Critique pseudo-littéraire #1 : Yoga, E. Carrère

Comme chez Citta Vritti on est à la pointe de l’actu, et qu’on aime bien le recyclage, je voulais revenir sur la sortie de Yoga, d’Emmanuel Carrère. Oui, ce bouquin sorti en août, et qui depuis, n’a clairement pas remporté le Goncourt.

J’avais commencé à parler un petit peu de ma déception (largement digérée depuis) sur mon compte Instagram, je la redéveloppe pour votre plus grand bonheur davantage ici.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut préciser que j’ai lu un certain nombre de livres de Carrère. Certains m’ont bouleversée (D’autres vies que la mienne, par exemple), d’autres captivée (Limonov, par exemple). Bien que déjà passablement agacée par le personnage Carrère, je trouvais néanmoins mon compte dans la lecture de ses romans, passant au-dessus des envolées narcissiques pour me laisser emporter par le récit.

D’abord, la déception.

Pour tout vous dire, ma première réaction quand j’ai su qu’Emmanuel Carrère écrivait un livre sur le yoga, ça a été de me dire : « et merde, ben voilà, entre lui et Marie Kock, tout va être super bien dit, et voilà, ma vie est foutue, moi j’aurai plus rien à écrire de plus sur le yoga, fait chier ». Vous noterez l’humilité de votre humble servitrice.

Puis ma deuxième réaction a été : « j’espère aussi qu’il sera moins chiant que le Royaume » (oui, mon langage intérieur est très châtié) – réaction en fait prononcée à haute voix à la libraire qui m’a souri poliment en me tendant mon reçu.

Deux jours après avoir acheté le bouquin, BAM, j’ai chopé le coronavirus (sans doute à cause de ma fréquence vibratoire pourrie, entre ma médisance, mon humilité et ma vulgarité, cf. futur article sur la loi de l’attraction).

Bref, donc je n’avais que ça à faire de lire Yoga, et j’en suis donc venue à bout rapidement ; bien qu’un peu dans le coltard, je me suis sentie un peu gênée. Voire carrément gênée. Comme je le disais sur mon post Instagram, il n’y a déception que lorsqu’il y a attente. Bien que depuis ma lecture poussive du Royaume, Carrère et son ego commençaient à me taper carrément sur le système, j’espérais que Yoga dessinerait au moins, comme dans son roman sur la naissance du christianisme (et sa crise mystique), une petite histoire du yoga.

Je m’attendais à voyager à Mohenjo-Daro, sur les bords du Gange, auprès d’ascètes forestiers, dans la Bhagavad Gita, chez les shivaïtes du Cachemire, faire un tour à Mysore avec Krishnamacharya, à Chicago avec Vivekananda, pourquoi pas dans l’Oregon à Rajneeshpuram du côté d’Osho.

Que nenni. Yoga nous propose plutôt une plongée dans les tréfonds de la psyché d’Emmanuel Carrère, qui nous retrace son profond épisode dépressif, la découverte de sa bipolarité, et son chemin, si ce n’est de guérison, de reconstruction. Cela aurait pu être un partage bouleversant, passionnant. Les liens qu’il souhaite tisser, selon sa quatrième de couverture, entre « yoga et dépression, terrorisme et méditation, sur aspiration à l’unité et trouble bipolaire », auraient pu augurer un regard nouveau, hors des sentiers battus, sur le yoga, aujourd’hui majoritairement perçu comme une discipline axée sur le « bien-être ». Malheureusement, loin de consacrer au yoga une recherche et un approfondissement aussi minutieux qu’il l’aura fait pour la naissance du christianisme dans le Royaume, Carrère finira dans ce livre par parler uniquement de lui, perdant ainsi sacrément en profondeur par rapport à ces précédents romans.

Puis, la gêne.

Et malheureusement, bien qu’il affirme son ambition de « rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel », je dois reconnaître que je n’ai rien lu de bien révolutionnaire ou différent, de ce qui est habituellement dit sur le yoga. Je dois bien sûr concéder que Carrère s’attaque assez justement à quelques clichés sur la pratique du yoga : non, le yoga n’est pas forcément suffisant lorsqu’il s’agit de santé mentale, et il ne prémunit pas de la dépression (ni de la covid, NDLR). Non, tous les pratiquants et enseignants de yoga ne sont pas des êtres supérieurs, toujours calmes et sereins, et non, en méditation, personne ne vous demande d’arrêter de penser, et oui, la méditation comme le yoga invitent à « travailler avec le matériel existant », pour citer Carrère qui lui même, cite ce brave Lénine, célèbre maître zen soviétique. Malheureusement, ces quelques stéréotypes brisés et les quelques belles définitions poétiques du yoga, ne suffisent pas à faire oublier la gêne qui émerge au fur et à mesure de la lecture.

Du yoga, je n’aurai donc pas appris grand chose, et le récit de Carrère ne m’aura pas transformée, n’aura laissé aucune empreinte (si ce n’est un poil de compassion pour l’auteur). Le roman est extrêmement descriptif, très plat, les phrases creuses et désincarnées, et les stéréotypes et images convenues, qui frisent parfois le ridicule, s’enchaînent. Plus j’avançais dans la lecture, et plus j’étais embarrassée, et pire : je me mettais à lui en vouloir, de venir une nouvelle fois alimenter ces clichés, alors qu’il prétend souhaiter montrer que le yoga et la méditation sont  “un rapport au monde”, une “voie de connaissance, un mode d’accès au réel dignes d’occuper une place centrale dans nos vies. ». Les traditions du yoga sont multiples, complexes, millénaires, et s’adossent à des socles philosophiques à vous faire vriller la cervelle (vous l’avez ? vri-llé / vri-tti ? 😉 et Emmanuel Carrère vient tout gâcher en alimentant platitudes et stéréotypes, comme par exemple quand il nous raconte son Union Cosmique avec sa Shakti aux Gémeaux dans sa chambre d’hôtel suisse, façon roman érotique de néo-Tantra. Please help.

Le moment White Savior

Ensuite, la trame narrative du bouquin m’a semblé d’une banalité consternante: Emmanuel, un homme heureux, marié, accompli, pense toucher du doigt le bonheur ; mais commettant l’adultère, croquant le fruit défendu, il causera sa propre chute, sa propre expulsion de l’Eden ; s’ensuit sa descente aux enfers, qui se solde par son hospitalisation à l’hôpital Sainte Anne (par ailleurs glaçante), il retrouve le chemin de la vie en donnant de vagues ateliers d’écriture à des migrants sur l’île de Léros. Bonheur, péché à cause d’une femme, chute, rédemption en se mettant au service des plus démunis, y a comme un goût de déjà vu… Mais alors quand j’ai appris en plus, a posteriori, qu’il a séjourné seulement quelques jours à Léros, que c’était bien avant d’être hospitalisé à Sainte Anne, et que donc Carrère a fait le choix délibéré d’écrire ce récit si cliché de l’humanitaire occidental qui cherche un sens à sa vie et son propre salut en prétendant aller sauver les plus démunis, alors là j’ai vraiment levé les yeux au ciel.

Je ne m’étendrais ni sur la cohérence du récit, qui semble accouché au forceps et composé de parties disparates, accolées cahin-caha les unes aux autres ; ni sur la rupture du pacte de lecture, évoquée par différents critiques littéraires, entre Carrère et ses lecteurs : d’un auteur qui, dans ses précédents livres, affirme avoir à cœur de raconter sa vérité, sans mensonge, dans Yoga, les frontières entre fiction et récit deviennent floues, et on se sent un peu floués.

Le mythe de l’intellectuel torturé

Enfin, Carrère adore montrer qu’il est lucide sur ses côtés sombres, et par son ardeur à vouloir dévoiler les pires aspects de lui-même, avec une lucidité et une humilité très affectées à mes yeux, tombe dans une forme d’auto-glorification qui m’est assez insupportable. En assumant aux yeux des lecteurs son ego despotique, il semble à la fois chercher absolution et admiration, tout en laissant néanmoins transparaître qu’il tire une certaine fierté de cet esprit torturé, en dépit de la souffrance qu’il semble lui occasionner. Comme s’il pensait au fond que le bonheur était finalement un peu fait pour les imbéciles, et que la profondeur intellectuelle ne pouvait venir que d’un esprit torturé. Le mythe romantique de l’intellectuel torturé a la peau dure. Bref, on retrouve le côté ultra snob de Carrère, qui d’ailleurs n’a de cesse de nous prouver qu’il pratique, lui, un « bon yoga » : Iyengar, Vipassana, Tai Chi, même dans le yoga, il a à cœur de se distinguer… une démarche aux antipodes de celle du yoga.

Et vous, vous en avez pensé quoi ?

Les mandalas de fleur : une réorganisation symbolique du chaos

Lors du premier confinement je me suis découverte une passion pour la création de mandalas floraux, à base de plantes, de feuilles, de fleurs, de pierres … Puis j’ai photographié leur processus créatif étape par étape avant de les partager sur Instagram. Et je dois dire que l’engouement du « public » pour ce passe temps m’a étonnée (mais je n’ai pas encore testé les « nudes », maybe that’s why …). Etant quelqu’un de « naturellement » créatif, je n’ai pas mis beaucoup de sens derrière cela, jusqu’à ce que l’on me fasse remarquer que la symbolique à l’œuvre derrière, et particulièrement en période de confinement était tout à fait signifiante, notamment sur le plan psychique.

Une façon symbolique de remettre du sens

Le psychiatre suisse Carl Jung utilisait les mandalas pour établir certains diagnostiques psychologiques de ses patients, qu’il interprétait comme des « cartographies » de leur psyché éveillée. Il y aurait donc beaucoup à dire sur la symbolique psychique qui se dessine derrière ces créations. Dans une période de confinement, à la fois hors du monde et pourtant bien plongé en son cœur, l’élaboration de mandalas floraux permet de remettre de la cohérence dans une période désordonnée.

L’action créatrice permet une reprise de contrôle symbolique sur la situation vécue et vient redonner du sens à ce qui nous entoure, dans une période où le sens nous échappe. Ordonner un espace permet de réorganiser symboliquement l’esprit, un peu comme le fait de nettoyer ou de ranger. Il en ressort un sentiment d’apaisement, d’exercice actif de pleine conscience, d’expression du Soi, à remettre de l’harmonie et de la stabilité dans un monde instable.  

Pour Manon Renout, psychologue clinicienne et psychothérapeute au service pédo-psychiatrie de l’APHP, ces mandalas ne sont pas n’importe quelle création : « C’est un type de création particulier qui renvoie à des mécanismes rigides du fonctionnement psychique : le besoin que les choses soient ordonnées, rangées, voire symétriques, du soucis de l’ordre ». On peut donc imaginer que ce type de mandala corresponde bien aux personnes obsessionnelles (coucou !!!!). Mais de nuancer cette surinterprétation :

« Dans un moment aussi chaotique on peut dire que tout le monde aurait besoin d’avoir recours à des défenses plus rigides pour ordonner et reprendre le contrôle ».

Selon elle, la symétrie vient nous rattacher au concret : « Dans la représentation collective, le mandala a une structure bien définie, circulaire, géométrique. Il est donc rassurant de créer à l’intérieur d’un espace connu, avec ses règles, ses lois, son cadre ». La structure du mandala pourrait ici nous renvoyer aussi bien à celle de l’atome qu’à l’univers tout entier, à la fois complexes et parfaitement orchestrés.

Sur le plan spirituel

Les mandalas nous viennent de la sphère religieuse et spirituelle, développés notamment dans l’hindouisme et le bouddhisme. Structures géométriques ultra complexes, ils viennent servir de support pour invoquer des divinités, méditer, contempler, se concentrer et constituent des espaces de purification. Microcosmes de l’univers, ils sont le reflet de la nature divine présente en chacun.e d’entre nouset nous rappellent notre identité commune avec un Grand Tout immanent. Ce, avant d’être volontairement détruits afin de nous suggérer que tout est éphémère, y compris nous-mêmes.

« Le rituel est connu pour être rassurant – ajoute ici Manon – et dans une période mouvante il est intéressant de se ritualiser ». On pourrait penser que le rituel dans le mandala floral à l’heure de la COVID serait de soutenir ce que l’hindouisme nomme le dharma (l’ordre du monde) face à l’adharma, le désordre. Et sortir du cycle infernal chaotique dans lequel nous nous trouvons pour restaurer l’harmonie.


Be the change…

Quand des profs de yoga se prennent en toute humilité pour Gandhi ou Martin Luther King parce qu’ils donnent des cours de yoga en scrède dans leur salon pendant le confinement, ça me rend chèvre.

Le Président a parlé. La sentence est tombée mardi soir ; les cours collectifs de yoga ne devraient pas reprendre avant le 20 janvier. En même temps, bien que ça ne m’arrange pas du tout, je suis étonnée de constater que ça semble surprendre, voire insurger la sphère yogi.

Au milieu d’une pandémie mondiale, et bien que la pratique du yoga nous invite à décentrer notre regard de notre petit nombril (#détachement) , la sphère yogi semble tout de même penser que l’urgence, ici et maintenant en France, c’est de rouvrir le plus vite possible les salles de cours de yoga. Vous savez, ces lieux clos dans lesquels on pratique le mouvement associé au souffle sans porter de masque.

Soit… mais si seulement il était assumé que cette urgence était surtout la nôtre, nous professeurs de yoga, ou gérant.e.s de studio, pour payer nos loyers, nos charges,  garder un sens dans l’exercice de notre magnifique métier qu’on a pas choisi pour être sur Zoom toute la journée… Mais non, grands dieux non, nous ne sommes ni matérialistes, ni égocentrés ! Si c’est une urgence, c’est parce que nous sommes des bienfaiteurs de l’humanité, le MONDE A BESOIN DE NOUS, il nous tient à coeur de reprendre en présentiel et en collectif pour VOTRE BIEN A TOU.TE.S mais surtout pour … SAUVER LE YOGA. Amen.

(Spoiler : le yoga existe depuis des milliers d’années, a connu des périodes de persécution, il est enseigné en studio depuis moins d’un siècle… soyez rassurés, le yoga nous survivra !!!)

Je ne vous le cache pas : c’est la merde.

Je vous le redis ; ça m’emmerde autant que vous, pour dire les choses comme elles sont. Politiquement, c’est inquiétant, et financièrement, en ce moment, c’est compliqué. Nos statuts sont précaires, nous ne touchons pas de chômage partiel, en temps normal la plupart d’entre nous sont déjà sur le fil du rasoir, alors là, en ce moment, c’est carrément dur. Beaucoup de gérant.e.s de salle sont des particuliers passionnés mais sans forcément beaucoup de moyens, les loyers à payer continuent de s’accumuler alors que les salles restent vides, et bon nombre d’entre eux commencent malheureusement à mettre la clé sous la porte.

Par ailleurs, au-delà de la question financière, moi aussi, je rêve du temps où nous pouvions transpirer joyeusement ensemble dans une même pièce, pratiquer, chanter, respirer, voire même, transgression ultime aujourd’hui : nous TOUCHER.  Et enfin, moi aussi, j’aurais préféré qu’on nous épargne une solution médiévale comme le confinement, ce qui aurait peut-être été possible si on n’avait pas méthodiquement démantelé notre service public de santé (entre autres) depuis des décennies. Bref, je ne dis pas que ces revendications sont illégitimes, que la souffrance n’est pas grande, et qu’il ne faut pas défendre courageusement sa profession et ses intérêts.

Néanmoins, et malheureusement, puisqu’en yoga nous essayons de partir de la situation telle qu’elle est ici et maintenant, avec notre système de santé dans l’état dans lequel il est, j’avoue comprendre que la pratique collective du yoga en salle, bien qu’elle soit pleine de bienfaits, bien que ça soit une part belle de mon métier, bien que financièrement ça soit compliqué, bien que je souhaite de tout cœur que ces espaces réouvrent et que nous puissions nous y retrouver joyeusement, ne soit malheureusement pas à l’ordre du jour en ce moment.

Mais bon jusque là, c’est mon avis, vous avez le vôtre, chacun ses priorités et sa sensibilité, et après tout mettons nous d’accord pour ne pas l’être, et tout ira bien.

Là où j’ai pété les plombs

Mais le truc qui m’a fait sortir de mes gonds (cf. futur article : « vous avez le droit de faire du yoga et d’être en colère » ) c’est de voir ça (cf image du drame ci-dessous) sur un groupe de professeurs de yoga sur Facebook, à propos du fait de donner des cours de yoga particuliers clandestins.

Objet du drame.
Gandhi parlait il de donner des cours de yoga dans son salon ? Je ne crois pas.

Alors là, Gandhi, Martin Luther King et tous les autres militant.e.s désobéissant.e.s doivent se retourner dans leur tombe (oui, je sais, Gandhi n’est pas enterré).

Il y a des personnes qui ont littéralement donné leur vie pour des combats d’émancipation collective, pour l’indépendance d’un pays, la fin de la ségrégation, l’accès aux droits civiques, le droit à l’avortement, l’arrêt de politiques climaticides. Bon nombre d’entre eux / elles ont fait de la prison, des grèves de la faim, sillonné des pays entiers ; iels ont battu le pavé, occupé des bâtiments et des lieux symboliques,  bref, iels ont dédié leur vie entière à des combats qui dépassaient leur intérêt personnel, la défense de leur pré carré, pour renverser des systèmes d’oppression et de domination.

Et aujourd’hui, sans sourciller, Jean Vishnu et Laksmi Jacqueline (on en parle d’ailleurs ?) se réclament de l’héritage de la désobéissance civile et s’approprient les mots de Gandhi, sous prétexte qu’ils continuent à donner en catimini 3 cours de yoga pendant le confinement. Mais rappelez vous hein, ce n’est pas pour eux qu’ils le font, non, ce n’est pas pour maintenir leur entreprise à flot (ce qui est par ailleurs encore une fois tout à fait légitime et compréhensible), c’est évidemment pour le bien des autres, et pour « élever le niveau de vibrations » (véridique).

Que les gens contournent la loi, s’arrangent individuellement avec elle en ce moment, je m’en contrefous ; je ne suis ni juge, ni flic. Que la situation actuelle soit extrêmement difficile et intenable, économiquement et politiquement, c’est incontestable.

En revanche, s’il vous plait, soyons honnêtes avec nous-mêmes : assumons, lorsqu’on s’arrange avec la loi dans son coin, qu’on le fait pour notre intérêt personnel, plutôt que venir se réclamer de façon grotesque et grandiloquente d’héritages politiques qu’on ne mérite pas.  Si personne ne vous voit, ça ne s’appelle pas de la désobéissance civile. Si vous ne le revendiquez pas auprès des autorités pour servir un changement collectif, ça ne s’appelle pas de la désobéissance civile.

Réclamez vous de la désobéissance civile et de Gandhi le jour où vous répondrez réellement à ces critères : une action COLLECTIVE non violente, concertée, consciente et intentionnelle, symbolique et revendiquée PUBLIQUEMENT, menée selon des principes supérieurs (ex : droit des peuples à disposer d’eux mêmes ; égalité des hommes devant la loi ; droit des femmes à disposer de leur corps ; liberté de circuler librement ; etc.), avec l’objectif de modifier la norme ou la règle contestée.

Donc NON, Marie Jacqueline (ma grand-mère s’appelle Jacqueline, no offense), accueillir 3 collègues en scrède dans ton salon, toute seule dans ton coin, que ça soit pour faire la bamboche ou du yoga pendant le confinement, ça a beau te faire frissonner de te dire que tu es une résistante à l’oppression, ce n’est pas de la désobéissance civile.

Donc comme dirait Jeanne, rendons à César ce qui est à Jésus (à moins que ça soit le contraire) ?

Pour en finir avec les théories du complot dans le yoga

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer d’un professeur de yoga (discernement, recul, connaissance …), une certaine partie de la profession soutient ou s’accommode des thèses complotistes et des fake news. Un danger pour les élèves et pour la démocratie.

Retour vers le futur

La première fois que j’ai assisté à un discours complotiste c’était dans le milieu du yoga, lors d’un satsang donné par un gourou occidental en Thaïlande en 2018. Satsanga signifie « être en compagnie de la vérité » : un satsang est donc un enseignement donné par un maître éclairé. Enfin en l’occurrence « censé être éclairé » tellement ce type de rassemblement peut malheureusement donner lieu à des dérives éhontées. Ce soir là, le gourou autoproclamé d’un ashram autoproclamé, mais néanmoins très connu à l’époque et brassant de nombreux adeptes dans le monde entier, nous a fait un laïus soporifique et ininterrompu de 3 heures censé répondre à la question suivante : « Où est le Shambhala ? » (le paradis mythique des saintes et des saints dans la tradition hindo-bouddhiste). Impossible pour moi de vous résumer sa réponse, puisqu’il n’en n’a évidemment pas donné. Mais ce qui m’a frappé, ça a été le grand kamoulox des thèmes abordés pour faire semblant de tenter d’y répondre : le national-socialisme, la hiérarchie des races, le protocole des sages de Sion, théories de la domination, grand ordre mondial, convoquant à tour de rôle Mère Térésa, Hitler, Gandhi, Napoléon, Marx, Jésus et j’en passe. Une sorte de monologue de PMU version XXL où l’on révise d’Histoire depuis les Grecs à nos jours en brassant les concepts et en omettant les contextes.

Tout ça pour en conclure à demi-mot que la vérité se trouverait certainement dans un livre de réalisme fantastique qui aborde des thèmes aussi divers que l’alchimie, les sociétés secrètes, les civilisations disparues ou encore l’ésotérisme et les extra-terrestres pour en conclure que l’homme est appelé à devenir un surhomme. Bref, mal au crâne. Et pourtant, l’auditoire « yogique » (100% occidental) rempli à craquer ce soir là était captivé, opinait mécaniquement du chef les yeux écarquillés, semblable aux maneki-neko, ces figurines de chats électriques japonais qui battent automatiquement de la patte à l’arrière des taxis. Persuadé de tenir là une vérité essentielle et d’appartenir à une élite secrète. J’étais atterrée. Comment une telle soupe de balivernes pouvait autant remporter l’adhésion du public ? Il faut rendre à César ce qui appartient à César (à moins que ça ne soit à Hitler ou à Jésus) : l’orateur était un sophiste hors pair. Mais cela n’excuse pas tout.

La mise à mal de Satya

J’ai longtemps pensé que ce lavage de cerveau sous les tropiques était du à son contexte géographique et social : celui d’une communauté insulaire et repliée sur elle-même baignée de spiritualité New Age et dans laquelle j’évoluais alors moi-même, bon an mal an. Je pensais que cette anecdote resterait au firmament de mes (nombreuses) expériences « spirituelles » abrutissantes. Depuis, ce fameux gourou a d’ailleurs été inculpé internationalement pour agression sexuelle mais n’a pas été inquiété (disparu dans la nature). Oui, la manipulation mentale et idéologique est rarement bercée de douces intentions.

Or quelle ne fut pas ma surprise en rentrant en France de constater que les thèses borderline anti-système gangrènent le milieu du yoga ici aussi. A coup de « on vous manipule », « vous ne savez pas tout », « regardez cette vidéo de Michel qui vous explique depuis son canapé que Bill Gates finance la pandémie de covid » et j’en passe. Didier Raoult fait figure de nouveau Bikram, et l’hydroxychloroquine de nouvel LSD. Please take me back to the sixties. En effet, l’engouement d’une certaine partie du « milieu yogique » français autour du film Hold Up m’inquiète beaucoup. Pour ceux qui étaient sur Mars ces dernières semaines, il s’agit d’un prétendu documentaire sorti le 11 novembre sur internet, financé par des cagnottes en ligne rassemblant une galaxie de sceptiques et d’experts en tout genre (dont une bonne partie s’est d’ailleurs excusée et désolidarisée affirmant avoir été piégée), pour en arriver à l’explication finale d’un complot mondial dont la pandémie de covid serait l’objet. Leur cible ? L’oligarchie capitaliste internationale et les médias, grands manitous d’une « idéologie sanitaire autoritaire » qui veut « contraindre à une société de surveillance et de soumission ». Bref, on connait la musique. Ça me ferait presque rigoler si une partie des intervenants n’étaient pas identifiés comme des idéologues de l’extrême droite antisémite ou du complotisme radical.

Entendu aussi en studio de yoga et lu sur le compte de certains profs de yoga sur les réseaux sociaux : « le covid est un molécule fabriquée sciemment [comme le sida] pour diminuer la population mondiale », « le port du masque est une mesure totalitaire pour bâillonner la liberté d’expression », « les mesures sanitaires sont là pour créer le chaos, ruiner et asservir les gens », « la peur du virus tue plus que le virus », « pratiquer le yoga vous immunise contre le covid », « il faut se faire des câlins pour répandre l’amour qui tuera le virus »

Il en ressort une rhétorique inquiétante encline à cultiver insidieusement le doute, à jeter l’opprobre sur ces fameuses « élites » (concept fourre tout non identifié) et à contribuer à fracturer le tissu social déjà bien mis à rude épreuve dans la période actuelle. Personnellement cela me rappelle les prémisses des pires heures de l’Histoire.

Meme de @jojoslam13/Instagram

Pour moi cette attitude est tout bonnement un piétinement du concept fondamental de Satya (la recherche de la vérité), l’un des piliers du yoga. Et d’oublier qu’en tant qu’êtres ordinaires, nous sommes toujours guettés par le voile de l’ignorance (avidya). Le yoga n’est-il pas avant tout la modestie, l’éthique, la connaissance ? Reconnaissons que des vérités nous échappent au lieu d’avoir la prétention de savoir ce que même les plus grands virologues, économistes, politiques, scientifiques (généralement des gens qui n’achètent pas leur diplôme bâclé en 200 heures) affirment ne pas savoir.

Un danger pour les élèves … et la démocratie !

Ce qui devient dangereux c’est quand le professeur de yoga se sert de sa posture pour éparpiller ces thèses. On sait tous que le professeur de yoga est une figure cathartique sur lequel de nombreux élèves font – pour reprendre un terme emprunté à la psychanalyse – un transfert : une projection de leurs sentiments et de leurs émotions en se basant sur le principe que leur thérapeute connaît les réponses à leurs questions. Les élèves sont donc dans une position de fragilité, plus prompts à se laisser influencer, pour ne pas dire manipuler. A l’heure où tout le monde s’autoproclame prof de yoga, gourou, maître yogi, acharya, maître à penser ou élévateur de conscience, cela pose un sérieux problème. Surtout quand cela devient un enjeu démocratique.

Selon une étude de l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et l’observatoire Conspiracy Watch réalisée en 2018 et publiée en 2019, entre un quart et un tiers de la population française est concernée par les théories du complot toutes confondues. Pire : l’attachement à la démocratie diminue à mesure qu’augmente le degré d’adhésion aux théories complotistes. Les moins de 35 ans, les moins diplômés et les catégories sociales les plus défavorisées demeurent les plus perméables à ces thèses. Car faut-il le rappeler, le complotisme se différencie de l’esprit critique auquel il prétend se substituer en cela qu’il prolonge la désinformation là où le journaliste va dévoiler des faits (ça s’appelle le fact checking). Là où les journalistes sont les garants de la démocratie, les autres la piétinent. J’invite donc nos amis yogis qui chient sur la presse à faire leur valise pour le Turkménistan ou l’Erythrée où il fera sans doute meilleur vivre pour dérouler leur tapis.

Ces mêmes qui parlent d’amour, de compassion, d’égalité, d’ahimsa (non violence) et fustigent Trump tout en lui empruntant sa même rhétorique dangereuse se retrouvent sans même s’en rendre compte à construire le boulevard de Le Pen pour 2022. Comment les héritiers du Summer of Love et de Woodstock se sont-ils substitués en des citoyens alimentant les thèses malades, ignorantes et paranoïaques qui ont vu accoucher les pires heures du populisme ?

Image : L’œil unique des Illuminati ©zazzle.com

Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse


Symbole de bien-être et de paix, le yoga s’ancre aussi au cœur d’une longue histoire politique qui donne aujourd’hui lieu à une instrumentalisation religieuse et politique en Inde. Pour y arriver, je vous propose un feuilleton chronologique en trois volets. Dans ce dernier volet « Le yoga comme arme de propagande », j’en arrive progressivement à l’avènement au pouvoir des nationalistes hindous et à leur usage du yoga comme soft power au XXIe siècle.

Comme nous l’avons vu précédemment, on retrouve dans les figures politiques nationalistes de l’Inde de la fin du XIXe et du XXe siècle, les prémices d’une division. Celle entre un nationalisme pacifique, modéré, laïc d’une part et violent, dur et ethnique d’autre part. Pour ces derniers, religion et politique son intrinsèquement liés. Cette minorité nationaliste dure souhaite revenir aux fondamentaux de l’hindouisme afin de préparer l’avènement d’une Inde indépendante, détachée du joug britannique. Elle promeut une citoyenneté ethnique où les « religions étrangères » (christianisme, judaïsme et islam) seront écartées de l’Inde indépendante et unifiée.

La construction d’un récit fondamentaliste

Leur récit s’appuie sur un révisionnisme historique opéré par un brahmane traditionnaliste, Dayananda Sarasvati (1824-1883) dans son livre La Lumière de la Vérité (1875). Il y affirme que les hindous seraient les descendants directs des Aryas, peuple originel de l’Indus, dans la lignée directe des pères védiques. Une généalogie de pureté qu’il s’agit de revivifier à travers une organisation, l’Ârya Samaj (la réunion des Âryas) créé la même année, et terreau d’une idéologie xénophobe et ethnocentrée. Leur concept clef – l’ « hindutva » ou « hindouité »-, est codifiée en 1923 par l’idéologue V.D Sarvarkar (1883-1966) dans son livre Hindutva, Who is a Hindu ? : Ce qui constitue l’identité indienne véritable c’est le rattachement à l’hindouisme.

En sont donc exclus les chrétiens issus du missionarisme prosélyte ainsi que les musulmans mais aussi ceux qui sont soupçonnés de leur accorder des faveurs égalitaires comme le Congrès de Gandhi. En 1930 c’est un autre idéologue, M.S. Golwalkar (1906-1973) qui complète le tableau dans son livre We, or Our Nationhood Defined résumé ici par l’enseignement chercheur Christophe Jaffrelot dans son livre L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique :

« Le modèle de Golwalkar, c’est l’Allemagne et ses « politologues » qui ont donné à leur pays une définition ethnique de la nation, promise, sur ses bases, à la domination ».


Selon ce modèle inspiré du nazisme, les musulmans en première ligne ne devraient pas avoir accès à la citoyenneté indienne. C’est de cette nébuleuse que nait en 1925 le mouvement RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), une milice armée formée par une association de volontaires biberonnés à l’idéologie de l’hindutva. L’organisation assume la violence dans la pure tradition de l’un de ses modèles : Tilak (mentionné dans le volet 2) et dont est également issu Gopal Godse, l’assassin de Gandhi.

C’est en quadrillant l’espace social par le bas que ces nationalistes durs se retrouvent portés au pouvoir en la figure de Narendra Modi en 2014. Hésitant dans sa jeunesse entre spiritualité et patriotisme, il se rend notamment à l’ashram de Vivekânanada avant de s’engager avec zèle au sein du RSS et de construire sa stature politique sous le drapeau du BJP : le parti du peuple indien derrière lequel œuvrent les idéologues décomplexés du nationalisme hindou.

Le yoga, soft power d’un programme politique xénophobe

Dans ce programme national populiste, le yoga devient une discipline glorifiée, symbole de la grandeur de l’hindouisme et il devient malgré lui l’instrument idéal d’une démocratie ethnique. Modi crée l’année même de son élection le ministère AYUSH (acronyme pour Ayurveda, Yoga, Naturopathie, Unani, Siddha and Homéopathie). Sous son impulsion et avec le patronage de l’ONU, une journée internationale du yoga est crée le 21 juin de la même année dont la séquence d’étirements inaugurale à New-Delhi a été guidé par Modi en personne.

La communication politique du Premier ministre tourne volontiers autour de l’image du yoga à laquelle il aime associer sa personnalité et tisser sa communication politique : il apparaît fréquemment habillé en yogi lors de ses discours et s’entoure de gourous du yoga et de l’ayurveda comme le populaire maître à penser Sri Ravishankar. Mais aussi du sulfureux Baba Ramdev, milliardaire et fondateur de la célèbre marque ayurvédique Patanjali (en référence à l’auteur des Yogas Sutras) et promet par exemple de « guérir » l’homosexualité grâce à ses produits fièrement fabriqués en Inde. Ou encore le moine extrémiste Yogi Adityanath adepte des discours de haine, nommé ministre en chef de l’Uttar Pradesh (état le plus peuplé de l’Inde avec 200 millions d’habitants) et qui affirmait en 2015 que :

« ceux qui s’opposent au yoga et refusent le « salut au soleil » doivent soit quitter l’Inde, soit se noyer dans l’océan » et ses disciples d’appeler les Hindous à « déterrer les cadavres des femmes musulmanes pour les violer ».


Face à la revivification inespérée du yoga sur la scène internationale ces dernières décennies, où il apparaît comme un étendard de paix et de bien-être à travers le monde entier, les nationalistes ne se privent pas de s’en servir comme un instrument de coercition subtile afin de diffuser l’idéologie xénophobe de l’Hindutva. Le yoga sert ainsi malgré lui un récit fondamentaliste : celui d’un retour aux origines fantasmées d’une Inde qui airait été purement hindoue de tout temps, et de venir gommer son pluralisme ethnique, culturel et religieux intrinsèque. Sur le plan international, le yoga devient un instrument de soft power idéal permettant de placer un voile sur des manœuvres politiques visant la mise en place d’une démocratie ethnique. Et dans un basculement, d’oblitérer le processus de mondialisation culturelle dont le yoga résulte cette depuis la décolonisation.

Je conclurais ici en rappelant que le yoga tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Occident, et en particulier dans son aspect postural, est le fruit de longs allers-retours entre l’Inde et l’Ouest. Il répond à une histoire décolonniale complexe et parfois violente et fait échos en parallèle à un besoin de spiritualité accru dans les sociétés modernes en perte de sens. Il n’est enfin pas exempt de tentatives de récupérations politiques de la part des national-populistes au pouvoir en ce moment en Inde. Toutefois sans que cela n’altère les bienfaits et les valeurs inhérentes de cette pratique en constante évolution.

[Cet article est issu de mon travail universitaire « Le Yoga comme instrument de propagande des nationalistes hindous », rédigé à l’hiver 2019-2020 dans le cadre du séminaire « Le monde hindou » proposé par Ysé Tardan-Masquelier au sein du D.U Cultures et Spiritualités d’Asie à l’Institut Catholique de Paris].

Image : Narendra Modi, Premier ministre indien depuis 2014. ©Instagram/NarendraModi

Yoga et nationalisme (2/3) : La culture du corps comme réponse au colonialisme

Symbole de bien-être et de paix, le yoga s’ancre aussi au cœur d’une longue histoire politique, allant de de l’anti colonialisme au populisme et qui donne aujourd’hui lieu à une instrumentalisation religieuse et politique en Inde. Pour y arriver, je vous propose un feuilleton chronologique en trois volets. Dans « La culture du corps comme réponse au colonialisme britannique », j’explique comment l’essor du yoga est intrinsèquement lié au développement du culturisme au sein de la résistance indienne contre le colonialisme britannique.


Dans son livre L’Inde de Modi, National-Populisme et démocratie ethnique, l’enseignant-chercheur Christophe Jaffrelot développe le concept paradoxal de « complexe d’infériorité majoritaire » des nationalistes hindous, hérité de la domination britannique :

« [Il] renvoyait à un défaut d’estime de soi qui avait été favorisé dès le XIXe siècle par un stéréotype colonial décrivant les hindous comme une « race » chétive [… et] certains idéologues à décrire leur communauté comme une « race mourante » ».

Les colonisés étaient alors vus comme des sous-hommes (puisque colonisés), faibles, au corps moins fonctionnel. Ce regard critique et méprisant sur les hommes indiens s’est étendu à la sphère du religieux où l’hindouisme, mal-compris par les colons, a été dénigré pour ses croyances jugées superstitieuses et ses coutumes archaïques. Ce regard dénigrant de l’homme blanc victorieux et fort (car colonisateur) a été intériorisé et a ouvert la faille d’une crise de conscience et d’identité chez les hindous. Face à l’oppression d’un prosélytisme occidental très offensif, notamment protestant, ils développent l’idée que seuls des hommes forts et conquérants pourront se réapproprier leur culture et leurs traditions. Dans ce cadre, le yoga en tant que discipline corporelle se dessine comme une voie d’affirmation de puissance face à l’envahisseur.

C’est à cette époque que la culture du bodybuilding arrive en Inde à travers la figure d’Eugene Sandow (1867-1925), athlète allemand et père du culturisme moderne. Comme l’explique Mark Singleton dans son ouvrage Aux origines du yoga postural moderne, la rhétorique d’Eugene Sandow séduit les leaders nationalistes hindous en ce qu’elle présente une ascèse physique comme une pratique religieuse :

« […] elle pouvait être utilisée à la fois comme une réfutation symbolique des récits coloniaux sur la dégénérescence indienne, et, à certains moments, comme une base à la résistance violente et musclée. La rhétorique de Sandow était marquée par l’idée que les exercices constituaient une pratique religieuse, ce qui les rendaient d’autant plus compatibles avec la convergence de la religion et du culturisme que l’on rencontrait dans le nationalisme indien ».

Il note alors une resacralisation du corps à travers des rituels physiques codifiés qui serviront dans les décennies à venir de la création d’un yoga postural, notamment par le père du yoga moderne, Krishnamacharya (1888-1989), à la cour du roi de Mysore.

Ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, émerge l’idée que seul un homme fort physiquement pourra gagner l’indépendance face à l’envahisseur britannique. La culture physique, le yoga et la violence s’imbriquent ainsi pour revivifier un nationalisme indépendantiste prônant la violence. Mark Singleton cite l’une de ces figures clefs à la croisée du sport et de la politique, le catcheur, gymnaste et militant révolutionnaire Rajaratna Manick Rao :

«[Il] croyait que l’Inde ne pouvait se libérer de la domination étrangère que par la révolution et non pas par la méthode non-violente de Gandhi. Il prêchait donc l’idée selon laquelle il était essentiel de construire une armée de soldats ayant un corps robuste pour arracher notre liberté et la garder» (Tiruka, 1977).

Déguisé en gourou itinérant, il dissémina au cours de ses voyages des techniques de combat assimilées au yoga : faire du yoga ou être un yogi était alors une préparation pour la guerrilla en vue de l’indépendance. Il fut entre autres le professeur du célèbre auteur et yogi Tiruka (1890-1996) qui contribuera à l’essor du yoga à travers le monde. Parmi cette jeunesse entraînée au combat par le yoga on peut encore citer Aurobindo Ghose (1872-1950) : héraut d’un yoga activiste promouvant la violence avant de devenir un maître spirituel et fondateur de l’utopie universaliste Auroville près de Pondichéry. Mais encore l’homme politique et révolutionnaire Tilak (1856-1920), défenseur de l’aile conservatrice du parti du Congrès et fervent opposant au courant laïc et modéré incarné par Nehru (1861-1931).

On retrouve chez ces figures et dans leurs discours les prémices d’une division entre un nationalisme pacifique, modéré, laïc d’une part et violent, dur et ethnique d’autre part. Pour ces derniers, religion et politique son intrinsèquement liés.

Suite : Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse.

[Cet article est issu de mon travail universitaire « Le Yoga comme instrument de propagande des nationalistes hindous », rédigé à l’hiver 2019-2020 dans le cadre du séminaire « Le monde hindou » proposé par Ysé Tardan-Masquelier au sein du D.U Cultures et Spiritualités d’Asie à l’Institut Catholique de Paris].

Image : l’athlète allemand Eugene Sandow ©Wikimedia

Yoga et nationalisme (1/3) : A la conquête de l’Ouest

Symbole de bien-être et de paix, le yoga s’ancre aussi au cœur d’une longue histoire politique, allant de de l’anti colonialisme britannique au populisme hindou qui donne aujourd’hui lieu à une instrumentalisation religieuse et politique en Inde. Pour y arriver, je vous propose un feuilleton chronologique en trois volets. Dans « A la conquête de l’Ouest », je reviens sur la façon dont le yoga est arrivé jusqu’à nous au XIXe siècle, entre mystique universaliste et développement d’un esprit missionnaire hindou.

A partir de la fin du XIXe siècle, l’hindouisme qui était resté cantonné aux frontières du sous-continent indien va s’exporter et s’internationaliser avec une volonté universaliste. Cet esprit missionnaire hindou prend forme en la figure de Vivekânanda (1863-1904), disciple de l’intellectuel et mystique Keshub Chandra Sen (1838-1884), prêcheur d’un hindouisme inclusif et universel, qui se veut rassembleur de toutes les religions. Portant au firmament le rêve inachevé de son maitre, Vivekânanda créé un ordre monastique, les missions Râmakrishna, chargées de diffuser cette sagesse unificatrice qui transcende les religions monothéistes. Il se rend au Parlement des Religions de Chicago en 1893, invité par les protestants nord américains : les théosophes, où il entame son discours d’introduction par un « Je vous salue au nom de la mère des religions » vivement applaudi par le public. Cet évènement qui paraît anodin entérine pourtant une mutation durable comme le note l’historienne des religions Ysé Tardan-Masquelier dans son livre Un milliard d’hindous :

« Ainsi, dans une sorte de renversement historique, l’Inde, longtemps terre de missions pour le christianisme, devient elle-même missionnaire et exporte sa sagesse vers l’Occident, pour le bénéfice d’individus désorientés par le manque de spiritualité des sociétés contemporaines ».

L’Inde, dominée par l’empire britannique depuis les années 1780 et retranchée dans ses propres frontières maritimes que l’hindouisme considère lui-même comme impures s’ouvre au monde. C’est en outre l’acte de naissance d’un « orientalisme indien » fantasmé et loué pour ses valeurs universelles et pacifistes.

Vivekânanda s’installe ainsi pendant quatre ans aux Etats-Unis où il multiplie les conférences, fonde la Vedanta Society à New-York afin de diffuser la spiritualité de l’ordre Râmakrishna et donne des cours de yoga. En 1896 il publie l’ouvrage Raja Yoga qui, selon l’universitaire Elizabeth de Michelis, spécialiste des religions et du yoga moderne, fait entrer le yoga dans l’ère moderne. Il y propose en effet une approche non dogmatique du yoga où chacun est libre de s’approprier la discipline comme il l’entend.

« Pour la première fois, le yoga sort de l’Inde et, comme les maîtres qui le suivront, Vivekânanda va en adapter la définition afin de la rendre compatible avec les valeurs de l’Occident » note Marie Kock dans son ouvrage Yoga, une Histoire-monde.


C’est ainsi que l’Amérique du Nord, et en particulier la Californie, ouvre la voie à la diffusion du yoga en Occident et devient la terre promise des nombreux gourous modernes qui suivront cet exode quasi messianique opéré par Vivekânanda. Tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, une spiritualité indienne revivifiée va s’exporter hors de ses frontières comme remède aux maux d’une société occidentale corrompue par le matérialisme effréné, la quête de sens et l’érosion de ses repères traditionnels. Deux stéréotypes se rencontrent alors : une spiritualité orientale pure, traditionnelle et inclusive à la rescousse d’un Occident désorienté et à la dérive. Le yoga est l’héritier de ces mutations modernes : un esprit missionnaire qui mute de l’Est vers l’Ouest à la fin du XIXe siècle, et l’accueil enthousiaste d’un public en quête d’un souffle nouveau.

Suite : Yoga et nationalisme (2/3) : La culture du corps comme réponse au colonialisme.

[Cet article est issu de mon travail universitaire « Le Yoga comme instrument de propagande des nationalistes hindous », rédigé à l’hiver 2019-2020 dans le cadre du séminaire « Le monde hindou » proposé par Ysé Tardan-Masquelier au sein du D.U Cultures et Spiritualités d’Asie à l’Institut Catholique de Paris].

Image : le philosophe et maître spirituel Vivekânanda ©vivekananda.net

Cliché #1 : « Le yoga, c’est l’Union »… ou pas

Si vous êtes pratiquant.e ou professeur.e de yoga, vous n’avez pas pu échapper à cette définition si galvaudée du yoga : « Le Yoga, c’est l’Union », parfois déclinée sous différentes formes, entre autres : « la pensée indienne est une pensée non dualiste » ou encore « En Inde il n’y a pas de séparation, tout est Un », etc etc.

Alors déjà, les Dalits (« Intouchables ») nous saluent, depuis ce monde idéal où « Tout est Un », mais pas trop quand même. Ensuite, l’Inde est un sous-continent qui fait 6 fois la taille de la France, qui abrite une pluralité de traditions spirituelles et religieuses, qui compte aujourd’hui plus d’un milliard d’habitants, et dont l’histoire de la pensée est plurimillénaire. Donc autant vous dire que si en France on est toujours pas fichus de se mettre d’accord sur un sujet aussi épineux et philosophique que de savoir s’il faut dire « pain au chocolat » et « chocolatine », résumer la pensée indienne à celle de la non-dualité (qui est elle-même une école philosophique traversée de multiples courants d’une grande diversité), bien qu’elle soit majoritaire aujourd’hui, c’est un peu une insulte à la complexité philosophique et spirituelle qui s’est déployée et se déploie sur le sous-continent.

Le Yoga Sutra, Un texte dualiste

Ceci étant posé, il est intéressant de savoir qu’initialement, le texte fondateur de l’école classique du Yoga, le Yoga Sutra de Patanjali, est un texte résolument dualiste. C’est pourtant un texte sur lequel presque tout professeur de yoga contemporain s’appuie pour affirmer qu’en Yoga, « Tout est Un ». Comment en est on arrivé.e.s là ? Pourquoi faut-il arrêter de citer le Yoga Sutra quand on veut parler d’Union en Yoga ?

Pour l’école classique du Yoga, systématisée par le fameux texte de Patanjali au début de notre ère et proche parente de l’école philosophique du Samkhya, le Yoga n’est pas une affaire d’Union, et le monde n’est pas « One Love, One Heart » comme dirait ce bon vieux Bob. Au contraire, le monde est ontologiquement ( – par essence – ) duel, c’est à dire composé de deux éléments absolument différents, séparés : Purusha (principe spirituel) & Prakriti (principe matériel). Et notre confusion existentielle, notre souffrance existentielle (vous savez, ces grands moments de « qui suis-je? », « où vais-je ? » « quel est le sens de la vie? », « je ne suis qu’un grain de poussière dans l’Univers immense », « à quoi tout cela rime-t-il ? » etc.) viennent du fait que nous nous prenons, nous êtres humains, pour Prakriti, alors qu’essentiellement, au fond de nous, nous sommes Purusha.

Ainsi, selon le Yoga Sutra, tout le travail du Yogin va consister justement à discriminer, à réaliser la différence ontologique entre ces deux éléments en soi, pour parvenir à discerner notre véritable nature, « véritable » étant entendu comme « ce qui est immuable, imperturbable, éternel », c’est à dire, réaliser Purusha.

Et pour réaliser notre véritable Nature, il nous faut parvenir à l’isoler de tout ce qui est « Prakriti » (tout ce qui est en mouvement, périssable, fini), qui vient troubler notre capacité à voir qu’au fond, sous ce grand bazar intérieur, nous sommes essentiellement ce fameux Purusha qui lui est ma foi imperturbable. C’est ainsi cette dés-union (!), ce « divorce », comme l’appelle Alexandre Astier, historien de l’art indien et spécialiste de l’hindouisme, entre Purusha et Prakriti qui est l’objectif final du Yoga de Patanjali.

Pourquoi confondons-nous Purusha avec Prakriti ? Comment réaliser la véritable nature du Soi ? Quelles sont les méthodes et les chemins pour y parvenir ? C’est le fil du raisonnement que Patanjali déroule dans son Yoga Sutra, pour nous guider sur le chemin de la libération.

Le Yoga comme Union, une construction historique

Alors pourquoi aujourd’hui, parle-t-on du Yoga comme un chemin d’Union ? Et bien pour reprendre les mots d’Alexandre Astier, que nous avons eu la chance d’écouter récemment en conférence à l’Ecole Française de Yoga, il y a eu plus tardivement des relectures et interprétations à la fois « non-dualiste » et théiste de textes dualistes du Yoga classique et du Samkhya (on pense notamment au commentaire du Yoga Sutra, attribuée au grand et influent philosophe de l’Advaita Vedanta (non-dualité) Adi Shankara au 9e siècle ap. JC). Ces relectures sont le reflet de l’évolution du contexte philosophique et religieux en Inde, où vont progressivement s’imposer le Vedanta et notamment l’Advaita Vedanta et un théisme fervent et dévotionnel (bhakti). Ainsi, dans l’école de la non-dualité, pour faire bref, le principe spirituel individuel s’appelle « Atman », et il est identique à « Brahman », l’Absolu, qu’on appellera aussi le Divin. La libération de l’être ne vient pas comme dans le Samkhya et le Yoga de l’isolement du Purusha de Prakriti, mais bien de l’Union entre Atman et Brahman. Non pas de la réalisation intime que Purusha est différent de Prakriti ; mais bien de la réalisation que Brahman et Atman sont de même nature, identiques, de même essence. L’école de la non-dualité s’imposant comme l’école de pensée majoritaire en Inde à partir des VIIe – VIIIe siècle ap. JC, les textes dualistes comme le Yoga Sutra seront ainsi relus et interprétés avec les lunettes de l’Advaita Vedanta. Un commentaire plus tardif du Yoga Sutra, datant du 15e siècle, empreint du théisme fervent de l’époque, identifiera le « Isvara » du Yoga Sutra à Krishna, et définira le Yoga comme l’Union avec Krishna. Ce sont ces relectures védantique et théiste d’un texte initialement dualiste qui sera transmise ensuite par les grands enseignants indiens qui participeront à la diffusion du yoga en Occident au XIXe et au XXe siècle.

Pour résumer : Il n’est pas faux de décrire le yoga comme la recherche d’une Union (à détailler au prochain épisode), mais il est historiquement incorrect de le faire au nom du Yoga Sutra !


Intéressé.e par le Yoga Sutra ? Rien compris à ces histoires de Purusha et de Prakriti ? C’est normal, c’est un sujet dense et riche résumé en quelques lignes. Si vous voulez approfondir, Zineb vous propose une immersion en 7 conférences dans le Yoga Sutra, ce texte si célèbre mais bien peu connu. La première a lieu vendredi 20 novembre, et pour s’inscrire c’est par ici : https://satya-yoga.fr/reservations-en-ligne/

Image : Patanjali par le brahmane Svami, peintre Madras, 1780 © Bibliothèque nationale de France

Présentation

Nous sommes Jeanne et Zineb, deux amies pratiquantes et enseignantes de yoga (entre autres activités). Nous nous sommes rencontrées en 2018, nous partageons les bancs de la fac depuis 2019 et avons lancé le blog Citta Vritti (« les fluctuations du mental » en sanskrit) en 2020. Ce, afin de vous faire profiter de nos élucubrations sur le yoga au sens large du terme. Bienvenue !

Avec ce blog nous avons la modeste ambition de partager avec vous nos questionnements sur le yoga « des origines à nos jours » et sous divers prismes. Nous nous intéressons autant à l’Histoire et à la philosophie du yoga en tant que sagesse indienne qu’à la discipline mondialisée qu’il est devenu. Journalistes, diplômées en Sciences politiques, spécialistes en Environnement, voyageuses au long cours, nous interrogeons le yoga par le biais de nos connaissances, expériences et de notre regard sur le monde, empreint de sociologie, de féminisme, d’écologie, d’économie, de pop culture, de psychologie et de politique (liste non exhaustive).

Nous sommes mues par nos questionnements incessants (team vritti!) et une bonne dose de dissonance cognitive quant à notre rapport au yoga. Nous aimons remettre le monde en question, à commencer par celui du yoga qui nous semble parfois fade et réduit à des postures compliquées et des citations de Bouddha glanées sur internet. Nous pensons que le meilleur moyen de rendre hommage à cette sagesse est de faire l’effort de la connaître en sortant des clichés superficiels dans lesquels nous l’emprisonnons.

Ici vous trouverez donc des entretiens avec des chercheur.se.s et des expert.e.s reconnu.e.s dans leurs domaines : rubrique « Jñāna » (« la connaissance », « le savoir » en sanskrit). Mais aussi nos coups de gueule parce que ça fait du bien de s’exprimer librement : rubrique « Les chroniques de Kali » (déesse hindoue colérique et destructrice). Et enfin des articles pédagogiques pour mieux connaître le yoga, ses termes, son jargon : rubrique Pradîpikâ (« petite lumière sur » en sanskrit).

Ce que ce blog n’est PAS : un site « feel good » ou « good vibes only », un manuel d’asanas, un site de bien-être ou de développement personnel et encore moins un lieu de publicité déguisée ou de placements produits.

Bonne lecture !

Image © Sébastien Dolidon