Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse


Symbole de bien-être et de paix, le yoga s’ancre aussi au cœur d’une longue histoire politique qui donne aujourd’hui lieu à une instrumentalisation religieuse et politique en Inde. Pour y arriver, je vous propose un feuilleton chronologique en trois volets. Dans ce dernier volet « Le yoga comme arme de propagande », j’en arrive progressivement à l’avènement au pouvoir des nationalistes hindous et à leur usage du yoga comme soft power au XXIe siècle.

Comme nous l’avons vu précédemment, on retrouve dans les figures politiques nationalistes de l’Inde de la fin du XIXe et du XXe siècle, les prémices d’une division. Celle entre un nationalisme pacifique, modéré, laïc d’une part et violent, dur et ethnique d’autre part. Pour ces derniers, religion et politique son intrinsèquement liés. Cette minorité nationaliste dure souhaite revenir aux fondamentaux de l’hindouisme afin de préparer l’avènement d’une Inde indépendante, détachée du joug britannique. Elle promeut une citoyenneté ethnique où les « religions étrangères » (christianisme, judaïsme et islam) seront écartées de l’Inde indépendante et unifiée.

La construction d’un récit fondamentaliste

Leur récit s’appuie sur un révisionnisme historique opéré par un brahmane traditionnaliste, Dayananda Sarasvati (1824-1883) dans son livre La Lumière de la Vérité (1875). Il y affirme que les hindous seraient les descendants directs des Aryas, peuple originel de l’Indus, dans la lignée directe des pères védiques. Une généalogie de pureté qu’il s’agit de revivifier à travers une organisation, l’Ârya Samaj (la réunion des Âryas) créé la même année, et terreau d’une idéologie xénophobe et ethnocentrée. Leur concept clef – l’ « hindutva » ou « hindouité »-, est codifiée en 1923 par l’idéologue V.D Sarvarkar (1883-1966) dans son livre Hindutva, Who is a Hindu ? : Ce qui constitue l’identité indienne véritable c’est le rattachement à l’hindouisme.

En sont donc exclus les chrétiens issus du missionarisme prosélyte ainsi que les musulmans mais aussi ceux qui sont soupçonnés de leur accorder des faveurs égalitaires comme le Congrès de Gandhi. En 1930 c’est un autre idéologue, M.S. Golwalkar (1906-1973) qui complète le tableau dans son livre We, or Our Nationhood Defined résumé ici par l’enseignement chercheur Christophe Jaffrelot dans son livre L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique :

« Le modèle de Golwalkar, c’est l’Allemagne et ses « politologues » qui ont donné à leur pays une définition ethnique de la nation, promise, sur ses bases, à la domination ».


Selon ce modèle inspiré du nazisme, les musulmans en première ligne ne devraient pas avoir accès à la citoyenneté indienne. C’est de cette nébuleuse que nait en 1925 le mouvement RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), une milice armée formée par une association de volontaires biberonnés à l’idéologie de l’hindutva. L’organisation assume la violence dans la pure tradition de l’un de ses modèles : Tilak (mentionné dans le volet 2) et dont est également issu Gopal Godse, l’assassin de Gandhi.

C’est en quadrillant l’espace social par le bas que ces nationalistes durs se retrouvent portés au pouvoir en la figure de Narendra Modi en 2014. Hésitant dans sa jeunesse entre spiritualité et patriotisme, il se rend notamment à l’ashram de Vivekânanada avant de s’engager avec zèle au sein du RSS et de construire sa stature politique sous le drapeau du BJP : le parti du peuple indien derrière lequel œuvrent les idéologues décomplexés du nationalisme hindou.

Le yoga, soft power d’un programme politique xénophobe

Dans ce programme national populiste, le yoga devient une discipline glorifiée, symbole de la grandeur de l’hindouisme et il devient malgré lui l’instrument idéal d’une démocratie ethnique. Modi crée l’année même de son élection le ministère AYUSH (acronyme pour Ayurveda, Yoga, Naturopathie, Unani, Siddha and Homéopathie). Sous son impulsion et avec le patronage de l’ONU, une journée internationale du yoga est crée le 21 juin de la même année dont la séquence d’étirements inaugurale à New-Delhi a été guidé par Modi en personne.

La communication politique du Premier ministre tourne volontiers autour de l’image du yoga à laquelle il aime associer sa personnalité et tisser sa communication politique : il apparaît fréquemment habillé en yogi lors de ses discours et s’entoure de gourous du yoga et de l’ayurveda comme le populaire maître à penser Sri Ravishankar. Mais aussi du sulfureux Baba Ramdev, milliardaire et fondateur de la célèbre marque ayurvédique Patanjali (en référence à l’auteur des Yogas Sutras) et promet par exemple de « guérir » l’homosexualité grâce à ses produits fièrement fabriqués en Inde. Ou encore le moine extrémiste Yogi Adityanath adepte des discours de haine, nommé ministre en chef de l’Uttar Pradesh (état le plus peuplé de l’Inde avec 200 millions d’habitants) et qui affirmait en 2015 que :

« ceux qui s’opposent au yoga et refusent le « salut au soleil » doivent soit quitter l’Inde, soit se noyer dans l’océan » et ses disciples d’appeler les Hindous à « déterrer les cadavres des femmes musulmanes pour les violer ».


Face à la revivification inespérée du yoga sur la scène internationale ces dernières décennies, où il apparaît comme un étendard de paix et de bien-être à travers le monde entier, les nationalistes ne se privent pas de s’en servir comme un instrument de coercition subtile afin de diffuser l’idéologie xénophobe de l’Hindutva. Le yoga sert ainsi malgré lui un récit fondamentaliste : celui d’un retour aux origines fantasmées d’une Inde qui airait été purement hindoue de tout temps, et de venir gommer son pluralisme ethnique, culturel et religieux intrinsèque. Sur le plan international, le yoga devient un instrument de soft power idéal permettant de placer un voile sur des manœuvres politiques visant la mise en place d’une démocratie ethnique. Et dans un basculement, d’oblitérer le processus de mondialisation culturelle dont le yoga résulte cette depuis la décolonisation.

Je conclurais ici en rappelant que le yoga tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Occident, et en particulier dans son aspect postural, est le fruit de longs allers-retours entre l’Inde et l’Ouest. Il répond à une histoire décolonniale complexe et parfois violente et fait échos en parallèle à un besoin de spiritualité accru dans les sociétés modernes en perte de sens. Il n’est enfin pas exempt de tentatives de récupérations politiques de la part des national-populistes au pouvoir en ce moment en Inde. Toutefois sans que cela n’altère les bienfaits et les valeurs inhérentes de cette pratique en constante évolution.

[Cet article est issu de mon travail universitaire « Le Yoga comme instrument de propagande des nationalistes hindous », rédigé à l’hiver 2019-2020 dans le cadre du séminaire « Le monde hindou » proposé par Ysé Tardan-Masquelier au sein du D.U Cultures et Spiritualités d’Asie à l’Institut Catholique de Paris].

Image : Narendra Modi, Premier ministre indien depuis 2014. ©Instagram/NarendraModi

2 commentaires sur « Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse »

  1. Bonjour, merci pour vos articles ! vous parlez du « populaire et controversé maître à penser Sri Ravi shankar » pourriez vous me donner des références d’articles mettant en lumière la controverse sur cette personne ? Ou toute information allant en ce sens ? Merci beaucoup, bonne continuation ! Maéva

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