L’influence de l’orientalisme et de l’ésotérisme sur le yoga moderne

Afin de mieux appréhender les croyances qui se diffusent dans le yoga actuel et notamment celles portées par le New Age, il semble pertinent de procéder à un petit retour en arrière afin d’examiner le paysage intellectuel et littéraire sur le fond duquel le yoga s’est occidentalisé, puis mondialisé depuis le XVIIIe siècle. Nous insisterons sur la notion d’orientalisme et son enchevêtrement avec les milieux ésotériques.

Le XVIIIe siècle en Europe voit émerger ce que certains qualifient de seconde Renaissance : une renaissance dite orientale, portée par les romantiques qui s’intéressent à la dimension spirituelle de l’Asie. A cette époque, les occidentaux vont créer des sociétés savantes en Asie pour promouvoir l’étude des cultures orientales, diffuser et développer les connaissances sur l’ « Orient » qui englobe un territoire immense allant du Maghreb à l’Extrême Orient. C’est la naissance de l’indianisme qui voit émerger la découverte par les occidentaux des textes notamment hindous comme les Vedas, les Upanishad, la Bhagavad Gita et à se livrer à leurs premières traductions latines au début du XIXe siècle.

Né en Allemagne et en Angleterre, le romantisme se diffuse progressivement dans toute l’Europe au cours du XIXe siècle jusqu’aux années 1850 et s’exprime dans les arts, en particulier la littérature et la peinture. S’érigeant contre le rationalisme des Lumières, les romantiques vivifient les états d’âme de l’homme et sa sensibilité dans un contre pied au sentiment de la raison. Il s’agit alors d’exalter le mystère, le fantastique, le rêve, de chercher l’évasion aussi bien dans le morbide que dans le sublime, faire part belle à l’exotisme dans une quête d’idéal.

Dans leur élan mystique, les romantiques voient dans les textes sacrés hindous un modèle de perfection spirituelle et de sagesse à imiter. Le sanskrit est alors perçu comme la langue des origines, les Aryas comme le peuple des origines, l’Inde comme le berceau de l’humanité et un paradis perdu, non souillé, garant d’une forme de pureté. Là où l’Europe, elle, s’est dégradée et se heurte à une rationalité aride, perdant sa spiritualité sur l’autel d’un industrialisme exacerbé.

L’orientalisme : entre fascination esthétique et levier du colonialisme

C’est dans ce creuset romantique que se développe le courant dit de l’orientalisme, caractérisé par une fascination pour un ailleurs mythifié, à la fois libre, exotique, coloré et langoureux. L’orientalisme dessine une esthétique fantasmée confondant pêle-mêle les styles, les civilisations et les époques, diffusant alors de nombreux clichés que l’on retrouve aujourd’hui encore dans la littérature et le cinéma.

Filippo Baratti, La nouvelle favorite, 1889

Dans son livre intitulé L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident publié en 1978, l’universitaire et philosophe palestino-américain Edward Saïd développe la thèse selon laquelle l’image de l’Orient aux yeux des européens est une conception crée de toute pièce par les européens eux-mêmes. Selon lui, l’ »Orient » est une invention de l’Occident qui se regarde dans un jeu de miroir déformant, et s’oppose à une altérité imaginée pour se (re)définir. Autrement dit, le poncif de l’Orient exposé dans l’imaginaire orientaliste n’est autre qu’une consolidation coloniale qui exotise l’autre à l’aune des fantasmes occidentaux.

Toutefois on retrouve une pluralité de discours sur les cultures orientales à cette époque ce qui n’en fait pas un mouvement monolithique. On a affaire à la fois à un discours d’érudits (la chair de sanskrit au Collège de France apparaît en 1822, de même que la naissance des sciences des religions), de missionnaires, de colonisateurs, que d’artistes impulsant cet imaginaire. C’est au confluent de tout cela que l’on retrouve la figure des occultistes et notamment des théosophes qui vont s’intéresser au yoga : à la fois doués d’une certaine érudition et aussi vecteurs d’un imaginaire colonial autour de l’Inde.

Les théosophes et le développement d’un Sagesse universelle première

On cite souvent la figure d’Helena Blavatsky (1831-1891) née en Russie et fondatrice de la théosophie, un mouvement philosophique et religieux ésotérique. Suite à un mariage blanc à l’âge de 18 ans pour s’émanciper, elle voyage seule à travers le monde pour partir à la rencontre de sorciers, rebouteux, chamans de Mongolie et d’Inde, lamas du Caucase et du Tibet, yogis d’Inde et de Ceylan, figures spirituelles russes et égyptiens, médiums, sages qui vont profondément l’influencer.

Helena Blavatsky (1831-1891

Ses interrogations spirituelles la mènent à trouver des réponses là où les Églises établies ne l’avaient pas satisfaite. Elle trouve des difficultés à accepter les dogmes du protestantisme rigoureux de son époque, comme celui du châtiment éternel sans rédemption possible, et rejette les dérives hypocrites des institutions religieuses, comme le poids du patriarcat. Cependant, elle avait aussi du mal à concevoir une morale qui ne serait qu’une règle de conduite sans réel fondement et considère que l’athéisme, qui a supprimé Dieu, est insuffisant. En s’inspirant des sagesses orientales, elle entrevoit que toutes les religions ne sont que des variations d’une Sagesse universelle première, ce qui la conduit à un développer un idéal religieux universaliste : il y aurait une unité originelle cachée à l’origine de toutes les religions qu’il s’agirait de retrouver.

Elle vit des crises (psychologiques ou mystiques?), se dit par ailleurs détentrice de pouvoirs paranormaux, et s’installe finalement à New York vers l’âge de 40 ans où elle fonde en 1875, la Société théosophique, avec deux amis : le franc-maçon Henry Steel Olcott et l’avocat William Quan Judge. Les trois buts de cette Société sont de :

  • Former un noyau de la Fraternité Universelle de l’Humanité, sans distinction de race, credo, sexe, caste ou couleur ;
  • Encourager l’étude comparée des Religions, des Philosophies et des Sciences ;
  • Étudier les lois inexpliquées de la Nature et les pouvoirs latents dans l’Homme.

La rencontre entre les indiens et les théosophes

En 1893, à l’occasion de l’exposition universelle de Chicago, les théosophes impulsent la tenue du Parlement des religions : la première tentative de nouer un dialogue global interconfessionnel. Il rassemble pour la première fois dans l’histoire les représentants de religions du monde entier : orientales, asiatiques et occidentales.

C’est lors de cet évènement qu’émerge la figure de Vivekananda (1863-1904), philosophe et maître spirituel invité par les théosophes pour présenter l’hindouisme. Inspiré par la doctrine philosophique de la non-dualité (Advaita Vedanta) et par son maître spirituel Ramakrishna prêcheur d’un hindouisme inclusif et universel, il présente l’hindouisme à l’Occident comme tel. (Pour plus de détails à ce sujet, lire notre article Yoga et nationalisme (1/3) : A la conquête de l’Ouest). Vivekananda s’installe ensuite aux Etats-Unis où il donne des conférences sur le yoga ; il publie le livre Raja Yoga en 1896, son interprétation du Yoga sūtra de Patañjali (selon cette doctrine moniste) adaptée aux occidentaux et qui sera un succès.

Une autre rencontre fondamentale se produit lorsque la société théosophique déménage son siège à Chennai en Inde au début du XXe siècle. Ses leaders font la connaissance de Jiddu Krishnamurti (1895-1986), à l’époque âgé de quatorze ans. Ils voient en lui une forme de Messie, l’« instructeur du monde » attendu par les théosophes combinant divers aspects du Christ, du Maitreya bouddhiste, et des avatars hindous. Ils vont obtenir de son père sa garde légale au Royaume Uni pour le préparer à son « destin » de « guide spirituel ». Passons ici sur les multiples rebondissements et procès pour cette garde controversée et les scandales d’abus sexuels qui ont entaché la société théosophique à l’époque. Nous connaissons aujourd’hui l’influence immense de la pensée de Krishnamurti notamment dans la contre culture des années 1960.

La valorisation de la métaphysique sur le corps

Souvent présenté comme le premier gourou indien immigré en Occident, Vivekananda rejette fondamentalement le yoga postural orienté sur le corps (Hatha Yoga) qu’il oppose au yoga méditatif, le Raja Yoga (ou voie royale) menant, lui, à la libération. Il enseigne ainsi son Raja Yoga, teinté de l’ésotérisme des théosophes en y mêlant des éléments empruntés au courant dit de la Nouvelle Pensée. Ce courant de pensée religieux qui s’est développé dans la seconde moitié du XIXe siècle aux États-Unis regroupe une série de croyances métaphysiques comme la pensée positive, la loi de l’attraction, la guérison, la visualisation créative et le pouvoir personnel, la pensée juste et son effet guérisseur (l’ancêtre du New Age?). On retrouve par ailleurs dans cette doctrine l’idée d’un panenthéisme, la croyance selon laquelle une force divine anime l’ensemble de l’univers. Le divin est dans toutes les parties de la nature et se déploie au-delà. Ce qui fait parfaitement écho à la notion de Brahman dans l’hindouisme : l’existence d’un principe divin présent dans tout, à la fois transcendant et immanent.

Au regard de ces quelques éléments, on peut ainsi retracer le fil conducteur du yoga dont nous héritons aujourd’hui, élaboré sur une histoire complexe résultant des attentes et des projections des occidentaux entamée au XVIII e siècle avec les romantiques et qui évoluera ensuite dans le creuset orientaliste avant de se fondre dans la religiosité New Age de la contre culture américaine à partir des années 1950.

Pour aller plus loin, lire aussi : Un regard sociologique et politique sur le New Age avec Raphaël Liogier

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