Rencontre avec Colette Poggi – la Bhagavad Gita ou l’art d’agir

Citta Vritti a eu la joie de rencontrer Colette Poggi, sanskritiste, indianiste, spécialiste du Shivaïsme du Cachemire, pour parler de son livre paru le 2 décembre aux Editions des Equateurs , « La Bhagavad Gita ou l’Art d’Agir », superbement illustré par Emilie Poggi.

Krishna jouant de la flûte.
Illustration Emilie Poggi

Lire « La Bhagavad Gita » de Colette Poggi, se laisser plonger dans les illustrations d’Emilie Poggi, c’est comme s’abreuver à une source d’eau fraîche, à la fois vivifiante et ressourçante. Grâce à son talent exceptionnel de conteuse, Colette nous entraîne dans une lecture vivante et actuelle de ce texte sacré de l’Inde, qui nous informe autant qu’elle nous transforme. On en ressort revigorés, prêt.e.s à s’engager pleinement dans le monde.

Citta Vritti | Bonjour Colette, et merci infiniment d’avoir accepté cet entretien avec Citta Vritti. Pour nos lecteur.trice.s qui ne connaitraient pas la Bhagavad Gita, pourriez-vous resituer et introduire ce texte ?

Colette Poggi | Pour cela il me faut faire un zoom, dans le paysage général de la pensée indienne, un vaste univers, avec ses forêts, ses lacs et ses montagnes. On verrait d’abord dans ce paysage le Véda (2e millénaire avant notre ère) , premier corpus de textes révélés, captés et transmis par des Sages, les « Rishis », ceux dont l’âme vibre et qui captent des vérités universelles en sanskrit, sous la forme d’hymnes aux grandes puissances cosmiques.

Puis quelques siècles avant notre ère, avant la Bhagavad Gita, apparaissent les Upanishad (qui signifie littéralement « enseignement spirituel », « enseignement sur les corrélations entre micro et macrocosme »), dont on appellera les sages les « Muni », les silencieux. Ce sont ceux qui, au lieu d’extérioriser leur émerveillement pour célébrer l’univers comme sacré, se tournent vers leur intériorité et observent comment, en soi, cette vie cosmique peut exister.

Enfin vers le 4e siècle avant notre ère, un autre courant sort de cet océan, non pas comme une rupture mais comme une continuité, qui apporte un renouveau, et il s’interroge sur la nécessité de se retirer du monde pour faire l’expérience spirituelle. Il se pose la question : y aurait il un moyen de nous accorder à l’ordre cosmique, en agissant, au cœur du monde, sans être un « Muni », un silencieux ?

La Bhagavad Gita est ainsi un texte extraordinairement actuel, malgré les 24 siècles (environ) qui nous séparent. C’est un moment qui voit un grand courant dévotionnel émerger, la bhakti (de la racine sanskrit bhaj– : « participer à », « mettre en partage »), une forme d’effusion du cœur dans laquelle, au lieu de se tourner vers un Soi dépersonnalisé, l’Absolu des Upanishad, on va se tourner vers un Seigneur personnel, le Bhagavad,  qui participe à toute chose. Dans la Bhagavad Gita, il y a vraiment cette idée de participation à l’ordre cosmique.

La Bhagavad Gita n’est pas un texte sacré au départ. Il se situe au sein du Mahabharata, épopée attribuée à un homme mythique, Vyasa. Dans cette extraordinaire épopée qui raconte toute la vie, comme du Shakespeare, il y a dans le 6e livre, ce joyau qu’est la Bhagavad Gita. Puis petit à petit, la Bhagavad Gita a été reconnue comme étant de l’ordre de la Révélation.

La Bhagavad Gita commence alors que le dharma, l’ordre du monde, est en péril, du fait de l’affrontement de deux familles cousines.

La Bhagavad Gita commence alors que le dharma, l’ordre du monde, est en péril, du fait de l’affrontement de deux familles cousines. En amont du récit la Bhagavad Gita,  de vaines tentatives de conciliation entre les deux familles ont été menées par Krishna, avatara (descente) de Vishnou, qui se manifeste aux hommes en période de crise. Ainsi commence la Bhagavad Gita : nous sommes sur le champ de bataille, Arjuna, illustre guerrier, qui a choisi Krishna, dont il ne connaît pas encore la nature divine, pour conduire son char, lui demande de l’emmener au cœur du champ de bataille, avant que celle-ci éclate. Il considère ceux qui sont en face de lui et là, coup de théâtre ! Le grand guerrier s’effondre et renonce à se battre contre ceux qui ont été ses maîtres, ceux qui font partie de sa famille. Et c’est là, au milieu du champ de bataille, que Krishna va lui enseigner que son rôle est de se battre pour que le chaos, l’injustice, pour que ce qui est destructeur périsse, car si le camp adverse gagnait, au-delà de ses maîtres, de sa famille, ça serait tout l’ordre de la planète qui périrait.

L’effondrement d’Arjuna sur le champ de bataille.
Illustration Emilie Poggi.

La Bhagavad Gita est un texte qui souvent déconcerte, étonne, voire choque le lecteur occidental. On ressent de l’empathie face au désespoir d’Arjuna, on se range à ses côtés, on le perçoit comme un objecteur de conscience, qui refuse une guerre inique. En réponse à cela, Krishna lui parle d’ordre socio-cosmique, lui dit qu’il doit faire son devoir de classe, de guerrier. Ce texte peut sembler conservateur, réactionnaire. Vous en offrez pour votre part une lecture très actuelle, et très humaniste, comment l’expliquez-vous ?

Il y a un élément fondamental dans toutes les lectures de grands textes, c’est le discernement « viveka » en sanskrit. C’est malheureusement la loi de ces grands textes : on peut toujours récupérer à son propre profit les choses, et pourtant il faut arriver à lire entre les lignes, entre les mailles. Par exemple, dans la Bhagavad Gita, il faut se souvenir que Krishna a essayé de toutes les manières possibles en amont d’éviter cette lutte fratricide, en vain. Alors, maintenant, la guerre est là, inévitable.

La Bhagavad Gita interroge : comment agir ?

La Bhagavad Gita est donc une apologie de l’action, mais pas de l’action pour le pouvoir, pas pour son propre intérêt mais de l’action désintéressée. Il y a des moments où l’action s’impose : si on voit dans la rue une personne vulnérable être maltraitée, doit-on se poser comme objecteur ? N’y a-t-il pas cet élan, cette empathie qui va nous porter, quitte à devoir se battre, pour défendre cette personne ? Comme le dit Krishna, nous agissons en permanence, par le corps, par les mots, par la pensée. La Bhagavad Gita interroge : comment agir ?

Si Gandhi, auquel vous faites souvent référence, s’est inspiré de la Bhagavad Gita pour mener ses combats, son assassin lui aussi s’en est réclamé, pour défendre son geste. Alors, comment être sûr.e qu’un acte va dans le sens du dharma, de l’harmonie universelle ?

C’est tout le propos du yoga. Il y a cette idée d’un dépouillement, de laisser décanter le « moi », l’ego, qui, comme un rempart, nous rend opaque au monde, qui nous donne l’impression qu’il y a un « je » et un « autrui », et cette altérité peut susciter une sorte d’hostilité qui devient agressive. Dans la pensée indienne, l’ordre forcément à un moment vacille, c’est inéluctable. Dans l’analyse qu’en donnent les Puranas (textes anciens de l’Inde), le ferment de ces forces de chaos, le facteur fondamental n’est autre que ce « sens du moi ». Quand on essaie de décanter ce « moi », qui empêche toute osmose avec le milieu, ce qui reste c’est le « je suis », aham. Il y a comme une transparence de ce « je suis », avec l’essence, le Soi. A ce moment là, l’Être s’intègre dans la trame cosmique.

Au fil du temps, le dharma, l’ordre du monde, inéluctablement, vacille.
Illustration Emilie Poggi

2000 ans nous séparent de la Bhagavad Gita, et pourtant on sent chez vous une certaine urgence, une certaine nécessité dans l’écriture de cet ouvrage, de rendre le texte plus accessible. En quoi ce texte vous semble t il d’actualité ?

J’ai toujours eu à cœur de ne pas propose de discours sur, mais de permettre aux personnes intéressées par la pratique et par la théorie du yoga de se mettre en contact avec les textes. Pour bien comprendre les textes, il faut mettre en lien les mots clés avec leur étymologie, et ce travail libère déjà d’un grand poids !

Ce texte me semble d’une actualité brûlante. Il y a une sorte de désobéissance créatrice en ce moment car c’est indispensable.  Il y a des héros, des vira, qui ont une audace, une force d’âme, qui ne fléchissent pas devant la norme. Il faut sentir vibrer en soi cette intention de l’agir juste quel que soit ce qu’on nous impose. Arjuna et Krishna, c’est nous. Nous avons en nous ces deux dimensions : ce qui peut s’effondrer en nous, connaître le désespoir, et une voix plus profonde qui nous donne une orientation. Il y a dans la Bhagavad Gita, mais aussi dans le Shivaïsme du Cachemire, cette idée, que l’action et la contemplation ne sont pas opposées, et l’une nourrit l’autre. Et que si l’action est nourrie par cette vie intérieure, elle n’en sera que plus juste et efficiente. Il y a cette idée d’efficience, c’est à dire, d’accomplir une action d’une manière à la fois très centrée, ça doit partir de l’être profond, et en même temps très ouverte, car elle est faite pour le bienfait d’autrui.

Il y a dans la Bhagavad Gita cette idée, que l’action et la contemplation ne sont pas opposées : l’une nourrit l’autre. Si l’action est nourrie par cette vie intérieure, elle n’en sera que plus juste et efficiente.

Les femmes indiennes de ma tribu Chipko entourant un arbre pour empêcher son abattage.
Illustration Emilie Poggi

Dans notre société où la quête de sens semble être un questionnement pressant, la Bhagavad Gita aborde la question du svadharma, de la vocation profonde de chacun. Comment reconnaître son svadharma ?

Il faudrait être toujours au plus près de la petite note intérieure qui nous parle, l’écouter. Parfois on ne peut pas tout de suite la suivre, mais essayer d’entendre en soi cette voix, qui n’est pas celle de la parole intermédiaire, des pensées, mais une voix plus profonde, qu’on appelle Pashyanti, « celle qui voit », cette intelligence intuitive, qui sans cesse se rappelle à nous. Et parfois, si on ne suit pas cela, on n’est pas dans « Yuj » (« se relier »), mais dans « Ruj « (d’où vient notre mot « rompre », mais aussi maladie, souffrance, du corps comme de l’âme). Il faut être attentif aux petits signes de la vie, et ne jamais renoncer, ne jamais renier ce que l’on est.  Et si on doute, bravo ! Moi je trouve que le doute c’est formidable ! C’est ce que fait Arjuna au début : il se permet de douter, il va dans l’entre-deux. Il doute, il voit, il fait l’expérience, et de là, c’est l’effondrement. Mais c’est grâce à cela qu’il se relève. Grâce à ça, et à la parole de Krishna, à laquelle il reste ouvert. Si Arjuna et Krishna sont considérés comme deux éléments de notre propre personne, la Bhagavad Gita nous enseigne qu’il faut rester ouvert à ce sentiment interne qui s’impose à nous, et c’est souvent dans cet inattendu que la destinée peut, sinon s’accomplir, du moins ouvrir un sillage.

Il faut être attentif aux petits signes de la vie, et ne jamais renoncer, ne jamais renier ce que l’on est !

Le chemin spirituel d’Arjuna commence ainsi par un effondrement sur un champ de bataille. Selon vous, le chemin spirituel commence-t-il forcément par une défaillance, par un effondrement intérieur ?

Rarissimes sont les êtres qui sont d’emblée ajustés ; sur Terre, nous sommes à la fois su-kha et du-kha ; bien reliés au centre et en même temps, disjoints. C’est parce que l’être humain a ces deux polarités en lui qu’il cherche la libération. C’est souvent la sensation de ce manque, de cette dysharmonie, de cette insatisfaction, parfois inexprimable, inexplicable, qui donne l’impulsion pour se mettre en mouvement. A un moment donné, la crise crée une brèche et on voit qu’autre chose est possible. Il faut avoir auprès de soi un maître, capable de mettre en mouvement la vie à l’intérieur de soi. Il y a un mot clé : se mettre en chemin, marga. A mon sens, le sel de la vie, c’est la recherche et la rencontre ! Et en s’ouvrant aux autres, on retisse cette trame d’interconnexion, qui est la vie.

Emerveillement devant le soleil levant.
Illustration Emilie Poggi

Merci à Colette Poggi pour l’entretien, à Emilie Poggi pour les illustrations, et aux Editions des Equateurs d’avoir permis cette rencontre.

La Bhagavad Gita ou l’Art d’Agir, Colette Poggi et Emilie Poggi, Editions des Equateurs, 2020, 22 euros.

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