale cesse donc d’être un support et s’efface au profit de ce qui la dépasse, c’est-à-dire le purusha ou le principe spirituel qui est alors libéré.

Concrètement, comment passe-t-on du samadhi avec connaissance au samadhi sans connaissance ?

Dans les catégories inférieures de samadhi (avec connaissance ou semence) il y a production et maintien d’empreintes résiduelles (samskara), qui maintiennent des liens avec la Nature (Prakriti) et le cycle des renaissances. La succession des divers samadhi avec connaissance (ou avec semence) finit par produire une connaissance parfaite (prajña) porteuse d’ordre et de vérité (ṛta) qui engendre une empreinte résiduelle particulière. Ce samskara a la particularité de bloquer et « nettoyer » les autres samskara plus anciens et, en quelque sorte, de les dissoudre. C’est cette opération qui permet le passage vers le samadhi sans connaissance (ou sans semence).

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Lire aussi la première partie de cet entretien : Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier.

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Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

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