Critique pseudo-littéraire #1 : Yoga, E. Carrère

Comme chez Citta Vritti on est à la pointe de l’actu, et qu’on aime bien le recyclage, je voulais revenir sur la sortie de Yoga, d’Emmanuel Carrère. Oui, ce bouquin sorti en août, et qui depuis, n’a clairement pas remporté le Goncourt.

J’avais commencé à parler un petit peu de ma déception (largement digérée depuis) sur mon compte Instagram, je la redéveloppe pour votre plus grand bonheur davantage ici.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut préciser que j’ai lu un certain nombre de livres de Carrère. Certains m’ont bouleversée (D’autres vies que la mienne, par exemple), d’autres captivée (Limonov, par exemple). Bien que déjà passablement agacée par le personnage Carrère, je trouvais néanmoins mon compte dans la lecture de ses romans, passant au-dessus des envolées narcissiques pour me laisser emporter par le récit.

D’abord, la déception.

Pour tout vous dire, ma première réaction quand j’ai su qu’Emmanuel Carrère écrivait un livre sur le yoga, ça a été de me dire : « et merde, ben voilà, entre lui et Marie Kock, tout va être super bien dit, et voilà, ma vie est foutue, moi j’aurai plus rien à écrire de plus sur le yoga, fait chier ». Vous noterez l’humilité de votre humble servitrice.

Puis ma deuxième réaction a été : « j’espère aussi qu’il sera moins chiant que le Royaume » (oui, mon langage intérieur est très châtié) – réaction en fait prononcée à haute voix à la libraire qui m’a souri poliment en me tendant mon reçu.

Deux jours après avoir acheté le bouquin, BAM, j’ai chopé le coronavirus (sans doute à cause de ma fréquence vibratoire pourrie, entre ma médisance, mon humilité et ma vulgarité, cf. futur article sur la loi de l’attraction).

Bref, donc je n’avais que ça à faire de lire Yoga, et j’en suis donc venue à bout rapidement ; bien qu’un peu dans le coltard, je me suis sentie un peu gênée. Voire carrément gênée. Comme je le disais sur mon post Instagram, il n’y a déception que lorsqu’il y a attente. Bien que depuis ma lecture poussive du Royaume, Carrère et son ego commençaient à me taper carrément sur le système, j’espérais que Yoga dessinerait au moins, comme dans son roman sur la naissance du christianisme (et sa crise mystique), une petite histoire du yoga.

Je m’attendais à voyager à Mohenjo-Daro, sur les bords du Gange, auprès d’ascètes forestiers, dans la Bhagavad Gita, chez les shivaïtes du Cachemire, faire un tour à Mysore avec Krishnamacharya, à Chicago avec Vivekananda, pourquoi pas dans l’Oregon à Rajneeshpuram du côté d’Osho.

Que nenni. Yoga nous propose plutôt une plongée dans les tréfonds de la psyché d’Emmanuel Carrère, qui nous retrace son profond épisode dépressif, la découverte de sa bipolarité, et son chemin, si ce n’est de guérison, de reconstruction. Cela aurait pu être un partage bouleversant, passionnant. Les liens qu’il souhaite tisser, selon sa quatrième de couverture, entre « yoga et dépression, terrorisme et méditation, sur aspiration à l’unité et trouble bipolaire », auraient pu augurer un regard nouveau, hors des sentiers battus, sur le yoga, aujourd’hui majoritairement perçu comme une discipline axée sur le « bien-être ». Malheureusement, loin de consacrer au yoga une recherche et un approfondissement aussi minutieux qu’il l’aura fait pour la naissance du christianisme dans le Royaume, Carrère finira dans ce livre par parler uniquement de lui, perdant ainsi sacrément en profondeur par rapport à ces précédents romans.

Puis, la gêne.

Et malheureusement, bien qu’il affirme son ambition de « rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel », je dois reconnaître que je n’ai rien lu de bien révolutionnaire ou différent, de ce qui est habituellement dit sur le yoga. Je dois bien sûr concéder que Carrère s’attaque assez justement à quelques clichés sur la pratique du yoga : non, le yoga n’est pas forcément suffisant lorsqu’il s’agit de santé mentale, et il ne prémunit pas de la dépression (ni de la covid, NDLR). Non, tous les pratiquants et enseignants de yoga ne sont pas des êtres supérieurs, toujours calmes et sereins, et non, en méditation, personne ne vous demande d’arrêter de penser, et oui, la méditation comme le yoga invitent à « travailler avec le matériel existant », pour citer Carrère qui lui même, cite ce brave Lénine, célèbre maître zen soviétique. Malheureusement, ces quelques stéréotypes brisés et les quelques belles définitions poétiques du yoga, ne suffisent pas à faire oublier la gêne qui émerge au fur et à mesure de la lecture.

Du yoga, je n’aurai donc pas appris grand chose, et le récit de Carrère ne m’aura pas transformée, n’aura laissé aucune empreinte (si ce n’est un poil de compassion pour l’auteur). Le roman est extrêmement descriptif, très plat, les phrases creuses et désincarnées, et les stéréotypes et images convenues, qui frisent parfois le ridicule, s’enchaînent. Plus j’avançais dans la lecture, et plus j’étais embarrassée, et pire : je me mettais à lui en vouloir, de venir une nouvelle fois alimenter ces clichés, alors qu’il prétend souhaiter montrer que le yoga et la méditation sont  “un rapport au monde”, une “voie de connaissance, un mode d’accès au réel dignes d’occuper une place centrale dans nos vies. ». Les traditions du yoga sont multiples, complexes, millénaires, et s’adossent à des socles philosophiques à vous faire vriller la cervelle (vous l’avez ? vri-llé / vri-tti ? 😉 et Emmanuel Carrère vient tout gâcher en alimentant platitudes et stéréotypes, comme par exemple quand il nous raconte son Union Cosmique avec sa Shakti aux Gémeaux dans sa chambre d’hôtel suisse, façon roman érotique de néo-Tantra. Please help.

Le moment White Savior

Ensuite, la trame narrative du bouquin m’a semblé d’une banalité consternante: Emmanuel, un homme heureux, marié, accompli, pense toucher du doigt le bonheur ; mais commettant l’adultère, croquant le fruit défendu, il causera sa propre chute, sa propre expulsion de l’Eden ; s’ensuit sa descente aux enfers, qui se solde par son hospitalisation à l’hôpital Sainte Anne (par ailleurs glaçante), il retrouve le chemin de la vie en donnant de vagues ateliers d’écriture à des migrants sur l’île de Léros. Bonheur, péché à cause d’une femme, chute, rédemption en se mettant au service des plus démunis, y a comme un goût de déjà vu… Mais alors quand j’ai appris en plus, a posteriori, qu’il a séjourné seulement quelques jours à Léros, que c’était bien avant d’être hospitalisé à Sainte Anne, et que donc Carrère a fait le choix délibéré d’écrire ce récit si cliché de l’humanitaire occidental qui cherche un sens à sa vie et son propre salut en prétendant aller sauver les plus démunis, alors là j’ai vraiment levé les yeux au ciel.

Je ne m’étendrais ni sur la cohérence du récit, qui semble accouché au forceps et composé de parties disparates, accolées cahin-caha les unes aux autres ; ni sur la rupture du pacte de lecture, évoquée par différents critiques littéraires, entre Carrère et ses lecteurs : d’un auteur qui, dans ses précédents livres, affirme avoir à cœur de raconter sa vérité, sans mensonge, dans Yoga, les frontières entre fiction et récit deviennent floues, et on se sent un peu floués.

Le mythe de l’intellectuel torturé

Enfin, Carrère adore montrer qu’il est lucide sur ses côtés sombres, et par son ardeur à vouloir dévoiler les pires aspects de lui-même, avec une lucidité et une humilité très affectées à mes yeux, tombe dans une forme d’auto-glorification qui m’est assez insupportable. En assumant aux yeux des lecteurs son ego despotique, il semble à la fois chercher absolution et admiration, tout en laissant néanmoins transparaître qu’il tire une certaine fierté de cet esprit torturé, en dépit de la souffrance qu’il semble lui occasionner. Comme s’il pensait au fond que le bonheur était finalement un peu fait pour les imbéciles, et que la profondeur intellectuelle ne pouvait venir que d’un esprit torturé. Le mythe romantique de l’intellectuel torturé a la peau dure. Bref, on retrouve le côté ultra snob de Carrère, qui d’ailleurs n’a de cesse de nous prouver qu’il pratique, lui, un « bon yoga » : Iyengar, Vipassana, Tai Chi, même dans le yoga, il a à cœur de se distinguer… une démarche aux antipodes de celle du yoga.

Et vous, vous en avez pensé quoi ?

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