Faut-il croire aux chakras ?

Peut-être que comme moi, la première fois que vous avez entendu parler de chakras, c’est par une Arielle Dombasle légèrement illuminée dans le film un Indien dans la ville. Peut-être que comme moi, vous avez continué votre vie en oubliant les chakras, et qu’en croisant le chemin du yoga, BAM, ils étaient là, partout, enseignés par des personnes à l’air nettement moins perché qu’Arielle Dombasle (quoique.).

Système de chakras moderne

Aujourd’hui, travailler sur nos chakras semble être la clé de tous nos problèmes et contenir la promesse de notre épanouissement. Vous souffrez dans vos relations aux autres ? C’est sans doute votre chakra du cœur, Anâhata, qui est « fermé ». Pratiquez assidûment la posture de la roue (Urdhva Dhanurasana), et toutes les autres « ouvertures de cœur », pour « harmoniser » ce chakra récalcitrant.

Des soucis dans votre sexualité ? Svâdishtâna Chakra est à l’œuvre : il va vous falloir travailler sur vos ouvertures de hanche (et tant pis si votre squelette n’est pas franchement enthousiaste à cette idée), manger des carottes (la couleur orange est associée à ce chakra), et pourquoi pas de porter sur vous une cornaline, ou une topaze (des pierres de couleur…orange).

Vous vous sentez un peu perdu.e, avec un sentiment diffus d’instabilité qui vous colle à la peau ? Rien à voir avec la montée des inégalités, le chômage de masse, le patriarcat, la crise sanitaire et politique et la catastrophe écologique qui nous pend au nez, non, c’est votre chakra Mûlâdhâra qui vous joue des tours : travaillez vos postures debout, engagez votre périnée, mangez des poivrons (couleur rouge associée à Mûlâdhâra chakra), et tout ira mieux.

Je force volontairement le trait (quoique…) mais les chakras sont aujourd’hui enseignés comme des roues d’énergie qui existent sur un plan subtil, celui de notre corps dit énergétique. Ils seraient plus ou moins « ouverts », fonctionnels, l’énergie y circulerait plus ou moins bien, mais grâce à des techniques et outils bien précis, il nous serait possible d’améliorer leur fonctionnement et de nous libérer ainsi de tout un tas de blocages psycho-énergétiques. Huiles essentielles, mantra, aliments, pierres, postures de yoga, glandes hormonales, cartes de tarot, sont autant d’éléments associés à ces roues d’énergie sur lesquels nous pouvons travailler pour nous permettre de les rééquilibrer.

Mais historiquement, quelle était la place et le rôle des chakras dans le yoga ?

Une petite histoire des chakras

Initialement, les chakras n’étaient pas considérés par les yogis comme des roues d’énergie qui existent réellement dans le corps, mais comme des points de concentration et de visualisation pour le pratiquant de yoga. Le système des chakras est un héritage des yogas tantriques, qui ont connu leur apogée entre le 6e et le 13e siècle après JC. La tradition tantrique développe ce qu’on va nommer le « corps yogique » : ce corps yogique n’est pas un corps « réel », empirique, biologique, commun à tous les êtres humains, mais un corps rituel, « imaginal » (selon l’indianiste André Padoux), construit conceptuellement en fonction de la tradition dans laquelle on s’inscrit.

C’est un corps qui n’existe que parce qu’il est visualisé par le pratiquant, qui y associe des symboles associés à des divinités, dans une perspective de transformation, de divinisation. Pour reprendre les termes de James Mallison et Mark Singleton dans leur ouvrage  Les racines du yoga « le corps yogique est celui qui est construit ou « écrit » sur et dans le corps du pratiquant par la tradition elle-même » (p.196)

Ce sont des centres subtils de méditation, et ainsi leur nombre et leur emplacement peut varier en fonction des textes et des traditions : certains évoqueront cinq chakras, d’autres six, sept, onze, etc. Cette diversité des « corps yogiques » nous confirme que les chakras ne constituaient pas la description d’un corps réel qu’il s’agirait de découvrir, mais des guides de visualisation qui permettent au pratiquant de construire, d’imaginer un autre corps, le corps « yogique ».

La première apparition connue du système de chakras qui va devenir le modèle du corps yogique le plus répandu date du 10e siècle, dans le Kubjikâmatatantra. Il décrit les 6 chakras suivants :

  • Âdhâra (au niveau de l’anus)
  • Svâdishtâna (au niveau du pénis – sorry pour les autres !)
  • Manipûraka (au niveau du nombril)
  • Anâhata (au niveau du cœur)
  • Vishuddhi (au niveau de la gorge)
  • Âjña (entre les yeux).

Le 7e chakra, Sahasrâra, fera son apparition quelques siècles plus tard, et le système des 7 chakras deviendra alors le plus répandu.

Ainsi, les chakras dans la tradition tantrique ne sont pas des phénomènes physiques observables, mais selon Daniel Simpson, chercheur et auteur de l’ouvrage The Truth of Yoga, ils sont néanmoins amenés à exister à travers l’imagination et les visualisations du pratiquant, et de par leur visualisation, ont des pouvoirs puissants. Les chakras sont ainsi « réels », non pas matériellement, physiquement, mais dans le champ de l’expérience subjective du pratiquant.

Du corps yogique au corps anatomique

A la fin du 19e siècle, certains yogis indiens cherchent à moderniser et à revaloriser la pratique du yoga en développant une approche inspirée par les valeurs scientifiques et rationnelles de l’époque. Ils chercheront à faire correspondre la physiologie yogique issue des tantriques à une réalité corporelle empirique, reliant ainsi systèmes des nâdîs, et chakras aux différents canaux et plexus du système nerveux, vision toujours dominante aujourd’hui dans le yoga moderne mondialisé. Pour que le yoga soit pris au sérieux, il faut prouver que ce corps yogique n’est pas le fruit de l’imagination des tantriques mais qu’il décrit bien une réalité scientifique. Ainsi, la « biologisation » des chakras naît dans une démarche plus large de relégitimation du yoga par une approche rationnelle et scientifique. Une anecdote intéressante qui en dit long sur ce besoin de légitimation du yoga par la méthode scientifique qui régnait à l’époque : Dayananda Saraswati, militant hindou et fondateur de l’Ârya Samâj, décide en 1855 de disséquer un cadavre pour vérifier si les chakras tantriques existent bien. Ne parvenant pas à les identifier, il jette ses textes yogiques avec mépris et rejette leurs enseignements en bloc.

L’introduction du système des chakras en Occident est attribuée à Arthur Avalon (de son vrai nom John George Woodroffe), juge à Calcutta sous l’empire britannique, et indianiste anglais, qui traduit en 1919 le Satchakranirûpana, un texte tantrique du 16e siècle, sous le titre La puissance du serpent.

A la même époque, Charles W. Leadbeater, un prêtre, théosophe et occultiste anglais, publie Les chakras, les centres de force dans l’homme. Il popularise l’idée selon laquelle les chakras correspondraient à différents plexus nerveux et glandes endocrines, et l’association de couleurs à chacun des chakras.

Les Chakras, Charles W. Leadbeater, 1927, p.46

Ainsi, sous le regard d’occultistes occidentaux, qui ont une conception du corps complètement différente de celles des yogin tantriques pré-modernes, le système des chakras est complètement reformaté et réinterprété à l’aune du réalisme scientifique et d’une vision médicale du corps. Les mouvements New Age, ainsi que la psychologie jungienne, achèveront de transformer et de populariser cette vision du système des chakras, en y associant des qualités, des états psychologiques particuliers, des aliments, des pierres, des archanges chrétiens, etc. Le système de chakras tel que nous le connaissons aujourd’hui est ainsi une réinterprétation extrêmement récente des systèmes de chakras des traditions tantriques. Si bien qu’aujourd’hui, les chakras ne sont plus perçus comme des centres de visualisation qui visent à créer un corps rituel, mais comme des centres énergétiques bien réels, bien que subtils, dont il s’agira d’améliorer le fonctionnement en vue d’une vie plus équilibrée et épanouie.

Un yogi Nath, Inde Himachal Pradesh, Mandi, 19e

Bien que notre vision contemporaine des chakras soit bien différente de celle initialement développée par les traditions tantriques, tant dans ses représentations que dans ses buts, doit-on pour autant la rejeter comme une hérésie ?

Personnellement, je me suis beaucoup intéressée aux chakras au début de ma pratique de yoga, dans leur version moderne, ésotérico-psychologique, et cela m’a immensément apporté. J’ai trouvé dans ce système des chakras à la sauce New Age une grille de lecture, d’analyse, d’exploration intérieure précieuse, moi qui avais tant de mal à lire mes émotions, à les qualifier, à les nommer, à les relier entre elles. J’interprète ce système de chakras modernes comme des propositions pour affiner notre cartographie intérieure, explorer nos propres paysages, affiner nos perceptions et nos ressentis, notre connaissance de nous-mêmes. Avec en tête, cette idée de gagner en clarté par rapport à nos propres mécanismes, nos conditionnements, nos automatismes, pour gagner en liberté intérieure. Dans ce cadre, pourquoi pas porter un bracelet rouge, couleur de Mûlâdhara chakra, comme un rappel à soi-même de notre engagement à rester ancrés ? A notre tour, modestement, après les yogin tantriques, d’utiliser le pouvoir de notre imagination pour relier symboles, qualités, et points de concentration (matériels comme le bracelet, ou imaginés comme les chakras) comme autant de possibilités de transformation de notre expérience subjective.

Sortons d’une interprétation littérale, simpliste des chakras ! En nous intéressant un peu à leur histoire, cessons de les présenter comme des organes bien réels et figés, et cessons de vendre des recettes miracles pour les « harmoniser », en faisant miroiter l’alléchante promesse d’une vie meilleure. Redonnons une autre place aux chakras, plus poétique, plus imaginative, qui ressemble finalement un peu à leur intention initiale, bien que réinterprétée à l’aune de nos aspirations contemporaines : ceux de guides d’exploration et de transformation de nos paysages intérieurs.

Petite bibliographie

  • Images du corps dans le monde hindou, sous la direction de Véronique Bouillier et Gilles Tarabout, Editions CNRS, 2016
  • Les racines du yoga, James Mallison et Mark Singleton, éditions Almora, 2020
  • Aux origines du yoga postural moderne, Mark Singleton, éditions Almora, 2020
  • The Truth of Yoga, Daniel Simpson, North Point Press, 2021

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