La place de la méditation dans l’enseignement du Bouddha

La méditation, nom générique utilisé pour désigner une pluralité de pratiques issues de traditions spirituelles ou religieuses différentes, est extrêmement populaire aujourd’hui en France et en Occident. Spontanément associée au bouddhisme dans l’imaginaire occidental, elle fait l’objet de nombreuses idées reçues, tant sur ses desseins que sur ses modalités pratiques. Elle permettrait ainsi de « rester » ou « devenir zen »1, elle serait pour certains une façon de s’échapper du monde matériel, elle consisterait à rester assis en « ne  pensant à rien », ou à « faire le vide dans sa tête », etc.  

Sans prétendre traiter le sujet de façon exhaustive, nous tenterons ici de revenir à quelques textes fondamentaux de la tradition bouddhiste et plus particulièrement au Satipatthana Sutta, le Sutra des Quatre Fondamentaux de l’attention, pour définir la place que tient la méditation dans la doctrine bouddhiste et nous intéresser aux techniques de méditation décrites par le Bouddha Shakyamouni dans le Satipatthana Sutta, pour atteindre le Nirvana, la libération d’un mode d’existence conditionné.  

La place de la méditation dans la doctrine bouddhiste 

En langue pali, la méditation est désignée par le terme « bhavana », qui vient du sanskrit, et dont la racine bhav, dérivée du vocabulaire agricole signifie initialement « cultiver » ou « prendre soin de »2. Par extension, bhav est plus généralement traduit par les termes « état » ou « devenir ». Bhavana, dans le bouddhisme, indique ainsi la pratique d’une discipline mentale, d’une culture mentale, qui vise à débarrasser l’esprit de ce qui le trouble et à cultiver un certain nombre de qualités, afin de conduire à la compréhension de la réalité telle qu’elle est3

Tenant une place centrale dans l’imaginaire occidental lorsque le bouddhisme est évoqué, il semblerait pourtant que la méditation ait été en partie délaissée par certains courants du bouddhisme. Walpola Rahula, moine sri lankais et auteur prolifique, dira ainsi que la méditation, à partir du 18e siècle, semble avoir été « réduite à un rituel technique consistant à  réciter des formules et à brûler des bougies  »4

Pourtant, en se plongeant dans les canons bouddhistes, c’est-à-dire dans les discours du Bouddha tels qu’ils ont été rapportés, et dans lesquels il partage son expérience et la voie qui selon lui conduit à la cessation de la souffrance, force est de constater que la méditation tient une place majeure dans les pratiques à suivre pour réaliser l’éveil, bien qu’elle ne soit pas l’unique. 

En effet, le Noble Sentier Octuple, la Voie bouddhiste partagée par le Bouddha pour atteindre la libération, lors de son premier discours à Sarnath où il expose les Quatre Nobles Vérités, indique les huit aspects à suivre simultanément pour cultiver les trois éléments essentiels de la discipline bouddhiste que sont : la conduite éthique (Sila) ; la discipline mentale (Samadhi) ; la sagesse (Panna).

Ces trois aspects du Noble Sentier Octuple sont interdépendants et ne sauraient être pratiqués l’un sans l’autre. En effet, l’éthique permet d’une part de trouver la tranquillité nécessaire à la pratique méditative et d’autre part prémunit de la tentation de s’approprier les bénéfices ou  « pouvoirs » qui résultent de la pratique de la méditation. La pratique méditative s’attache à  développer une compréhension juste et directe des phénomènes.  

La discipline mentale, l’entrainement de l’esprit, est ainsi l’un des trois piliers de la Voie bouddhiste, et se décompose lui-même en trois facteurs : l’Effort juste (sammā-vāyāma),  l’Attention juste (sammā-sati) et la Concentration juste (sammā-samādhi). 

En quoi discipline mentale est-elle une voie vers la cessation de la souffrance ?

On distingue dans le bouddhisme deux formes de méditation. La première est appelée en pali samatha, la concentration, et elle concourt à unifier le champ de l’esprit et à surmonter la distraction. Selon le Bouddha, cette méditation ne  permettrait pas d’accéder à la Vérité, au Nirvana, mais serait un moyen de favoriser la  concentration et constitue un préalable à la méditation vipassana5.

Le Bouddha met d’ailleurs en garde contre une pratique de la concentration erronée, qui entrainerait à fuir les complexités de l’existence et de la souffrance, au lieu d’y faire face6.

La deuxième est donc la célèbre méditation vipassana, méthode analytique fondée sur l’attention et l’observation. Cette pratique consiste à regarder avec profondeur le monde afin de percevoir l’essence des choses. Elle permet de développer une vision pénétrante et à sortir ainsi de l’ignorance, avidya, et d’accéder à la réalisation du Nirvana7

Le sutra qui traite en détail les quatre formes de méditation ou d’entrainement mental est le Satipatthana Sutta, sur lequel on vous propose de nous pencher brièvement. Vous pouvez le retrouver ici si vous souhaitez le lire avant de poursuivre l’article !

Les Quatre Établissements de l’attention 

Dans le Satipatthana Sutta, le Bouddha s’attache à exposer en détail la technique de méditation vipassana. C’est un discours qui figure aussi bien dans les canons pali,  chinois, et tibétain et c’est l’un des textes les plus commentés et récités de la tradition bouddhiste.  

Le terme Satipatthana se compose du terme sati, qui signifie « attention », « prise de  conscience », et du terme upatthana, traduit par «lieu de demeure»,  «établissement» ou «application». Il s’agit ainsi de s’établir dans l’attention, dans la prise de conscience, dans les quatre méthodes de méditation proposées. 

Le sutra se divise en six sections. La première indique dans quelles circonstances le discours a été prononcé, fidèle à la demande du Bouddha de toujours contextualiser ses discours, et indique l’importance de l’enseignement qui va suivre, puisque le Bouddha précise qu’il s’agit du seul sentier qui permet « la purification des êtres, la conquête des douleurs et des peines, à la destruction des souffrances physiques et morales, à l’acquisition de la conduite droite, à la réalisation du Nibbana ».

La deuxième partie s’intéresse à la méthode d’attention au corps et invite à réaliser son impermanence.

La troisième décrit la méthode d’attention à nos sensations, et invite à constater la nature impermanente des sensations, et leur nature conditionnée en identifiant leur racine.

La quatrième décrit la méthode d’attention à notre esprit et elle invite à réaliser la nature changeante de l’esprit.

La cinquième s’intéresse à la méthode d’attention aux objets de l’esprit, qui sont de cinq sortes mais que nous ne détaillerons pas ici, et invite le pratiquant à examiner les sujets moraux, philosophiques et intellectuels propres à la doctrine bouddhiste.

Enfin, la dernière partie indique à la fois la patience et la détermination nécessaire dans la pratique et en même temps l’assurance aux moines des résultats et de l’efficacité de la technique pour atteindre la libération dans cette vie-même. 

Bas relief au parc des Gazelles à Sarnath, là où le Bouddha a fait son premier sermon (c) Zineb Fahsi

Ce sutra montre ainsi que la méditation vipassana, dans la pensée bouddhiste, vise à cultiver l’observation analytique du corps, des sensations, de l’esprit et des formations de l’esprit et à les déconstruire, afin de développer une compréhension juste des phénomènes. 

Les exercices proposés par le Bouddha nous proposent de réaliser de façon directe, par l’observation, les trois fondamentaux de l’existence selon le bouddhisme :

  • le non-soi (anatta), ou l’interdépendance : rien n’existe de façon indépendante, par lui-même. Il n’y a pas de « Soi » indépendant, le « Soi » n’existe qu’en relation à. C’est une différence fondamentale avec l’hindouisme, dans lequel il existe un « Soi » éternel et immuable (Purusha ou Atman)
  • l’impermanence (annica) : tout est par nature toujours changeant, rien n’est figé.
  • la souffrance (dukkha) : tout étant impermanent, il est impossible de trouver une satisfaction ultime et définitive dans ce monde : la souffrance est inhérente, intrinsèque à la condition humaine (#feelgood)

Par la pratique de la méditation, le Bouddha présente une voie qui invite à faire l’expérience incarnée et personnelle de la Sagesse, au-delà de la simple compréhension intellectuelle, bien que celle-ci soit aussi nécessaire.

Elle vise à libérer le pratiquant de l’illusion concernant la nature des choses et des phénomènes et lui permet de voir  la réalité telle qu’elle est. Comme le suggère Thich Nhat Hanh, « ce sutra nous enseigne aussi à résister à toutes les attitudes dogmatiques»8, car par la pratique de l’attention et de l’observation, il invite à faire l’expérience directe de la doctrine bouddhiste, plutôt qu’à l’accepter aveuglément. Nous retrouvons ici la primauté de l’expérience et du chemin personnel qui caractérise le bouddhisme. 

La méditation, vers une vision juste de la nature du monde

La méthode des quatre établissements de l’attention consiste à observer en profondeur, dans  l’attitude « sans désirer avidement ni ressentir d’aversion ». L’attention ne s’attache, ne repousse, ne réprimande ni ne réprime, de sorte que la vraie nature des dharma peut se révéler à la lumière  de l’observation attentive.

Thich Nhat Hahn
Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention

Ainsi, loin des clichés qui font de la méditation une pratique détachée du monde ou l’unique pratique du bouddhisme, la méditation s’exerce en lien avec les deux autres aspects du Noble SentierOctuple, que sont l’Ethique et la Sagesse. Également, celle-ci ne consiste pas  à « faire le vide » dans sa tête mais au contraire à observer avec acuité la nature des phénomènes physiques et mentaux pour en acquérir une vision juste. Elle ne vise pas non plus à développer un calme intérieur, même si elle le permet, mais bien d’accéder à la libération d’un mode d’existence conditionné. 

Enfin, ce sutra nous rappelle également de façon emblématique la nature de l’enseignement du  Bouddha, qui ne partage pas un dogme ou une doctrine révélée, mais bien sa propre expérience et le chemin qui l’ont mené à la cessation de la souffrance. Ainsi, conjointement à l’étude des textes bouddhistes, qui permettent de développer une compréhension intellectuelle des choses, il nous rappelle qu’il est indispensable, si l’on souhaite suivre ce chemin, de développer une discipline  incarnée et personnelle, à la fois éthique et de méditation. 

Notes

1Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.68 

2Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

3Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.95

4Ibid, p.94 

5Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

6Hanh, Thich Nhat. Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition), Albin Michel.

7Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.96

8Hanh, Thich Nhat, Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition) . Albin Michel

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