Faut-il croire aux chakras ?

Peut-être que comme moi, la première fois que vous avez entendu parler de chakras, c’est par une Arielle Dombasle légèrement illuminée dans le film un Indien dans la ville. Peut-être que comme moi, vous avez continué votre vie en oubliant les chakras, et qu’en croisant le chemin du yoga, BAM, ils étaient là, partout, enseignés par des personnes à l’air nettement moins perché qu’Arielle Dombasle (quoique.).

Système de chakras moderne

Aujourd’hui, travailler sur nos chakras semble être la clé de tous nos problèmes et contenir la promesse de notre épanouissement. Vous souffrez dans vos relations aux autres ? C’est sans doute votre chakra du cœur, Anâhata, qui est « fermé ». Pratiquez assidûment la posture de la roue (Urdhva Dhanurasana), et toutes les autres « ouvertures de cœur », pour « harmoniser » ce chakra récalcitrant.

Des soucis dans votre sexualité ? Svâdishtâna Chakra est à l’œuvre : il va vous falloir travailler sur vos ouvertures de hanche (et tant pis si votre squelette n’est pas franchement enthousiaste à cette idée), manger des carottes (la couleur orange est associée à ce chakra), et pourquoi pas de porter sur vous une cornaline, ou une topaze (des pierres de couleur…orange).

Vous vous sentez un peu perdu.e, avec un sentiment diffus d’instabilité qui vous colle à la peau ? Rien à voir avec la montée des inégalités, le chômage de masse, le patriarcat, la crise sanitaire et politique et la catastrophe écologique qui nous pend au nez, non, c’est votre chakra Mûlâdhâra qui vous joue des tours : travaillez vos postures debout, engagez votre périnée, mangez des poivrons (couleur rouge associée à Mûlâdhâra chakra), et tout ira mieux.

Je force volontairement le trait (quoique…) mais les chakras sont aujourd’hui enseignés comme des roues d’énergie qui existent sur un plan subtil, celui de notre corps dit énergétique. Ils seraient plus ou moins « ouverts », fonctionnels, l’énergie y circulerait plus ou moins bien, mais grâce à des techniques et outils bien précis, il nous serait possible d’améliorer leur fonctionnement et de nous libérer ainsi de tout un tas de blocages psycho-énergétiques. Huiles essentielles, mantra, aliments, pierres, postures de yoga, glandes hormonales, cartes de tarot, sont autant d’éléments associés à ces roues d’énergie sur lesquels nous pouvons travailler pour nous permettre de les rééquilibrer.

Mais historiquement, quelle était la place et le rôle des chakras dans le yoga ?

Une petite histoire des chakras

Initialement, les chakras n’étaient pas considérés par les yogis comme des roues d’énergie qui existent réellement dans le corps, mais comme des points de concentration et de visualisation pour le pratiquant de yoga. Le système des chakras est un héritage des yogas tantriques, qui ont connu leur apogée entre le 6e et le 13e siècle après JC. La tradition tantrique développe ce qu’on va nommer le « corps yogique » : ce corps yogique n’est pas un corps « réel », empirique, biologique, commun à tous les êtres humains, mais un corps rituel, « imaginal » (selon l’indianiste André Padoux), construit conceptuellement en fonction de la tradition dans laquelle on s’inscrit.

C’est un corps qui n’existe que parce qu’il est visualisé par le pratiquant, qui y associe des symboles associés à des divinités, dans une perspective de transformation, de divinisation. Pour reprendre les termes de James Mallison et Mark Singleton dans leur ouvrage  Les racines du yoga « le corps yogique est celui qui est construit ou « écrit » sur et dans le corps du pratiquant par la tradition elle-même » (p.196)

Ce sont des centres subtils de méditation, et ainsi leur nombre et leur emplacement peut varier en fonction des textes et des traditions : certains évoqueront cinq chakras, d’autres six, sept, onze, etc. Cette diversité des « corps yogiques » nous confirme que les chakras ne constituaient pas la description d’un corps réel qu’il s’agirait de découvrir, mais des guides de visualisation qui permettent au pratiquant de construire, d’imaginer un autre corps, le corps « yogique ».

La première apparition connue du système de chakras qui va devenir le modèle du corps yogique le plus répandu date du 10e siècle, dans le Kubjikâmatatantra. Il décrit les 6 chakras suivants :

  • Âdhâra (au niveau de l’anus)
  • Svâdishtâna (au niveau du pénis – sorry pour les autres !)
  • Manipûraka (au niveau du nombril)
  • Anâhata (au niveau du cœur)
  • Vishuddhi (au niveau de la gorge)
  • Âjña (entre les yeux).

Le 7e chakra, Sahasrâra, fera son apparition quelques siècles plus tard, et le système des 7 chakras deviendra alors le plus répandu.

Ainsi, les chakras dans la tradition tantrique ne sont pas des phénomènes physiques observables, mais selon Daniel Simpson, chercheur et auteur de l’ouvrage The Truth of Yoga, ils sont néanmoins amenés à exister à travers l’imagination et les visualisations du pratiquant, et de par leur visualisation, ont des pouvoirs puissants. Les chakras sont ainsi « réels », non pas matériellement, physiquement, mais dans le champ de l’expérience subjective du pratiquant.

Du corps yogique au corps anatomique

A la fin du 19e siècle, certains yogis indiens cherchent à moderniser et à revaloriser la pratique du yoga en développant une approche inspirée par les valeurs scientifiques et rationnelles de l’époque. Ils chercheront à faire correspondre la physiologie yogique issue des tantriques à une réalité corporelle empirique, reliant ainsi systèmes des nâdîs, et chakras aux différents canaux et plexus du système nerveux, vision toujours dominante aujourd’hui dans le yoga moderne mondialisé. Pour que le yoga soit pris au sérieux, il faut prouver que ce corps yogique n’est pas le fruit de l’imagination des tantriques mais qu’il décrit bien une réalité scientifique. Ainsi, la « biologisation » des chakras naît dans une démarche plus large de relégitimation du yoga par une approche rationnelle et scientifique. Une anecdote intéressante qui en dit long sur ce besoin de légitimation du yoga par la méthode scientifique qui régnait à l’époque : Dayananda Saraswati, militant hindou et fondateur de l’Ârya Samâj, décide en 1855 de disséquer un cadavre pour vérifier si les chakras tantriques existent bien. Ne parvenant pas à les identifier, il jette ses textes yogiques avec mépris et rejette leurs enseignements en bloc.

L’introduction du système des chakras en Occident est attribuée à Arthur Avalon (de son vrai nom John George Woodroffe), juge à Calcutta sous l’empire britannique, et indianiste anglais, qui traduit en 1919 le Satchakranirûpana, un texte tantrique du 16e siècle, sous le titre La puissance du serpent.

A la même époque, Charles W. Leadbeater, un prêtre, théosophe et occultiste anglais, publie Les chakras, les centres de force dans l’homme. Il popularise l’idée selon laquelle les chakras correspondraient à différents plexus nerveux et glandes endocrines, et l’association de couleurs à chacun des chakras.

Les Chakras, Charles W. Leadbeater, 1927, p.46

Ainsi, sous le regard d’occultistes occidentaux, qui ont une conception du corps complètement différente de celles des yogin tantriques pré-modernes, le système des chakras est complètement reformaté et réinterprété à l’aune du réalisme scientifique et d’une vision médicale du corps. Les mouvements New Age, ainsi que la psychologie jungienne, achèveront de transformer et de populariser cette vision du système des chakras, en y associant des qualités, des états psychologiques particuliers, des aliments, des pierres, des archanges chrétiens, etc. Le système de chakras tel que nous le connaissons aujourd’hui est ainsi une réinterprétation extrêmement récente des systèmes de chakras des traditions tantriques. Si bien qu’aujourd’hui, les chakras ne sont plus perçus comme des centres de visualisation qui visent à créer un corps rituel, mais comme des centres énergétiques bien réels, bien que subtils, dont il s’agira d’améliorer le fonctionnement en vue d’une vie plus équilibrée et épanouie.

Un yogi Nath, Inde Himachal Pradesh, Mandi, 19e

Bien que notre vision contemporaine des chakras soit bien différente de celle initialement développée par les traditions tantriques, tant dans ses représentations que dans ses buts, doit-on pour autant la rejeter comme une hérésie ?

Personnellement, je me suis beaucoup intéressée aux chakras au début de ma pratique de yoga, dans leur version moderne, ésotérico-psychologique, et cela m’a immensément apporté. J’ai trouvé dans ce système des chakras à la sauce New Age une grille de lecture, d’analyse, d’exploration intérieure précieuse, moi qui avais tant de mal à lire mes émotions, à les qualifier, à les nommer, à les relier entre elles. J’interprète ce système de chakras modernes comme des propositions pour affiner notre cartographie intérieure, explorer nos propres paysages, affiner nos perceptions et nos ressentis, notre connaissance de nous-mêmes. Avec en tête, cette idée de gagner en clarté par rapport à nos propres mécanismes, nos conditionnements, nos automatismes, pour gagner en liberté intérieure. Dans ce cadre, pourquoi pas porter un bracelet rouge, couleur de Mûlâdhara chakra, comme un rappel à soi-même de notre engagement à rester ancrés ? A notre tour, modestement, après les yogin tantriques, d’utiliser le pouvoir de notre imagination pour relier symboles, qualités, et points de concentration (matériels comme le bracelet, ou imaginés comme les chakras) comme autant de possibilités de transformation de notre expérience subjective.

Sortons d’une interprétation littérale, simpliste des chakras ! En nous intéressant un peu à leur histoire, cessons de les présenter comme des organes bien réels et figés, et cessons de vendre des recettes miracles pour les « harmoniser », en faisant miroiter l’alléchante promesse d’une vie meilleure. Redonnons une autre place aux chakras, plus poétique, plus imaginative, qui ressemble finalement un peu à leur intention initiale, bien que réinterprétée à l’aune de nos aspirations contemporaines : ceux de guides d’exploration et de transformation de nos paysages intérieurs.

Petite bibliographie

  • Images du corps dans le monde hindou, sous la direction de Véronique Bouillier et Gilles Tarabout, Editions CNRS, 2016
  • Les racines du yoga, James Mallison et Mark Singleton, éditions Almora, 2020
  • Aux origines du yoga postural moderne, Mark Singleton, éditions Almora, 2020
  • The Truth of Yoga, Daniel Simpson, North Point Press, 2021

Petit glossaire de l’appropriation culturelle dans le yoga

Si j’en juge mes propres questionnements, ceux de mes élèves ou de mes collègues, l’ appropriation culturelle est l’un des sujets épineux qui agite la yogasphère et soulève autant d’interrogations, que de gêne ou de confusions. Pour ne pas mettre la poussière sous le tapis, et sans non plus prétendre à l’exhaustivité ou à une quelconque Vérité absolue (je ne suis pas la police de la bonne attitude!), j’ai pensé qu’il serait utile de proposer ici quelques ressources afin que chacun.e puisse approfondir ses propres pistes de réflexion. Dédicasse à la grande famille de la White Fragility (dans laquelle je m’inclus).

Je me permets de reprendre une définition brève de notre sujet proposée par le magazine Paulette en 2016 : « L’appropriation culturelle c’est l’utilisation d’un ou plusieurs éléments d’une culture autre que la sienne hors de son contexte original et pour son plaisir personnel. Ou si vous préférez, c’est jouer sur des stéréotypes d’une culture uniquement pour l’esthétique de son folklore« .

En effet, il n’aura échappé à personne que la pratique du yoga, bien qu’elle soit aujourd’hui mondialisée et transnationale, puise ses origines en Inde. Et qu’aujourd’hui en Occident, elle est majoritairement diffusée par des personnes blanches (donc dominantes). En parallèle, l’Histoire nous rappelle que l’Inde a été colonisée pendant près de 90 ans (de 1858 à 1947) par les anglais (donc dominée). Le gouvernement dit du Raj britannique contrôlait alors le pays, se substituant à la Compagnie des Indes orientales qui dominait déjà le pays depuis 1757. Ceci pour nous rappeler qu’il y a bien à l’œuvre des questions de domination, de soumission, d’inégalités, de violence et d’accaparement des ressources inhérentes aux relations entre les occidentaux et les peuples colonisés (en l’occurrence ici, les indiens).

Alors non ce n’était ni vous ni moi (et probablement pas non plus nos ancêtres du tiers état crevant la dalle dans le fin fond des provinces françaises) qui étaient les architectes des guerres coloniales passées. Néanmoins, et dans le cadre qui nous intéresse de la pratique du yoga, le fait de pratiquer et, a fortiori d’enseigner, une pratique, une sagesse, une discipline ou une spiritualité puisant ses origines dans une autre culture doit nous interpeller.

Alors autant le dire tout de suite il ne s’agit pas pour moi de verser dans les extrêmes. Le premier extrême étant d’affirmer que le yoga n’est qu’un sport et que donc il n’y a pas de problème, fin du débat. Et de l’autre que le yoga est hindou et qu’ainsi il doit rester cantonné au périmètre des hindous (rhétorique de certains nationalistes dont on perçoit l’instrumentalisation religieuse et politique). Il ne s’agit pas non plus de pointer quiconque du doigt et encore moins de m’ériger en modèle de vertu (je serais mal placée pour le faire), mais bien d’ouvrir un espace de réflexion propice à cette fameuse union que l’on brancarde à tour de bras. Se remettre en question est aussi pénible que nécessaire pour avancer vers un monde plus juste et le faire est déjà le début d’un engagement.

Ceci étant posé, voici un petit lexique qui peut nous aider à développer nos interrogations sur comment expérimenter et transmettre le yoga avec respect. Les termes proposés sont souvent anglo-saxons (les américains ont une longueur d’avance sur nous sur ces thématiques) et puisés dans le livre Embrace Yoga’s Roots de l’autrice américaine d’origine indienne Susanna Barkataki (dont vous pouvez par ailleurs retrouver l’interview ici).

La « glamourisation » :

La glamourisation consiste à sortir certains symboles, signes, iconographies, éléments artistiques, vêtements de leur contexte et les utiliser pour se mettre en valeur esthétiquement ou afficher sa spiritualité ou son niveau de sagesse. Pourquoi ? Souvent, l’utilisation de ces symboles s’éloigne profondément de leur contexte d’origine avec le risque de, au mieux, mal les utiliser et d’être ridicule et, au pire, de virer dans le manquer de respect à la culture à laquelle on les empreinte. On peut par exemple constater que le yoga est souvent utilisé pour se mettre en valeur, créer une image de soi que l’on souhaite renvoyer aux autres à travers une esthétique léchée. La culture est alors effacée au profit du « look ». Susanna Barkataki donne ainsi l’exemple bien connu des médias comme Instagram, les magazines et le marketing où la profusion de postures complexes réalisées par des mannequins sur papier glacé cantonne le yoga à une sphère cool s’adressant à des personnes privilégiées, blanches, cisgenre, hétérosexuelles, valides, jeunes et minces. Et excluant par ricochet un public qui ne s’y retrouve pas représenté (défavorisé, racisé, transgenre, homosexuel, plus âgé, en surpoids ou présentant des handicaps).

Un mécanisme qui trouve ses racines dans le mouvement littéraire et artistique orientaliste au XVIIIe siècle en Europe et qui dépeignait (bien qu’avec une certaine admiration) « l’Orient » comme un vaste fourre-tout, confondant ainsi les styles, les civilisations et les époques, non sans véhiculer sur le long terme des poncifs dont nous héritons encore aujourd’hui. Cf. L’Inde comme une terre irradiant la spiritualité, où personne ne pleure ses morts car on croit en la renaissance, et où un gourou vous attend probablement à chaque carrefour de Bénarès pour vous délivrer de vos dérives matérialistes et vous faire atteindre le Nirvana (coucou Eat, Pray, Love …).

Par extension, on comprendra que s’auto-définir sur son t-shirt comme un.e « spiritual gangsta » (quel rapport entre Gandhi et Pablo Escobar ?), se présenter comme un.e « gourou » (ah bon?), se tagguer comme « boho » (les bohémiens ne vont pas arborer des couronnes de fleurs à We Love Green), ou encore enjoindre ses élèves à « se connecter à leur animal totem » (êtes-vous chaman.e amérindien.ne?) devient au mieux grotesque, au pire offensant.

J’aime pour comparer prendre l’exemple des instagrameuses américaines qui posent devant la Tour Eiffel avec un béret en été, une piquette du hard discount à la main, un croissant sous vide et un pâté dégueu, affichant avec le plus grand des sérieux la légende : « So French ». On serait ici au niveau 1 du gentil/grotesque sur une échelle de 10 qui monterait jusqu’au manque de respect. Alors quid du mala de prière quand on ne pratique pas la méditation japa ou du turban sikh quand on ne pratique pas cette religion ? Hommage ou appropriation ? Les réponses dépendent une fois de plus du contexte. Personnellement je ne mets pas dans le même sac le babtou dreadeux de la rue de la soif à Rennes et certaines grandes marques qui utilisent des motifs sacrés ou des slogans féministes cool pour créer du profit sur l’autel de la wokeness.

Bref. Pour en revenir à notre sujet, tout cela ne veut pas dire qu’il faille pour autant oblitérer le sanskrit, ignorer le symbole Aum, effacer les divinités hindoues, ou se couper de l’usage des mantras. Mais tout simplement prendre le temps de construire une relation sincère avec ces éléments sans les objectifier. Ce qui nous amène au terme suivant :

La « vertu ostentatoire » :

Le philosophe Vladimir Jankélévitch avait mis ainsi en opposition ce qu’il appelait la « vertu vertueuse » avec la « vertu ostentatoire ». Dans ce cadre, les hommes vertueux étaient essentiellement méconnus et les hommes virtuoses connus et reconnus. La première, anonyme et invisible, « s’attache au secret des intentions« , quand la seconde se caractérise par « une réussite éblouissante offerte en spectacle à tous les regards […] tapageuse et prestigieuse« . A labeurs égales, l’ascétisme des premiers s’efface sous le feu des projecteurs des seconds érigés en vedettes. Et de noter : « La simple idée que la vertu puisse être triomphale et battre tous les records dans une compétition a quelque chose d’un peu bouffon et même d’inconvenant« . Quel intermédiaire pouvons-nous alors dessiner entre l’héroïsme et la sainteté ? Pour ramener la vertu ostentatoire à notre sujet : à quel moment utilisons-nous le yoga pour signaler publiquement notre vertu, sur le plan spirituel, esthétique, physique ou social? Evidemment à la lueur des réseaux sociaux, nous réalisons que nous le faisons très souvent. Et dans quelle mesure cet affichage de nous-mêmes n’est-il pas au mieux culpabilisant et excluant pour les autres et au pire une utilisation d’une culture étrangère pour revivifier notre égo ?

L’ « aseptisation » :

Il s’agit de l’extrême inverse de la glamourisation. C’est-à-dire qu’au lieu de s’approprier des symboles d’une culture pour se mettre en valeur, il s’agira de complètement les passer à trappe afin de reformuler une version nouvelle du yoga décorrélée de ses origines et de son histoire. Par exemple de penser que le yoga sera mieux transmissible une fois « nettoyé » (blanchi?) de sa culture originelle. Autrement dit de faire sonner cette pratique moins « étrangère » pour que son public occidental puisse mieux s’y identifier (interdire intentionnellement tout usage du sanskrit par exemple). Susanna Barkataki donne l’exemple d’une revue américaine qui, faisant sans le mentionner référence au pranayama Anuloma Viloma (la respiration alternée), le décrivant comme « une pratique de cohérence cardiaque ». Ce qui, dans une perspective normative et modernisée, rendait ainsi la pratique plus sécurisante parce que prenant des références plus assimilables pour ses lecteurs (occidentaux, blancs).

Ce qui pose plusieurs problèmes. Par exemple celui de laisser infuser l’idée (même involontairement) que le dialogue interculturel n’est pas possible ou bien pas souhaitable. Celui de considérer qu’une reformulation sonne ainsi moins « barbare » (ce qui nous ramène au cliché de l’homme colonisé peu civilisé). Ou encore que les blancs savent mieux ou ont tout inventé, bref, qu’il n’y avait pas d’Histoire avant eux.

Une fois de plus les frontières sont délicates et demandent une contextualisation. On n’apprendra pas des termes sanskrits ou des mantras à la pelle à des enfants en bas âge ou dans une structure laïque qu’à des pratiquants plus familiarisés. Il y a une différence entre faire preuve de pédagogie de d’écoute vis-à-vis de la communauté avec laquelle on essaye de se connecte et retirer intentionnellement les éléments de la pratique dans le but de la rendre socialement plus acceptable à un public normatif.

« Nous devons garder à l’esprit l’idée de progrès et non pas de perfection, tout en évitant de blesser ».

Susanna Barkataki

La culture de la suprématie blanche :

Dans leur article intitulé « White Supremacy Culture« , les auteurs Tema Okun et Kenneth Jones regroupent quinze caractéristiques fréquemment observées dans la culture organisationnelle blanche dominante :

Perfectionnisme, précipitation, attitude défensive, la quantité plutôt que la qualité, le culte de l’écrit, il n’y a qu’une seule bonne manière de faire, la thésaurisation d’énergie, la peur du conflit, l’individualisme, être le/la seul.e, le progrès avant tout, l’objectivité.

Plutôt que de faire l’autruche en nous cachant derrière des phrases hors sujet comme « je ne suis pas raciste », « je suis quelqu’un de bien » (ce qui est très certainement le cas), nous pouvons nous demander en quoi ces caractéristiques qui ont infusées le monde n’ont pas déteint sur nous. Et en quoi n’auraient-elles pas influencées notre pratique du yoga (et notre enseignement)? Dans quelle mesure notre pratique du yoga ne se résumerait-elle pas à celle des asanas et à leur « bonne exécution » et ce au détriment des autres membres du yoga comme l’éthique, la respiration ou la concentration ? Avons-nous tendance à penser qu’il n’y a qu’une seule bonne manière de faire (chanter un mantra, exécuter une posture, séquencer un cours)? Est-ce que la valeur que nous nous accordons ainsi qu’aux autres pratiquants ne se limiterait parfois pas à l’idée de progrès constant (coucou la croissance), d’en faire plus, nous transformant ainsi en des machines productives et robotiques? La question de l’appropriation culturelle rejoint évidemment celles des valeurs patriarcales, de la force, du pouvoir et du capitalisme … Or le yoga n’est pas une pratique capitaliste et de performance de l’individu mais plutôt de libération de celui-ci.

« Nous ne sommes qu’un » : Oui! Mais …

On fait souvent référence à la racine sanskrite du yoga « yuj » qui signifie « joindre » ou « unir ». Se cantonner à cette définition dans le monde actuel fait de discriminations et d’inégalités, revient à notre précédent « je ne suis pas raciste ». C’est vrai, mais c’est hors sujet. Et se cacher derrière l’universalisme devient une technique (volontaire ou involontaire) d’invisibiliser les séparations existantes dans le yoga. Il suffit de regarder les studios de yoga dans les grandes villes en France (mais ça vaut aussi pour New York, Londres ou Montréal par exemple) : ils sont majoritairement fréquentés par des femmes blanches, aisées, souvent jeunes, minces et souples (et stylées). Il y a donc une norme qui est à l’œuvre si l’on essaye de dresser des statistiques (qui ne sont, j’en conviens, pas systématiques, et heureusement!). Il y a bel et bien toute une frange de pratiquant que l’on voit peu, ou moins dans le monde du yoga mondain (celui qui est mis en lumière).

Ainsi, s’appuyer sur la philosophie du yoga à travers des phrases comme « nous ne sommes qu’un », « je ne vois pas les couleurs », « je ne vois pas de différence entre nous » (à une personne racisée par exemple), « le yoga signifie l’unité alors vivons notre nature divine ensemble », « nous sommes égaux » revient à des micro-aggressions pour les personnes qui n’ont pas le privilège d’expérimenter l’égalité de traitement dans leur vie de tous les jours. Avec pour conséquence de transformer une tolérance réelle ou de façade en une silenciation de souffrances belles et bien vécues.

A titre de comparaison, je rapprocherais cette attitude de celle du hashtag #NotAllMen immédiatement brandi par beaucoup d’hommes (souvent blancs, hétéros, cis …) au moment du mouvement #MeToo. Une manière de se justifier (les fameuses attitudes de défense et d’évitement du conflit mentionnées plus haut) et de tout ramener à soi au lieu de simplement écouter, s’interroger, prendre note et réfléchir à comment agir afin d’être les alliés des femmes plutôt que des agresseurs potentiels.

« La philosophie du yoga nous considère comme tous connectés, mais pas d’une manière qui efface nos différentes expériences de vie, nos défis et les oppressions institutionnalisées et systémiques qui nous empêchent d’accéder aux mêmes niveaux de croissance, d’actualisation et d’unité. Pour atteindre la véritable unité, nous devons faire face aux façons dont nous avons pu être complices de la séparation. »

Susanna Barkataki

L’ « ethnocentrisme blanc » :

Il s’agit de considérer la blanchité comme la norme type, juste et attendue. Par exemple lorsque des cours de yoga sont quasi-exclusivement dispensés par des professeurs blancs, mis en valeur comme des experts dépositaires du savoir dans ce domaine et mis en avant dans le marketing qui lui est relatif. Ou lorsqu’il est affirmé que l’on doit la renaissance du yoga aux occidentaux. L’ethnocentrisme blanc apparait lorsque les personnes les plus reconnues dans le domaine du yoga, promulguées comme expertes, les mieux payées et donc qui bénéficient majoritairement de ce marché sont … blanches!

En outre, cette attitude rejoint les questions de la supériorité blanche et du mythe du sauveur, selon lesquelles, une fois de plus, les blancs sont en haut de la pyramide et dispensent la Bien et la Vérité au reste du monde. Ceci étant dit, nous pouvons donc nous interroger sur les façons dont nous pourrions rendre individuellement et collectivement le monde du yoga plus représentatif de notre société. A qui donnons-nous notre argent par exemple? Quel monde du yoga finançons nous?

C’est notamment dans ce cadre que l’on perçoit l’attitude défensive mentionnée précédemment pour se prémunir contre les questions d’appropriation culturelle. Exemples : « J’ai étudié en Inde et mon professeur indien a dit que … », « J’adore l’Inde alors je ne peux pas faire d’appropriation », « J’ai plus de 1000 heures de Yoga Teacher Training à mon actif donc … ». Des phrases qui prennent parfois valeur d’excuse pour de dédouaner de toute responsabilité (cf. #NotAllMen).

La « tokenisation » :

Il s’agit de traiter le membre d’un groupe comme s’il était représentatif de tout ce groupe. Dans le cadre du yoga cela se confond en général avec des a priori orientalistes et coloniaux. L’orientalisme consisterait à considérer les personnes asiatiques et a fortiori d’ethnicité indienne comme un « autre » exoticisé. Par exemple : « J’ai demandé à mon ami qui a vécu au Rajasthan et il a dit que mon attitude était correcte », « Ils sont tellement spirituels », « Ils ont un sens du détachement incroyable », « Mon gourou a vécu toute sa jeunesse en Inde et il ne fait pas comme ça ». Des stéréotypes souvent considérés comme « positifs » mais néanmoins porteurs de … stéréotypes. Dans ce contexte, la tokenisation peut apparaître comme une excuse pour faire valoir la diversité. C’est le cas lorsqu’un studio de yoga tenu par des personnes blanches engage un professeur indien tout en attendant de lui qu’il se conforme à la culture blanche préalablement établie dans ce même lieu. Ou encore que celui-ci serve d’étendard pour nous affranchir d’avoir à approfondir le débat (cf. on se souvient tous de la meilleure amie de Nadine Morano « plus noire qu’une Arabe » sic.). Ainsi, la meilleure manière de se prémunir contre la tokenisation serait de s’intéresser au groupe et au collectif plutôt que de tout mettre sur les épaules d’un individu en particulier, afin de multiplier les points de vue. En effet, un sondage mené sur une seule personne ne représenterait en rien une réalité collective. C’est un peu comme si vous louiez sur tous les toits les compétences culinaires de votre voisin Ahmed « qui fait le meilleur couscous de Paris » alors que votre seule référence annexe en la matière serait celui de Picard. On comprend que c’est un compliment (et que vous aimez sans doutes beaucoup Ahmed) mais dans le fond … bah je vous laisse finir cette phrase.

Pour conclure (on pourrait continuer encore des heures sur ce vaste sujet), j’espère que ces éléments auront apportés quelques pistes de réflexion sur les multiples façons dont l’appropriation culturelle se manifeste dans le yoga afin de prendre du recul et les déjouer. On ne demande à personne d’être parfait (coucou la White Supremacy) mais de réfléchir à comment devenir des allié.e.s. Ce qui commence par l’écoute (active) et l’empathie, avoir le courage de se regarder en face et d’analyser ses erreurs pour en tirer des leçons constructives plutôt que de se flageller avec. Ce, afin de réfléchir individuellement et collectivement à des solutions créatives. Je pense par ailleurs qu’attendre passivement que les solutions viennent des personnes opprimées ne fait qu’accroître leur charge mentale. Imaginez que les hommes vous bassinent en soirée sur « Comment éviter d’être des agresseurs? », « Quand je fais ça c’est la culture du viol ou pas? » … Lourdeur! Et de garder en tête que prendre part à ce débat n’est pas vecteur de division mais ouvre au contraire la voie à une union nouvelle et plus saine.

(Image © Maria Qamar)

Interview avec Susanna Barkataki (FR): «Le véritable objectif du yoga est la souveraineté »

Susanna Barkataki est une pratiquante indienne de yoga dans la tradition du Hatha yoga, célèbre aux Etats-Unis pour son travail de promotion de la diversité, de l’accessibilité, de l’inclusion et de l’équité dans le domaine du yoga. En 2020 elle a publié Embrace Yoga’s Roots, qui est devenu un best-seller international. Le livre décrit les étapes clés pour approfondir notre pratique du yoga, augmenter notre empathie et créer plus d’unité.

Susanna traite les causes de séparation du yoga, vers un chemin de reconnexion, et enfin de libération. Elle souligne comment l’appropriation culturelle, les traumatismes et le racisme ont conduit les traditions du yoga à la clandestinité et comment nous pouvons travailler ensemble pour honorer les racines du yoga. Citta Vritti a eu le plaisir de lire le livre de Susanna Barkataki et de l’interviewer récemment. Nous détaillons ici la manière de faire du yoga une pratique plus libératrice, de comment la créativité peut être une réponse face à l’oppression et de comment construire des systèmes plus inclusifs à l’intérieur ou en dehors de la société patriarcale et capitaliste dans laquelle nous vivons.

Citta Vritti | Pourquoi avez-vous décidé d’écrire Embrace Yoga’s Roots ?

Susanna Barkataki | J’ai décidé d’écrire Embrace Yoga’s Roots parce qu’il y avait tellement de choses que j’avais vues, comprises et vécues sur la richesse de ce qu’était et pouvait être le yoga mais que je n’avais pas retrouvées dans le monde du yoga en Occident. Alors je l’ai vraiment écrit comme un moyen de me connecter à ma famille, à ma propre culture, à mon héritage, et pour partager pour des histoires et des expériences. Et puis, il est passé d’un processus de guérison pour moi à un support et un guide pour ceux qui veulent être en mesure d’approfondir certaines de ces possibilités plus étendues de ce que le yoga peut être. Il est donc passé d’un voyage personnel, d’une réflexion et d’une guérison et d’une sorte de travail ancestral à un support pour soutenir les autres également.

Selon vous quelles sont les raisons principales de la division du yoga qu’on observe de nos jours ?

Je dirais que les principales sources de séparation et de division fondamentale, les plus profondes, sont justes liées à des illusions et à notre incompréhension face au fait que nous ne sommes qu’un. Et cette illusion prend de nombreuses formes comme le racisme, le sexisme ou l’hétéronormativité qui trouvent leur chemin dans le monde dans des systèmes d’oppression. Et je dirais donc que le principal pour le yoga en Occident est la colonisation. La façon dont le yoga est venu en Occident était vraiment sous un angle colonial et à cause de cette colonisation, nous sommes dans une situation où tout le but du yoga, qui est censé être libérateur, est devenu vraiment très fermé.

Il y a tellement de gens qui sont laissés pour compte. Lorsque je demande aux membres de ma famille ou à d’autres Indiens : « Suivez-vous des cours de yoga ? » et quand ils disent « Non, je n’y suis pas à ma place », alors nous savons qu’il y a un problème. Donc, ce que je cherche c’est : quelle est la source du problème. Et il est vraiment important que les gens comprennent que je ne dis pas « chaque blanc a tort », ce n’est absolument pas de cela qu’il s’agit. Il ne s’agit pas de critiquer les individus, mais plutôt de se pencher sur les systèmes et sur la manière dont nous maintenons un système qui provoque la séparation ou maintenons un système qui apporte plus d’inclusion. Et nous pouvons littéralement regarder autour de nous et dire « qui autour de moi est dans l’espace du yoga ? Qui est dans les cours de yoga ? Qui anime les formations des enseignants ? Qui anime les ateliers ? De qui lisons-nous les livres ? Qui sont les enseignants ? » etc. Et puis : pouvons-nous élargir cela ? Pouvons-nous diversifier cela ? Cela nous conduit vers plus d’inclusion, d’unité et de yoga.

Quel est l’impact de la colonisation sur la pratique du yoga moderne ?

La colonisation de l’Inde dure depuis environ 400 ans. Les Néerlandais, les Portugais, puis les Britanniques, tous colonisèrent l’Inde et utilisèrent les ressources naturelles, les richesses, la main-d’œuvre, à leur profit et aux dépens des Indiens. Et ce qui a commencé à se produire au cours des 150 dernières années de la domination coloniale, c’est que les courants de la sagesse indienne comme le yoga ont été cultivés sous le Raj britannique et ont été transformés par certains Indiens pour être utiles aux dirigeants britanniques. Tout cela a façonné la manière dont le yoga nous est parvenu. Le yoga a été influencé par la gymnastique occidentale, en particulier la gymnastique allemande. Et puis ce qui est venu en Occident, c’est cette pratique qui était façonnée par un regard colonial et pour une expérience coloniale. Pour être très concret, le but du yoga est de calmer les fluctuations de l’esprit et le mouvement est là pour que nous puissions approfondir la méditation.

Mais la façon dont le yoga était présenté en Occident était une pratique physique consistant à être fort et flexible. Il a donc été complètement dépossédé de son intention initiale. Et cette colonisation s’est ensuite poursuivie. Je peux parler des États-Unis parce que c’est ce que j’ai le plus étudié, mais quand Yogananda est venu en Occident, en Californie, dans la région d’Hollywood, la plupart des étudiants occidentaux ont popularisé la concentration physique. Depuis la colonisation et la dilution de ce qu’est le yoga continuent. Nous nous concentrons essentiellement sur l’un des huit membres, l’asana, et non dans le but de calmer l’esprit. Tous les autres membres sont laissés de côté : l’éthique (yama, niyama), la respiration (pranayama), pratyahara (retrait des sens), la concentration et la méditation (dharana, dhyana) et la libération (samadhi).

Comment expliquez-vous cette culture compétitive et égocentrique du yoga en occident ? Ne pensez-vous pas qu’elle est inhérente à la société capitaliste dans laquelle nous vivons ?

Oui c’est le cas et c’est pour cela que le yoga a été dénaturé pour répondre à une norme occidentale. En occident nous vivons dans une culture qui valorise les choses pour ce qu’elles peuvent nous rapporter, en les considérant en fonction de leur valeur et sous le prisme du capitalisme. Ainsi quand vous prenez le yoga ; qui est intrinsèquement anticapitaliste à bien des égards puisqu’il s’agit de renoncement, de libération et d’aparigraha (la non possessivité) ; sous le prisme du capitalisme, cela en change grandement le sens et le limite.

Le yoga devient presque quelque chose qui sert l’objectif d’être des producteurs et des consommateurs en société plutôt que des individus libres. Pourtant le but du yoga est vraiment la souveraineté. Ahimsa signifie que nous vivons libres en tant qu’individus et que la liberté est pour chacun de nous mais que cela fait aussi partie de notre devoir en tant que pratiquant du yoga de veiller à ce que les autres aient également la possibilité de faire l’expérience de cette liberté. Comment pouvons-nous créer la liberté pour nous-mêmes et pour les autres est un des principaux objectifs du yoga.

Dans votre livre, vous insistez sur la façon dont le perfectionnisme est un outil de la suprématie blanche. Pouvez-vous développer cette théorie?

Cela vient directement d’un article de Tema Okun et Kenneth Jones « Les caractéristiques de la culture de la suprématie blanche » qui est un article assez célèbre qui parle de toutes les façons dont, dans les organisations à but non lucratif ou dans le monde du travail, sont soutenues la culture de la suprématie blanche, le patriarcat, le capitalisme et toutes ces choses. Le perfectionnisme, le sens de l’urgence, la défensive, la quantité sur la qualité, le culte du monde écrit, une seule bonne façon de faire les choses, le paternalisme, la manière de pense, l’individualisme… Beaucoup de caractéristiques qui illustrent la manière de vivre dans le Ouest. Aux États-Unis, nous disons toujours « Pull Yourself Up By Your Bootstraps » (« se donner les moyens de réussir par soi-même »), ou parlons d’hommes autodidactes. Mais la vérité est la culture du yoga n’a pas toujours été celle-ci.

La culture du yoga a toujours été, plutôt qu’individualiste, collective et communautaire, plutôt que d’être perfectionniste ou de se concentrer sur un but ou un résultat, la culture du yoga se concentre sur le processus ou le moment présent. Plutôt qu’un sentiment d’urgence, cela ralentit les choses. Plutôt que la quantité, elle se concentre sur la qualité et l’expérience. À bien des égards, je considère cela comme un travail de décolonisation, il faut revoir la façon dont la suprématie blanche agit, revoir même comment nous devrions nous comporter dans le monde, que je sois enseignant, employé, patron, ami, étudiant. Maintenant, j’enseigne une formation de professeur de yoga et mes élèves se présentent et presque à chaque cours je leur dis « vous en faites assez », que vous ayez lu le livre ou non, que vous regardiez les vidéos ou non, vous en faites assez. Parce que le yoga consiste à nous reconnecter à nos rythmes naturels et à comprendre les sources de notre déconnexion. Nous devons donc abandonner ces réflexes de nous critiquer de ne pas en faire assez, ne pas être parfaits, et tout ce genre de choses.

Quel conseil donneriez-vous à la nouvelle génération de professeurs de yoga qui connaissent principalement le yoga à travers les réseaux sociaux et qui sont, pour certains d’entre eux, profondément enracinés dans les privilèges blancs et diffusent cette culture centrée sur les blancs sans nécessairement en avoir conscience ?

C’est tellement compliqué parce que je dois admettre que j’aime vraiment les réseaux sociaux en tant qu’outil éducatif. Et je pense en fait qu’il y a tellement de choses que nous pouvons apprendre. Alors d’abord, je dirais : construisez une relation profonde avec la pratique du yoga, et ce n’est pas grave si vous le faites sur les réseaux sociaux. Suivez les enseignants dont provient la pratique. Donc, suivez les enseignants sud-asiatiques, apprenez des enseignants sud-asiatiques (j’en énumère beaucoup dans le livre et sur mon site Web également). Lorsque vous faites cela, vous élargissez votre compréhension de ce qu’est le yoga. Je demande souvent aux participants des ateliers que je dirige : « Qui suivez-vous et avec qui interagissez-vous en ligne? Et qui vous suit? ». Après avoir vu la séparation dans le livre, la deuxième étape est la réflexion. À quoi ressemblent les élèves dans les cours que vous suivez ou enseignez ? Qui fait partie de votre communauté de yoga et qui pourrait manquer ? Et puis faites des recherches pour réfléchir à ce que vous pouvez faire. Il est important de représenter et non de généraliser. La généralisation consiste à traiter un individu comme s’il était représentatif de l’ensemble du groupe. Ainsi, par exemple, ne pas attendre de recevoir l’enseignement du « yoga authentique » d’une seule personne mais apprendre de nombreuses personnes différentes.

Et il existe des moyens concrets de le faire et le premier est de nouer des relations avec divers enseignants et pratiquants, de soutenir, de collaborer avec ces personnes et d’apprendre de différents horizons. Si vous n’avez pas de diversité, réfléchissez à ce que vous devriez peut-être faire pour l’obtenir. Si vous le pouvez, embauchez diverses personnes pour participer à vos événements, faites des accommodements et enseignez de manière inclusive. Mais en fin de compte, il s’agit au lieu de s’approprier, de pratiquer l’appréciation culturelle, qui équilibre le pouvoir, et de pratiquer l’ahimsa pour ne pas nuire ou réduire les dommages existants. Il existe des moyens gradués de le faire et des moyens plus extrêmes. Je dirais que j’essaye de faire les deux, j’essaye de construire dans un système qui existe déjà et j’essaye de créer de nouveaux systèmes. Ce n’est pas réaliste pour moi que nous allions tous pratiquer dans l’Himalaya comme des pratiquants monastiques de la forêt. Ce n’est pas ce que nous sommes, nous sommes engagés dans le monde. Donc, ce que je suggérerais, c’est d’utiliser ces outils pour se connecter à des types de pratiques plus profondes et continuer à apprendre.

Vivez-vous cette dichotomie d’être impliquée dans un système de marché (par exemple en enseignant des formations de 200, 300, 500 heures en YTT) tout en étant prête à honorer les racines du yoga ? Et comment résolvez-vous cela?

Absolument, c’est très complexe dans la mesure où nous participons à des systèmes qui créent des structures qui soutiennent le capitalisme. Je reconnais que le système capitaliste n’est pas un État idéal, je souhaite que nous puissions échanger. En Inde, le yoga était davantage partagé sur une sorte de système frontalier et les professeurs spirituels étaient valorisés. Mon professeur spirituel Shankara quand je l’ai rencontré, revenait d’une pratique de dix ans dans une retraite silencieuse où chaque jour, des villageois lui apportaient de la nourriture parce qu’ils comprenaient que son travail n’était pas seulement pour lui mais qu’il allait leur profiter à tous.

Ici, en Occident, nous ne valorisons pas la vie spirituelle et la poursuite de la même manière qu’historiquement en Inde et en Asie du Sud. Nous sommes donc dans un système qui n’est pas idéal et pourtant nous devons payer nos factures. Alors, comment faisons-nous cela? Pour moi, cela peut consister à mettre en place des systèmes progressifs de paiements échelonnés, par exemple. Établissez un programme avec 100 $, disons : il y a des participants qui peuvent payer eux-mêmes et soutenir la bourse et ils paient 150 $, et il y a des gens qui ont besoin de la bourse et ils peuvent payer 50 $ ou rien s’ils n’en n’ont pas les moyens. Ainsi, les gens peuvent participer à leur niveau, de sorte que l’accès est plus équitable. Pour moi, il s’agit d’être créatif, de savoir comment nous soutenons et résolvons ces problèmes d’iniquité sans avoir à souffrir.

Par exemple, dans ma formation d’enseignant, nous avons vingt-deux experts invités, donc ce que j’ai dit à tout le monde de faire, d’élever le débat et d’amener des voix diverses, je le fais vraiment. Mais je ne veux pas les payer trop peu. Je veux m’assurer que les personnes qui enseignent dans ma formation soient rémunérées justement pour leur travail, surtout parce que tous ces enseignants sont noirs ou sud-asiatiques. J’ai d’autres exemples d’un programme appelé « Appartenance » où nous mettons en place exactement ce que je décris (options de paiement, options de bourses, critères généraux pour savoir qui peut postuler, nous collectons également des fonds pour couvrir les bourses). J’y pense beaucoup car il s’agit de créativité, l’alternative à l’appropriation culturelle est la créativité. Il en va de même pour l’oppression et d’autres types d’injustices : comment trouver des solutions créatives?

Dans votre livre vous parlez de séparation mais aussi de libération. Auriez-vous un exemple de libération en yoga à partager avec nous ?

Je vous donne deux exemples. L’un d’eux est personnel. Je suis née dans un monde qui disait que je ne devrais pas naître, en tant que personne mixte indienne et britannique. Nous avons dû quitter l’Angleterre à cause de tant de violence contre moi et ma famille. Les petits garçons me donnaient des surnoms, se moquaient de mon bindi ou de mon sari. Beaucoup de leurs mots m’ont touché intérieurement et pendant longtemps je me suis sentie inférieure, je sais que beaucoup de mes lecteurs peuvent comprendre cela. Nous intériorisons que nous sommes moins, que nous sommes inférieurs. Et je sens personnellement maintenant que grâce à la pratique du yoga, j’ai pu unir mes pensées, mon corps, mon esprit et je ressens vraiment ma propre valeur. J’ai de l’importance dans le monde. Je ne suis pas moins qu’eux. Je ne suis pas plus grand non plus. Je ne suis pas meilleure que quiconque. Je suis comme tout le monde: unique, incroyable et importante, comme tout le monde l’est. Donc, pour moi, c’est une pratique perpétuelle de me présenter à ma Sadhana, à ma pratique personnelle, quotidienne, de méditation, de mouvement, de pleine conscience. Et je ressens le bénéfice, je suis libéré de cette souffrance particulière. Et je reste libéré de cette souffrance. Donc pour moi, c’est énorme.

Un autre exemple dans le monde est une organisation appelée « Sanctuary in the City » qui est une organisation à but non lucratif qui offrent des cours de yoga gratuits pour les gens de couleur en ligne. Et quand nous reviendrons en présentiel ils le feront en présentiel. Et ils paient des professeurs de couleur pour suivre ces cours gratuits. C’est donc pour moi un autre bel exemple d’apport du yoga aux personnes qui en ont le plus besoin et d’offrir la libération, en leur offrant ce qui les aide, en faisant l’expérience de l’élévation, de la joie et de la liberté tout en le rendant accessible aux autres. De plus en plus d’organisations comme celle-ci trouvent des solutions créatives pour partager cette pratique.

Pour terminer, souhaitez-vous partager des ressources qui vous ont permis d’embrasser les racines du yoga?

J’adore vraiment deux livres. Sovereign d’Acharya Shunya: J’aime vraiment comment cela résonne avec tout ce dont je parle, d’une manière yogique également. Et l’autre est Docteur Shyam Ranganathan, un philosophe sud-asiatique, dont j’aime beaucoup la traduction des Yoga Sutras parce qu’ils apportent une manière plus philosophique et active de se rapporter au yoga.

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Article traduit de l’anglais par Anaïs Raspail.

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Interview with Susanna Barkataki: “The Real Goal of Yoga is Sovereignty”

Susanna Barkataki is an Indian yoga practitioner in the Hatha yoga tradition, famous in the United States for her work of promoting diversity, accessibility, inclusivity and equity in the yoga realm. In 2020 she released Embrace Yoga’s Roots, which became an international bestseller. The book frames through key steps how to deepen our yoga practice, increase empathy and create more unity. She deals with yoga’s causes of separation, towards a path of reconnection, and ultimately liberation. She emphasizes on how cultural appropriation, trauma and racism drove yoga traditions underground and how we can work collectively to honour yoga’s roots. Citta Vritti had the pleasure to read Barkataki’s book and to have an interview with her recently. Here we talk about how to make yoga a more freeing practice, how creativity can be a response to oppression and how to build more inclusive systems in or out of the White centered patriarchal and capitalist society we live in.   

Citta Vritti | Why did you decide to write Embrace Yoga’s Roots

Susanna Barkataki | I decided to write Embrace Yoga’s Roots because there was so much that I had seen, understood and lived about the richness of what yoga was and could be but it wasn’t nearback to me in the yoga world in the West. So I really wrote it as a way of connecting to my family, my own culture, my own heritage, for stories, and experiences. And then it kind of shifted from a healing process for me into more like a workbook and guide for others who want to be able to dig deeper into some of these more extensive possibilities of what yoga can be. So it turned from a personal journey and reflexion and healing and kind of ancestral work into a workbook to support others as well. 

In your opinion what are the main sources of yoga division nowadays ? 

I would say the main sources of separation and division fundamentally, like the deepest source, is just delusion and our misunderstanding of the fact that we are all one. And this delusion takes many different forms, we have means for them like racism or sexism or heteronormativity – that find their way in the world in systems of oppression. So the main one for yoga in the West I would say is colonization. The way yoga came to the West was really through a colonial lense and because of that colonization we are in a situation where the whole purpose of yoga, which is meant to be freeing, has become really confined. There are so many people who are left out. When I ask my family members or other Indians: “Do you take yoga classes?” and when they say “No I don’t belong there”, then we know there is some kind of problem. So what I look at is: what’s the source of the problem. And it’s really important for people to understand I am not saying “every White person is wrong”, that’s totally not what this is about. It’s not critiquing individuals, it’s more looking at systems and how we are either upholding a system that causes separation or upholding a system that brings more inclusion. And we can literally look around and say “who around me is in the yoga space? Who is in the yoga classes? Who runs the teacher trainings? Who runs the workshops? Whose books are we reading? Who are the teachers ?” etc. And then: can we expand that? Can we diversify that? That leads us towards more inclusion, unity and yoga.  

« In the West we live in a culture that values things for what they can do for us, in terms of their value, and objectifying capitalism as well. But yoga is inherently an anti-capitalist system »

What was the impact of colonization on modern yoga practice? 

Colonization has been around India in particular for about 400 years. The Dutch, the Portuguese, then the British, all colonized India and utilized the natural resources, the wealth, the labor, for their own benefit at the expense of the Indians. And what started to happen in the last 150 years of colonial rule is Indian wisdom streams like yoga were cultivated under the British Raj and were made to be useful for the British rulers, by some Indians. So that all shaped how yoga has come to us. Yoga has been influenced by Western gymnastics, German gymnastics in particular. And then what came over to the West was this practice that was for a colonial kind of gaze and for a colonial experience. So just to be very concrete the aim of yoga is the stilling of the fluctuations of the mind and the movement is there for us to get deeper into meditation. But the way yoga was presented when it came to the West was a physical practice, to be strong, to be flexible. So it has been completely removed from its original intention. And that colonization then continued. I can speak of the United States because that’s what I have studied more but when Yogananda came to the West, to California, to the Hollywood area, most of the Western students popularized the physical focus. So that continues, colonization and watering down of what yoga is. So essentially we are just focusing on one of the eight limbs, asana, and not with the goal of stilling the mind or calming the mind. All the other limbs are left out: the ethics (yama, niyama), breathwork (pranayama), pratyahara (withdrawing the senses), concentration and meditation (dharana, dhyana) and liberation (samadhi). 

How do you explain this competitive and self-gaze culture of yoga in the West? Don’t you believe it is inherent to the capitalist and patriarchal society we live in?

Yes it does and that’s part of why yoga was watered down the way it was, it is exactly that. In the West we live in a culture that values things for what they can do for us, looking at things in terms of their value, and objectifying capitalism as well. So when you put yoga – which is inherently an anti-capitalist system in many ways because it is about renunciation, liberation and aparigraha (letting go of attachments) ; through a capitalist lense it really does change and it becomes much more “confined”. Yoga almost becomes like something that serves  the aim of being producers and consumers in society rather than truly free individuals. And the goal of yoga really is sovereignty. Ahimsa means we live free as individuals and that freedom is for each of us and also it is part of our obligation as yoga practitioners to ensure the others have the ability to experience this freedom as well. How can we create freedom for ourselves and for others is one of the main aims of yoga. 

In your book you emphasize on how perfectionism is a tool of White supremacy. Can you develop this theory? 

That came directly from an article from Tema Okun and Kenneth Jones The Characteristics of White Supremacy Culture which is a pretty famous article and what they talk about is all the ways that in non profits or in the work world we have these agreements on what uphold White supremacy culture, patriarchy, capitalism and all these things. Perfectionism, the sense of urgency, defensiveness, quantity over quality, worship of the written world, only one right way to do things, paternalism, either/or thinking, individualism … So a lot of the characteristics of what it is to live in the West. In the United States we always say “Pull Yourself Up By Your Bootstraps”, or talk about self-made men. But the truth is that’s not how yoga culture ever was. Yoga culture was always rather than individualistic, collective and communale, rather than being perfectionistic or focusing on an aim or result, yoga culture focuses on the process or the present moment. Rather a sense of urgency, it slows things down. Rather than quantity it focuses on quality and experience. In so many ways I think of this as a decolonizing work, the way that White supremacy has gone inside, how even we should show up in the world. When I used to work as a teacher or as an employee or as a boss or as a friend, as a student. Now I teach yoga teacher training and my students show up and almost every class I say to them “you are doing enough”, whether you read the book or you didn’t, whether you watch the videos or you didn’t, you are doing enough. Because yoga is about connecting us back to our natural rhythms and understand the source insights of our disconnection. So we have to let go of these things, maybe critiquing ourselves for not doing enough, not being perfect, that kind of thing. 

« I often ask people in the workshops I lead: ‘Who are you following and interacting with online? And who follows you?’. If you don’t have diversity consider what you might need to do to get it ».

What would be your advice to the new generation of yoga instructors who mostly know yoga through the social media lense and who are, for some of them, deeply rooted into White privileges and spread this White-centered culture without necessarily being aware of it? 

It’s so tricky because I really love social media I have to say, as a tool of education. And I actually think there is so much out there that we can learn. So first I would say: build a deep relationship with yoga practice, and it’s ok if you are doing that on social media. Follow the teachers from whom the practice comes. So follow South-Asian teachers, learn from South-Asian teachers (I list many of those in a free resource in the book and on my website as well). When you do that you are broadening your understanding on what yoga is. I often ask people in the workshops I lead: “Who are you following and interacting with online? And who follows you?”. After we see separation in the book, the second step is reflection. What students look like in the classes that you take or teach? Who is in your yoga community and who might be missing? And then do some research to think about what you can do. It is important to represent and not tokenize. Tokenization is treating an individual as if they were representative of the whole group. So for example, not putting all the weight of “authentic yoga” on one person but learning from many different people. And there are some concrete ways you can do that and the first is to build relationships with diverse teachers and practitioners, suport, collaborate with and learn from, from different backgrounds. If you don’t have diversity consider what you might need to do to get it. If you can, hire various people to participate in your events and make accommodations and teach inclusively. But ultimately it comes down to instead of appropriating, practicing cultural appreciation, which is balancing power, and practicing ahimsa not harm or reducing harm. There are graduated ways to do it and more extreme ways. I would say I try to do both, I try to build in a system which already exists and I try to create new systems. It’s not realistic to me that we all go practice in the Himalayas like forest monastic practitioners. That’s not what we are, we are engaged in the world. So what I would suggest is to use those tools to connect to deeper kinds of practices and continue to learn. 

Do you experience this dichotomy of being involved in a marketplace system (for instance teaching 200, 300, 500 YTT) while willing to honor Yoga’s roots? And how do you resolve this? 

Absolutely, it is very complex in a way we are taking part in systems that create structures that support capitalism. I acknowledge the capitalist system isn’t an ideal state, I wish we could exchange. In India, yoga was shared more on a kind of bordering system and the spiritual teachers were valued. My spiritual teacher Shankara when I met him he came from a ten years practice in a silent retreat where every single day, villagers brought him food because they understood his work was not just for him but was going to benefit all of them. Here in the West we don’t value spiritual life and pursuit in the same way that historically in India and South-Asia. So we are in a system that is not ideal and yet we have to pay our bills. So how do we do that? For me it is setting up graduated systems of, for example, graded payments. Set a program with a $100 let’s say: there are supporters who can pay for themselves and support the scholarship and they pay $150, and there are people who need the scholarship and they can pay $50 or nothing. So then people can apply at the level they need, so the access is more distributed. For me it is all about being creative, how we both sustain ourselves and also solve those problems of inequity without having to suffer. For example, in my teacher training we have twenty two guest experts, so what I told everyone to do, uplift, bring diverse voices, I really do that. But I don’t want to pay them too little. I want to make sure the people who teach in my training make good money for their work, especially because all those teachers are Black or South-Asian. I have got some other examples of a program called “Belonging” where we set up exactly what I describe (payment options, scholarship options, broad criterias for who can apply, we raise money as well to cover the scholarships). I think about it a lot because it is about creativity, alternative to cultural appropriation is creativity. It is the same for oppression and other kinds of injustices: how can we find creative solutions? 

In your book you talk about separation but also about liberation. Would you have an example of yoga as liberation that you would like to share with us ? 

I give you two examples. One of them is personal. I was born into a world that said I shouldn’t be born, as a mixed Indian and British person. We had to leave England because of so much violence against me and my family as mixed. Little boys calling me names, made fun of my bindi or my saree. But a lot of their words went inside and for a long time I felt inferior, and many of my readers can relate to that. We internalize that we are less, inferior. And I feel personally now that because of the practice of yoga I have been able to unite my mind, my body, my spirit and I really feel value. I matter in the world. I am not less than them. I am not greater either. I am not better than anyone. I am just like everyone else: unique, amazing and important, the way everyone else is. So that for me is a continual practice of showing up to my sadhana, to my personal practice, daily, of meditation, movement, journaling, mindfulness. And I feel the benefit, I am liberated from that particular suffering. And I stay liberated from that suffering. So for me that is huge. 

Another example out in the world is an organization called Sanctuary in the City which is a non profit where they offer free yoga classes for folks of colour online. And when we will get back in person they will do it in person. And they pay teachers of colour to do these free classes. So to me that’s another beautiful example of bringing yoga to people who most need it and offering liberation, offering what’s helping them, experience uplift, joy and freedom while making it accessible to others. More and more there are organizations like this who find creative solutions to share this practice.. 

To finish, would you like to share any resources which have been powerful for you to embrace yoga’s roots? 

I really love two books. Sovereign from Acharya Shunya: I really love how it goes in all what I am talking about, from a kind of yogic way as well. And the other is Doctor Shyam Ranganathan, a South Asian philosopher, and I really like his translation of the Yoga Sutras because they bring in a more philosophical and also engaged active way of relating to yoga.  

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Les différents samadhi dans les Yoga-Sutra de Patañjali

Si vous avez lu le Yoga-Sutra de Patañjali – ou du moins entendu parler du célèbre yoga aux huit membres (« ashtanga yoga ») dont il traite – vous aurez noté que la notion de « samadhi » y est centrale. Cet état d’immobilité parfaite du mental forme l’ultime étape du Yoga avant la libération. Mais comme l’hindouisme aime imbriquer les concepts dans des catégories et les emboiter elles-mêmes dans des sous catégories … tout est toujours un peu plus compliqué que prévu. On constate en effet qu’il n’est pas question d’un samadhi en général mais de plusieurs samadhi et de « sous samadhi » à divers degrés et que tous ne se valent pas ni ne se situent sur le même plan. Heureusement, Alexandre Astier, historien et spécialiste de l’hindouisme ancien nous éclaire (pradipika!).

Citta Vritti | Nous observons que le Yoga sutra de Patañjali mentionne plusieurs formes ou types de samadhi : pouvez-vous nous présenter brièvement ce découpage ?

Alexandre Astier | En effet les Yoga-Sutra de Patañjali mentionnent plusieurs samadhi. Pour faire simple on peut se concentrer sur le premier chapitre « Samādhi-pāda » consacré à cette notion fondamentale et qui divise le samadhi en deux grandes catégories (I.17-23) : d’une part le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi), qui est lui-même découpé en quatre sous-catégories, et d’autre part le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi). Ces expériences sont reprises plus loin dans le premier pada (I. 41-51) mais désignées cette fois sous le nom de « samapatti » qui est un synonyme (avec ou sans semence : « sa-bija » et « nir-bija »).

On peut expliquer cette diversité par le fait que le Yoga-Sutra est un texte un peu mosaïque qui a, à mon sens, rassemblé plusieurs traditions du yoga pour former un texte de base unifiant les différents courants de pratiques. A travers les deux mots de samadhi et de samapatti, on peut penser que le Yoga-Sutra cherche à rassembler différentes traditions et petits groupes de yogins en reprenant en quelque sorte les mots que chacun préférait.

Pouvez-vous donc nous détailler cette mosaïque de samadhi dans le Yoga-Sutra ? 

Le premier pada (ou chapitre) fait état de deux grandes catégories de samadhi : avec connaissance (I.17) et sans connaissance (I.18).

Le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi) est une expérience mentale où le yogin obtient une connaissance intégrale de l’objet (ou du support) qui sert de base à sa pratique. Durant ce samadhi, le mental, qui est comme un cristal transparent, assume entièrement les traits de l’objet fixé. Le yogin ne fait plus qu’un avec le support de sa pratique, il s’identifie, s’absorbe totalement dans l’objet de sa pratique de méditation. Ce samadhi avec connaissance vient après un entrainement (qui commence avec les yama, niyama … les fameux huit membres du yoga). Donc ce sont des exercices progressifs de méditation.

Dans ce samadhi avec connaissance le texte nous dit qu’il y a 4 sous variétés selon le degré d’absorption atteint (et qui sont également nommées samapatti à la fin de ce chapitre, I. 41-51) :

  • Le samadhi avec raisonnement (vitarka) : des associations verbales et logiques y subsistent, malgré l’apaisement du mental. La notion de l’objet, le mot de l’objet et la perception de l’objet (les trois aspects de la réalité en épistémologie indienne) se trouvent en parfaite fusion avec le mental. On est dans un fonctionnement mental et verbal, où subsistent des connecteurs logiques et un raisonnement.
  • Le samadhi avec discernement (vicara) : le yogin ne s’arrête plus à la forme de l’objet fixé, mais en connaît les essences élémentaires (les tanmatra). Comme si le yogi pouvait connaitre la structure de la matière, une espèce de vision atomique un peu mystique où l’on n’est plus arrêté à la forme de l’objet mais où l’on connait les composants élémentaires de l’objet.
  • Le samadhi avec félicité (ananda) : dans cette forme de samadhi, le yogin se fixe non plus sur des objets matériels, mais sur les facultés cognitives et sur la structure du mental. La félicité indique à ce stade la prédominance du guna sattva (il s’oppose au guna tamas qui caractérise la tristesse). Le fait de se sentir heureux dans cette forme de samadhi témoigne du maintient d’une forme d’ego puisque se sentir heureux passe par une analyse mentale de la conscience de soi, donc de l’ego. Bhoja [roi érudit de l’Inde au 11e siècle], dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de l’ahamkara (le Principe d’individuation, l’Ego).
  • Le samadhi avec sens de « je suis » (asmita) : c’est une expérience qui repose uniquement sur la conscience du « je » à son stade ultime, correspondant probablement au plus haut niveau du Manifesté dans le classement des tattva, c’est-à-dire à la buddhi, l’Intelligence et la Volonté absolues. Bhoja, dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de la buddhi (Intelligence et Volonté). Michel Angot (indianiste et sanskritiste français) parle quant à lui du concept de « jesuistée » : une expérience qui ne repose que sur le sens du « je ».

Or certains de ces samadhi semblent évincés dans la suite du texte …

Ces deux premières variétés de samādhi avec connaissance (vitarka  et vicara) sont à nouveau détaillées à la fin du chapitre I (désignés sous le nom de samapatti) mais les deux derniers (ananda et asmita) n’apparaîtront plus dans le texte. Ce qui marque probablement la trace d’un remaniement successif des Yoga-Sūtra, avec des coups de ciseaux, des réinterprétations, des réécritures pour en arriver au texte tel qu’il est. Michel Angot émet l’hypothèse qu’un samadhi avec félicité est difficilement conciliable avec l’idée que « tout est souffrance » affirmée au sutra II.15 (« duhkham eva sarvam« ), idée qui est commune au Yoga-Sūtra et au premier sermon du Bouddha. La condamnation générale du bonheur est une constante de ces spiritualités qui cherchent à échapper au monde et au cycle des renaissances. Quant à asmita (le sens du « je suis ») il devient un facteur de douleur (klesha) au sutra II.3. Ce qui est intéressant c’est que cela nous montre toute une pluralité de pratiques méditatives.

Ainsi la deuxième grande catégorie du samadhi sans connaissance est un peu au sommet de la pyramide des samadhi ?

Le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi) en I.18. est le stade ultime du samadhi qui se réalise après une longue pratique des divers samadhi avec connaissance présentés précédemment. Dans le samadhi avec connaissance, le mental, même très purifié, continue encore de fonctionner (propose des mots, des connecteurs logiques à l’expérience de la méditation).

Quand on passe à l’étage au dessus, au samadhi sans connaissance, le fonctionnement du mental – du moins sa partie consciente – s’arrête. C’est un état difficilement descriptible car il est au-delà des catégories habituelles de la pensée puisque la parole ne peut rien dire et ne peut être analysée par le mental ni aucun raisonnement logique.  C’est seulement quand le yogin revient de cette expérience qu’il peut essayer de mettre des mots dessus. Des mots qui seront fondamentalement imparfaits puisque devant décrire une expérience qui s’est développée en dehors des mots avec un mental ne fonctionnant pas. Donc c’est très difficile à expliquer.

A l’intérieur même de ce samadhi sans connaissance il y a une forme de gradation. Dans la première partie, le mental est à l’arrêt mais la partie inconsciente du mental reste. Ce qui est quasiment révolutionnaire dans un texte aussi ancien puisque l’on considère que le psychisme continue de travailler, ce qu’a très bien mis en lumière Freud au XXe siècle. Les Yoga-Sutra reconnaissent cet aspect là de l’inconscient qu’ils appellent les samskara : des empreintes résiduelles ou des traces des activités antérieures. C’est-à-dire que quand on a fait quelque chose ou que l’on a pensé quelque chose cela créé une trace ou un creux dans le mental, comme un moule, où vont prendre place les pensées et les actions suivantes. Ces samskara permettent d’expliquer les bonnes comme les mauvaises habitudes. Mais c’est un domaine où le mental rationnel ne gère pas, comme dans la notion de l’inconscient freudien.

Pour arriver à la libération définitive (kaivalya) il faut laisser s’épuiser ces samskara de façon à nettoyer définitivement les traces de l’inconscient grâce à l’arrêt des fluctuations du mental. La représentation mentale cesse donc d’être un support et s’efface au profit de ce qui la dépasse, c’est-à-dire le purusha ou le principe spirituel qui est alors libéré.

Concrètement, comment passe-t-on du samadhi avec connaissance au samadhi sans connaissance ?

Dans les catégories inférieures de samadhi (avec connaissance ou semence) il y a production et maintien d’empreintes résiduelles (samskara), qui maintiennent des liens avec la Nature (Prakriti) et le cycle des renaissances. La succession des divers samadhi avec connaissance (ou avec semence) finit par produire une connaissance parfaite (prajña) porteuse d’ordre et de vérité (ṛta) qui engendre une empreinte résiduelle particulière. Ce samskara a la particularité de bloquer et « nettoyer » les autres samskara plus anciens et, en quelque sorte, de les dissoudre. C’est cette opération qui permet le passage vers le samadhi sans connaissance (ou sans semence).

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Lire aussi la première partie de cet entretien : Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier.

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Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier

Le samadhi c’est un peu le Graal des yogis. Huitième et dernière étape du yoga tel que codifié par Patañjali dans les Yoga-Sutra, il est cet état quasi indescriptible qui ouvre la voie à la libération. Alors comment appréhender sur le plan théorique et intellectuel une expérience si subtile qu’elle dépasse le domaine de la cognition? Pour cela nous nous sommes entretenues avec Alexandre Astier, spécialiste de l’Histoire ancienne de l’hindouisme et auteur de nombreux ouvrages à ce sujet (voir sa bibliographie en fin d’article) et que nous apprécions vivement pour ses qualités de pédagogue passionné. Il nous ouvre à travers cet entretien les portes vers la compréhension de ce mystérieux et fascinant samadhi qui n’aura, on l’espère, plus de secret pour vous.

Citta Vritti | Qu’est-ce que « samadhi » ou « le samadhi »? Dans quel cadre idéologique se situe-t-il?  

Alexandre Astier | Samadhi désigne un état contemplatif parfait. Cette notion apparaît pour la première fois de manière détaillée dans les Yoga-Sutra de Patañjali que l’on date des premiers siècles de notre ère. Il y est décrit comme le moyen principal d’atteindre le but ultime qui est la libération. Dans toutes les philosophies de l’Inde ancienne (pas dans le Veda mais à partir des Upanishad, dans la Bhagavad Gita et aussi dans le bouddhisme et le jaïnisme) il y a la recherche fondamentale de la libération (ou de la délivrance) qui consiste en la sortie du cycle des réincarnations. Il y a cet arrière plan idéologique de la croyance en des vies successives, de quelque chose qui transite d’une vie à l’autre et qui s’explique par la loi des conséquences des actes que l’on appelle la loi du karman. Le samadhi est essentiellement dans le texte des Yoga-Sutra le moyen principal pour obtenir cette libération du cycle des renaissances.

C’est un état fondamentalement expérimental, qui n’est pas à proprement parler une connaissance et c’est là que c’est difficile à définir. On est dans quelque chose qui se vit, qui s’expérimente sur soi-même, avec soi-même mais qui n’est pas du domaine de la connaissance idéologique. Dans un langage un peu plus moderne on pourrait parler d’un état méditatif parfait. Par ailleurs, samadhi peut aussi désigner tout autre chose, à savoir le tombeau d’un saint personnage : le lieu de la stabilité et du repos ultime.

Que nous dit l’étymologie de ce mot ?   

Le mot « samādhi » dérive de la racine verbale dhā enrichie de deux préfixes : sam et ā. Dhā signifie « poser », « placer », « établir », « fixer sur ». Le préfixe sam a plusieurs sens : « avec », « ensemble », « complètement », « parfaitement », l’idée d’une totalité, de la perfection. Le ā indique la proximité, l’approche, le mouvement, « vers », dans le sens d’un retour au sujet. Ainsi l’action retourne vers le sujet du verbe, dans une action qui agit sur soi. Samadhi c’est donc la position parfaitement stable du mental, de concentration parfaite, de contemplation parfaite, avec l’idée du repos du mental. C’est la fameuse définition du deuxième sutra du premier chapitre (ou pada) des Yoga sutras : « yogaś cittavṛttinirodhaḥ » (I,2) qui signifie « le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental » (les fameuses « citta vritti »!). Donc la notion de samadhi est essentiellement une notion de calme, de repos intérieur jusqu’à l’arrêt du mental.

Mircea Eliade (historien des religions, philosophe et spécialiste du monde indien) avait proposé de traduire samadhi par la notion d’ « enstase », en opposition à l’extase. Une stase c’est un état de cessation d’activité, d’immobilité. L’extase que l’on emploie dans les expériences mystiques religieuses c’est l’idée d’être en dehors de soi, vers un absolu ou une divinité. A partir de cette notion d’extase Mircea Eliade forme le contraire – « en » -, un état stable établit à l’intérieur de soit.

La notion de samadhi prééxiste-t-elle aux Yoga-Sutra?

Probablement que la notion de samadhi existe déjà dans le bouddhisme ancien (le Bouddha ayant vécu au 5e siècle avant notre ère). Il y désigne alors la même chose, à savoir des exercices de méditation que l’on appelle aussi dhyana (comme le septième membre du yoga de Patañjali). Mais concernant le domaine du sanskrit et de la culture brahmanique (hindouisme ancien), le terme apparaît pour la première fois de manière développée dans les Yoga-Sutra. C’est une notion liée à mon avis au milieu culturel du bouddhisme dans la région du Magadha (qui correspond actuellement au nord de l’Etat du Bihar en Inde) et qui a vu naître une culture spécifique autour de la loi du karman et de la méditation. Celle-ci va être reprise et adaptée par le milieu brahmanique alors en pleine réforme, vers une intériorisation et une recherche de pratiques plus méditatives. C’est probablement dans ce cadre là que le yoga et le samadhi, qui est aussi un élément du yoga, sont adaptés et codifiés. 

Qui recherche le samadhi? Est-ce une pratique pour tout le monde ?

Le milieu des Yoga-Sutra est probablement constitué de brahmanes [prêtres, classe sacerdotale], des ascètes renonçants, qui ont décidé de dire non au monde et dont le but est de sortir définitivement du cycle des renaissances. Ils considèrent le samadhi comme l’expérience méditative permettant, après toute une série d’autres expériences, cette sortie du monde. Donc c’est quelque chose qui concerne plutôt une élite spirituelle et de renonçants au monde. Cela dit c’est un exercice qui peut aussi être appréhendé par des gens qui pratiquent un yoga en restant dans le monde et qui pratiquent différentes formes de contemplation, jusqu’à la plus intense.

Quelle est la différence entre l’étape du samadhi, et celle de kaivalya (ou moksha et nirvana) ?

Dans les Yoga-Sutra, la notion de samadhi est l’état contemplatif qui permet d’accéder au kaivalya qui est cette libération du cycle des renaissances. Dans le yoga on a différents exercices méditatifs où le plus élevé et le plus parfait est l’exercice de samadhi qui est complexe et présente plusieurs formes [voir notre article : Les différentes formes de samadhi dans les Yoga-Sutra]. Cet exercice de samadhi permet l’ouverture, le grand saut, le passage vers kaivalya. Autrement dit, samadhi est l’exercice contemplatif préparatoire à kaivalya. Kaivalya est le terme plutôt utilisé dans les philosophies du Samkhya et du Yoga dans un cadre idéologique dualiste. Moksha et nirvana sont des synonymes de kaivalya dans des cadres idéologiques différents : moksha est employé dans le contexte brahmanique des Upanishad et de la philosophie non dualiste. Nirvana est l’équivalent dans le domaine du bouddhisme.

Le samadhi peut-il être atteint de notre vivant ou bien est-ce un état qui ne concerne uniquement l’âme au-delà de la mort physique de l’être ?

Les formes de samadhi sont des exercices contemplatifs que le yogin fait et dans lesquels il peut rester plus ou moins longtemps. Le stade ultime du samadhi ouvre sur le kaivalya et probablement qu’à l’époque des Yoga-Sutra, la libération ne se concevait qu’au moment de la mort et de l’abandon du corps. D’ailleurs, d’une manière générale, la libération était conçue comme ne pouvant se réaliser qu’à la mort du corps physique. Mais assez vite, l’hindouisme va dévelopepr l’idée que l’on peut atteindre la libération et rester en vie jusqu’à la mort du corps : c’est cette notion de « délivré vivant » (« jivan-mukta »). Celle-ci apparait probablement un petit peu dans la Bhagavad Gita mais surtout dans les mouvements tantriques à leur apogée avec Abhinavagupta, le grand maître non dualiste de l’école shivaïte du Cachemire au dixième siècle de notre ère, qui développe cette idée que l’on peut obtenir la libération de son vivant. C’est-à-dire rester délivré vivant des années avant la mort du corps physique pendant que l’âme, le principe spirituel est, lui, déjà délivré.

Lorsque l’on entre en samadhi, est-ce un état définitif ? Ou doit-on continuer de pratiquer ?

Dans les Yoga-Sutra le samadhi est très nettement une expérience limitée dans le temps, qui peut être de quelques minutes, de quelques heures, voire peut-être de quelques jours pour des mystiques très avancés. L’Inde ancienne raconte beaucoup de légendes à propos de maîtres spirituels dont on s’occupe du corps pendant plusieurs jours pour qu’ils restent en vie dans un état de samadhi, c’est-à-dire d’absorption complète. Mais c’est un état méditatif qui est forcément transitoire puisqu’il débouche soit sur le retour dans le monde soit sur la libération. Dans la version ancienne, il débouche sur la libération au moment de la mort. Puis, il débouche ensuite sur cette notion de délivré vivant. A ce moment là on est à la fois dans le monde alors même que le principe spirituel n’y est plus. Mais techniquement le samadhi est limité dans le temps.  

On lit parfois que tel ou tel maître de yoga a « atteint samadhi » : que cela signifie-t-il ? Il semble que ce sont les disciples qui décernent a posteriori cet accomplissement à leurs maîtres. Alors, comment peuvent-ils le savoir ?

Ce n’est plus le samadhi au sens technique d’exercice méditatif mais employé à la place de la notion de délivré vivant. On emploie aussi samadhi pour désigner la mort définitive du corps : le nom pour les tombeaux que j’évoquais plus haut. Cela veut dire que le maître est dans l’état définitif de la fin de la réincarnation de son principe spirituel tout en étant toujours dans le monde. Ou bien c’est qu’il est dans son état méditatif : il ne parle pas, il ne bouge pas, il ne fait rien, il est juste dans la contemplation de sa conscience.

Après, dans des mouvements actuels plus ou moins orientalisants et ésotériques on va dire que tel ou tel maître est un libéré, c’est bien difficile à dire. On peut connaître aussi des expériences courtes dans le temps de cette forme là qui ne sont pas forcément définitives et à ce moment là on est sur d’autres aspects de la spiritualité, voire du domaine de la propagande autour des gourous.

Comment rendre cette expérience par les mots ?

Ce n’est pas possible. Le yogin qui vit cette expérience, quand il revient dans le monde et qu’il récupère l’usage de son mental et de ses mots, va tenter de décrire le souvenirs de ses impressions mais c’est forcément imparfait. Cela peut être décrit de manière différente ; et probablement que les yogins qui étaient dans un cadre dualiste vont le décrire avec des mots dualistes tandis que d’autres yogins qui ont vécu la même chose vont le décrire dans un cadre non dualiste. Dans le cadre du non dualisme : un yoga de l’union de l’Atman et du Brahman, et dans le cadre dualiste un yoga du divorce du principe spirituel Purusha et de la Nature Prakriti [A ce sujet lire notre article : Cliché #1 : « Le yoga c’est l’Union » … ou pas!]. Tout cela est du jeu, du raisonnement intellectuel mais qui est probablement des cadres de l’analyse de la pensée quand on utilise un raisonnement et les mots mais qui décrivent de toute façon de manière imparfaite une expérience qui ne peut pas être décrite par les mots puisqu’elle est au-delà des mots.

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Lire aussi la deuxième partie de cet entretien avec Alexandre Astier sur le Samadhi : Les différentes formes de samādhi dans les Yoga-Sutra.

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Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

Image : Partie centrale du tableau Trois Aspects de l’Absolu de Bulaki. Tiré d’un manuscrit de Nath Charit, 1823, Inde. Aquarelle opaque, or et alliage d’étain sur papier ; 47 x 123 cm. Mehrangarh Museum Trust, Rajasthan.

Le confinement, une opportunité d’aller vers un meilleur « soi » ?

J’ai eu la chance d’être invitée par la cool équipe du podcast 20 minutes avant la fin du monde pour parler bonheur, écologie, yoga & capitalisme. A l’occasion de la sortie du premier épisode sur l’injonction au bonheur, je voulais partager un petit texte qui fait écho à l’épisode, que j’avais écrit pendant le premier confinement, un peu ahurie par les articles et les posts qui circulaient alors pour nous inviter à « réussir notre confinement ». WTF ? Laissez nous tranquilles.

Face à la déferlante des cours de yoga en ligne en ce moment si particulier, je vois passer des articles critiques sur ce qui semble être parfois reçu comme une énième injonction au bien-être dans un contexte mondial pourtant terrifiant, une énième injonction à la performance, à l’amélioration de soi, qui contraste violemment avec le quotidien difficile de ceux qui continuent de s’exposer pour travailler, de ceux qui s’enfoncent dans la précarité, de ceux qui sont touchés de près ou de loin par la maladie. Par exemple, cet article de la journaliste Barbara Krief : Manger équilibré, faire du yoga… Même enfermés, on n’aura donc jamais la paix ? Ces critiques sont alimentées par des discours bien réels véhiculés dans les milieux du « bien-être » (mais pas que, et ici c’est la fracture sociale se révèle cruellement, alors que certains voudraient nous faire croire que le virus nous met tous à égalité) qui engagent à profiter du confinement pour faire retraite et s’adonner au souci de soi.

Tais toi stp.

Il ne s’agit pas de s’auto-flageller si nous avons la chance de vivre un confinement plus ou moins confortable, simplement de reconnaître qu’il s’agit là d’un immense privilège, et de là peut-être s’abstenir d’ériger le souci de soi retrouvé comme un modèle pour mieux vivre son confinement. Non, ce confinement n’est pas pour tout le monde l’occasion de faire une retraite et de revenir à l’essentiel. Ces critiques, qui ne viennent pas du monde du yoga, mettent le doigt sur les tensions qui le traversent aujourd’hui. La pratique du yoga telle qu’elle est largement présentée de nos jours peut donner le sentiment au mieux d’être complètement déconnectée du réel, au pire d’être une pratique narcissique, normative et performative.

Le yoga, comme tant d’autres objets culturels, s’est transformé au fil des siècles et au gré de sa circulation et de son installation dans différents paysages culturels. Sur de nombreux aspects, c’est tant mieux ; une pratique qui se fige est une pratique qui se meurt. Malheureusement, comme tant d’autres objets culturels, son propos est aujourd’hui récupéré et subverti par l’idéologie néolibérale. Avec celle-ci, le langage et la pensée économique ont colonisé tous les pans de nos vies et de nos imaginaires, y compris notre relation à nous-mêmes. Cet élargissement d’une logique économique, de performance et de rentabilité, à tous les champs de notre existence (loisirs, vie intime, relations amoureuses, etc.) peut être notamment relié à la popularisation de la notion de capital humain, développée en 1965 par l’économiste Gary Becker. Le capital humain désigne les compétences, les savoirs et les expériences d’un individu et va conditionner son employabilité. Forcément indissociable de la personne qui le détient, celle-ci, pour améliorer son employabilité, va engager désormais l’entièreté de son être dans une démarche d’investissement constant pour s’améliorer, pour ménager sa santé, optimiser son sommeil, etc. L’auto-discipline et l’amélioration permanente de soi devient la condition de notre différenciation et donc de notre employabilité sur un marché de l’emploi ultra flexible et compétitif, qui ne recherche plus des compétences, mais des individus adaptables à merci, capables de suivre ses transformations.

Nous devenons ainsi entrepreneurs de nous-mêmes, nous nous considérons comme un capital, et à l’image de l’entreprise à laquelle nous nous identifions désormais, notre relation à nous-mêmes est établie sur une pensée économique, sur des modalités gestionnaires, managériales : nous cherchons ainsi à gérer nos émotions, à lisser nos défauts, à rentabiliser notre temps, à optimiser notre énergie, à augmenter notre concentration, à faire fructifier nos qualités, à rentabiliser jusque notre sommeil, à surveiller notre alimentation, à capitaliser sur chacune de nos expériences, même nos loisirs, bref, à être tout le temps productifs, performants, utilitaristes, modifiant ainsi profondément le rapport à soi et à la façon dont nous habitons nos existences (nous laissant je pense profondément vides et épuisés.)

Don Draper x Méditation

Pour reprendre l’exemple particulier du yoga, celui ci est souvent présenté aujourd’hui comme le Graal pour atteindre cet accomplissement de soi. Il permettrait de mieux « gérer » ses émotions ; de «réduire » le stress, d’améliorer nos performances au travail, d’optimiser notre sommeil, de booster notre vitalité, de nous épauler dans nos accomplissements personnels, de faire de nous de meilleurs amants (si, si.) etc etc.

Il nous permettrait d’aller vers une « meilleure version de nous-mêmes », comme un logiciel qu’on pourrait mettre à jour. D’être plus calme, plus tonique, plus ceci, plus cela. Si tous ces effets, ces nouveaux « super pouvoirs » sont plus ou moins réels, les maîtres du yoga avaient prévenu il y a fort longtemps, de se méfier d’eux ; car s’identifier à eux constitue l’un des obstacles le plus grand à l’atteinte du yoga, cet état où nous cessons justement de nous identifier aux fluctuations de notre psyché (pour ne prendre qu’une définition du yoga, il en existe des milliers.).

Loin d’être une quête initiale de bien-être ou d’accomplissement de soi, loin d’être un outil au service d’une capitalisation sur soi et d’une amélioration de nos performances,  l’esprit du yoga (car il serait vain de se raccrocher à un yoga « originel ») nous invite à nous dés-identifier de ce « moi », de notre personnalité, complètement construite et illusoire. Illusoire, non pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle existe en réaction à, en conséquence de, par rapport à. L’esprit du yoga invite à prendre ce « moi », ahamkara, pour ce qu’il est : une personnalité mouvante, construite en réaction à notre environnement, façonnée par de multiples conditionnements conscients et inconscients. La méditation tient alors presque d’une démarche sociologique de déconditionnement, même si leurs objectifs et leurs méthodes sont différents.

Le chemin de yoga invite à prendre conscience de nos déterminismes, de ce qui nous conditionne, pour mieux s’en défaire, s’en détacher. Et cela comprend, entre autres, un travail pour prendre conscience et pour nous défaire de ces injonctions intériorisées de performance, de maximisation, de résilience, en identifiant leur source, leur racine, leur influence, pour mieux s’en libérer.

Car le yoga, loin d’être un chemin de performance, est avant tout un chemin de libération, d’émancipation.

La place de la méditation dans l’enseignement du Bouddha

La méditation, nom générique utilisé pour désigner une pluralité de pratiques issues de traditions spirituelles ou religieuses différentes, est extrêmement populaire aujourd’hui en France et en Occident. Spontanément associée au bouddhisme dans l’imaginaire occidental, elle fait l’objet de nombreuses idées reçues, tant sur ses desseins que sur ses modalités pratiques. Elle permettrait ainsi de « rester » ou « devenir zen »1, elle serait pour certains une façon de s’échapper du monde matériel, elle consisterait à rester assis en « ne  pensant à rien », ou à « faire le vide dans sa tête », etc.  

Sans prétendre traiter le sujet de façon exhaustive, nous tenterons ici de revenir à quelques textes fondamentaux de la tradition bouddhiste et plus particulièrement au Satipatthana Sutta, le Sutra des Quatre Fondamentaux de l’attention, pour définir la place que tient la méditation dans la doctrine bouddhiste et nous intéresser aux techniques de méditation décrites par le Bouddha Shakyamouni dans le Satipatthana Sutta, pour atteindre le Nirvana, la libération d’un mode d’existence conditionné.  

La place de la méditation dans la doctrine bouddhiste 

En langue pali, la méditation est désignée par le terme « bhavana », qui vient du sanskrit, et dont la racine bhav, dérivée du vocabulaire agricole signifie initialement « cultiver » ou « prendre soin de »2. Par extension, bhav est plus généralement traduit par les termes « état » ou « devenir ». Bhavana, dans le bouddhisme, indique ainsi la pratique d’une discipline mentale, d’une culture mentale, qui vise à débarrasser l’esprit de ce qui le trouble et à cultiver un certain nombre de qualités, afin de conduire à la compréhension de la réalité telle qu’elle est3

Tenant une place centrale dans l’imaginaire occidental lorsque le bouddhisme est évoqué, il semblerait pourtant que la méditation ait été en partie délaissée par certains courants du bouddhisme. Walpola Rahula, moine sri lankais et auteur prolifique, dira ainsi que la méditation, à partir du 18e siècle, semble avoir été « réduite à un rituel technique consistant à  réciter des formules et à brûler des bougies  »4

Pourtant, en se plongeant dans les canons bouddhistes, c’est-à-dire dans les discours du Bouddha tels qu’ils ont été rapportés, et dans lesquels il partage son expérience et la voie qui selon lui conduit à la cessation de la souffrance, force est de constater que la méditation tient une place majeure dans les pratiques à suivre pour réaliser l’éveil, bien qu’elle ne soit pas l’unique. 

En effet, le Noble Sentier Octuple, la Voie bouddhiste partagée par le Bouddha pour atteindre la libération, lors de son premier discours à Sarnath où il expose les Quatre Nobles Vérités, indique les huit aspects à suivre simultanément pour cultiver les trois éléments essentiels de la discipline bouddhiste que sont : la conduite éthique (Sila) ; la discipline mentale (Samadhi) ; la sagesse (Panna).

Ces trois aspects du Noble Sentier Octuple sont interdépendants et ne sauraient être pratiqués l’un sans l’autre. En effet, l’éthique permet d’une part de trouver la tranquillité nécessaire à la pratique méditative et d’autre part prémunit de la tentation de s’approprier les bénéfices ou  « pouvoirs » qui résultent de la pratique de la méditation. La pratique méditative s’attache à  développer une compréhension juste et directe des phénomènes.  

La discipline mentale, l’entrainement de l’esprit, est ainsi l’un des trois piliers de la Voie bouddhiste, et se décompose lui-même en trois facteurs : l’Effort juste (sammā-vāyāma),  l’Attention juste (sammā-sati) et la Concentration juste (sammā-samādhi). 

En quoi discipline mentale est-elle une voie vers la cessation de la souffrance ?

On distingue dans le bouddhisme deux formes de méditation. La première est appelée en pali samatha, la concentration, et elle concourt à unifier le champ de l’esprit et à surmonter la distraction. Selon le Bouddha, cette méditation ne  permettrait pas d’accéder à la Vérité, au Nirvana, mais serait un moyen de favoriser la  concentration et constitue un préalable à la méditation vipassana5.

Le Bouddha met d’ailleurs en garde contre une pratique de la concentration erronée, qui entrainerait à fuir les complexités de l’existence et de la souffrance, au lieu d’y faire face6.

La deuxième est donc la célèbre méditation vipassana, méthode analytique fondée sur l’attention et l’observation. Cette pratique consiste à regarder avec profondeur le monde afin de percevoir l’essence des choses. Elle permet de développer une vision pénétrante et à sortir ainsi de l’ignorance, avidya, et d’accéder à la réalisation du Nirvana7

Le sutra qui traite en détail les quatre formes de méditation ou d’entrainement mental est le Satipatthana Sutta, sur lequel on vous propose de nous pencher brièvement. Vous pouvez le retrouver ici si vous souhaitez le lire avant de poursuivre l’article !

Les Quatre Établissements de l’attention 

Dans le Satipatthana Sutta, le Bouddha s’attache à exposer en détail la technique de méditation vipassana. C’est un discours qui figure aussi bien dans les canons pali,  chinois, et tibétain et c’est l’un des textes les plus commentés et récités de la tradition bouddhiste.  

Le terme Satipatthana se compose du terme sati, qui signifie « attention », « prise de  conscience », et du terme upatthana, traduit par «lieu de demeure»,  «établissement» ou «application». Il s’agit ainsi de s’établir dans l’attention, dans la prise de conscience, dans les quatre méthodes de méditation proposées. 

Le sutra se divise en six sections. La première indique dans quelles circonstances le discours a été prononcé, fidèle à la demande du Bouddha de toujours contextualiser ses discours, et indique l’importance de l’enseignement qui va suivre, puisque le Bouddha précise qu’il s’agit du seul sentier qui permet « la purification des êtres, la conquête des douleurs et des peines, à la destruction des souffrances physiques et morales, à l’acquisition de la conduite droite, à la réalisation du Nibbana ».

La deuxième partie s’intéresse à la méthode d’attention au corps et invite à réaliser son impermanence.

La troisième décrit la méthode d’attention à nos sensations, et invite à constater la nature impermanente des sensations, et leur nature conditionnée en identifiant leur racine.

La quatrième décrit la méthode d’attention à notre esprit et elle invite à réaliser la nature changeante de l’esprit.

La cinquième s’intéresse à la méthode d’attention aux objets de l’esprit, qui sont de cinq sortes mais que nous ne détaillerons pas ici, et invite le pratiquant à examiner les sujets moraux, philosophiques et intellectuels propres à la doctrine bouddhiste.

Enfin, la dernière partie indique à la fois la patience et la détermination nécessaire dans la pratique et en même temps l’assurance aux moines des résultats et de l’efficacité de la technique pour atteindre la libération dans cette vie-même. 

Bas relief au parc des Gazelles à Sarnath, là où le Bouddha a fait son premier sermon (c) Zineb Fahsi

Ce sutra montre ainsi que la méditation vipassana, dans la pensée bouddhiste, vise à cultiver l’observation analytique du corps, des sensations, de l’esprit et des formations de l’esprit et à les déconstruire, afin de développer une compréhension juste des phénomènes. 

Les exercices proposés par le Bouddha nous proposent de réaliser de façon directe, par l’observation, les trois fondamentaux de l’existence selon le bouddhisme :

  • le non-soi (anatta), ou l’interdépendance : rien n’existe de façon indépendante, par lui-même. Il n’y a pas de « Soi » indépendant, le « Soi » n’existe qu’en relation à. C’est une différence fondamentale avec l’hindouisme, dans lequel il existe un « Soi » éternel et immuable (Purusha ou Atman)
  • l’impermanence (annica) : tout est par nature toujours changeant, rien n’est figé.
  • la souffrance (dukkha) : tout étant impermanent, il est impossible de trouver une satisfaction ultime et définitive dans ce monde : la souffrance est inhérente, intrinsèque à la condition humaine (#feelgood)

Par la pratique de la méditation, le Bouddha présente une voie qui invite à faire l’expérience incarnée et personnelle de la Sagesse, au-delà de la simple compréhension intellectuelle, bien que celle-ci soit aussi nécessaire.

Elle vise à libérer le pratiquant de l’illusion concernant la nature des choses et des phénomènes et lui permet de voir  la réalité telle qu’elle est. Comme le suggère Thich Nhat Hanh, « ce sutra nous enseigne aussi à résister à toutes les attitudes dogmatiques»8, car par la pratique de l’attention et de l’observation, il invite à faire l’expérience directe de la doctrine bouddhiste, plutôt qu’à l’accepter aveuglément. Nous retrouvons ici la primauté de l’expérience et du chemin personnel qui caractérise le bouddhisme. 

La méditation, vers une vision juste de la nature du monde

La méthode des quatre établissements de l’attention consiste à observer en profondeur, dans  l’attitude « sans désirer avidement ni ressentir d’aversion ». L’attention ne s’attache, ne repousse, ne réprimande ni ne réprime, de sorte que la vraie nature des dharma peut se révéler à la lumière  de l’observation attentive.

Thich Nhat Hahn
Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention

Ainsi, loin des clichés qui font de la méditation une pratique détachée du monde ou l’unique pratique du bouddhisme, la méditation s’exerce en lien avec les deux autres aspects du Noble SentierOctuple, que sont l’Ethique et la Sagesse. Également, celle-ci ne consiste pas  à « faire le vide » dans sa tête mais au contraire à observer avec acuité la nature des phénomènes physiques et mentaux pour en acquérir une vision juste. Elle ne vise pas non plus à développer un calme intérieur, même si elle le permet, mais bien d’accéder à la libération d’un mode d’existence conditionné. 

Enfin, ce sutra nous rappelle également de façon emblématique la nature de l’enseignement du  Bouddha, qui ne partage pas un dogme ou une doctrine révélée, mais bien sa propre expérience et le chemin qui l’ont mené à la cessation de la souffrance. Ainsi, conjointement à l’étude des textes bouddhistes, qui permettent de développer une compréhension intellectuelle des choses, il nous rappelle qu’il est indispensable, si l’on souhaite suivre ce chemin, de développer une discipline  incarnée et personnelle, à la fois éthique et de méditation. 

Notes

1Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.68 

2Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

3Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.95

4Ibid, p.94 

5Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

6Hanh, Thich Nhat. Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition), Albin Michel.

7Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.96

8Hanh, Thich Nhat, Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition) . Albin Michel

Plaidoyer pour que les hommes aillent se rhabiller


Pleine lune (en lion !) oblige, c’est le moment idéal pour une chronique de Kali. Car malgré mon amour pour la science, je ne reste pas insensible à l’astrologie. Pleine lune, pic d’énergie toussa. Et je suis lion en plus, signe de feu. Alors pleine lune en lion = fuego intense, pita rising … Bref tu vois. Et puis surtout, j’ai plein de boulot qui m’attend alors je préfère procrastiner en me défoulant ici plutôt qu’en prenant le taureau par les cornes et m’atteler à l’action.

« iféchooooo » : et aloooors ?!

J’en profite donc pour partager avec vous un sujet qui me rend hystérique depuis looooongtemps : les hommes qui enlèvent leur t-shirt en cours de yoga et pratiquent torse nu à l’aise Blaise « parcekil fé choooo ». Je ne parle pas ici des cours perso chez soi où chacun est libre de se faire pendouiller le zgeg à l’air dans sirsasana si ça lui chante. Mais de ce moment où, en cours collectif de yoga, les t-shirts tombent soudainement après 3 chaturanga comme si c’était normal. Parce qu’« ifé chooooooo ». Ah bon ? Mais moi aussi j’ai chaud Michel tu crois quoi, et je garde mon haut en fait, c’est quoi ça ! A ce moment précis, je n’ai qu’une seule envie : me foutre les eins à l’air et continuer le cours en sautillant normal – et voir ce que le/la prof va dire. Je suis sûre que cela créerait, au mieux, un malaise, et qu’au pire le/la prof me demanderait de me rhabiller (sans même penser à demander la même chose aux concernés). Je n’ai jamais osé mais je me suis promis qu’un jour je le ferai. Je parle ici en tant qu’élève, pas en tant que prof où j’ai la chance d’avoir des élèves qui restent habillés (merci à eux).

Lorsque j’habitais en Thaïlande, la plupart des hommes (occidentaux) se désapaient pendant les cours (climat chaud et humide certes mais la pesanteur des tropiques affecte similairement les hommes et les femmes voyez-vous) sans que cela ne pose de problème à personne. J’ai même assisté à des formations où les profs (occidentaux) faisaient l’intégralité de leur formation torse nu. Petit disclaimer en passant sur l’insulte absolue que constitue la nudité en Asie mais passons (#neocolonialisme #bisou). Il n’est pas question ici de pudibonderie, je ne suis pas choquée en soi de voir un torse d’homme. A part lorsque celui-ci t’asperge de sa sueur au moindre saut, je préférerais qu’un bon bout de tissu posé sur sa peau éponge cette douche malvenue et non désirée. Mais il est surtout question ici des inégalités engendrées : vous conviendrez que la même attitude venant de la gente féminine serait mal vue. On nous demanderait de nous rhabiller. So what ? Deux poids deux mesures. Donc il faut choisir : tous à poil ou tous habillés. C’est ça l’égalité.

Narcissisme VS modestie

Ensuite, ce qui me dérange c’est la masculinité virile alpha narcissique (assumée ou non) qui se dégage d’une telle attitude. A vouloir absolument afficher, étaler son corps, ses muscles, sa testostérone aux yeux du monde « parckifé choooooo ». J’en avais parlé avec mon ex qui enlevait son t-shirt systématiquement au bout de 15 minutes de cours (on était en Thaïlande, il faisait très humide et il transpirait beaucoup). Suite à cette discussion il a donc décidé de garder son t-shirt, et oh surprise, tout s’est bien passé. A la fin du cours son t-shirt était trempé mais magie de l’hygiène et de l’organisation : il se lavait et changeait de t-shirt car il pensait à en prendre un de rechange dans son sac. Je sais ce que certains se disent : oulalala quelle nana castratrice, pauvre petit poulet soumis ! Rassurez-vous, il a tiqué deux secondes (comme tous les hommes qui se font remettre à leur place dans leurs petites certitudes), puis il a réfléchi et il s’en est remis : ça s’appelle l’éducation et la remise en question. L’intelligence et l’ouverture d’esprit quoi. Et, scoop : notre libido n’en n’a pas été affectée pour un sous.

Par ailleurs, quand je prends des cours avec des professeurs indiens (en France ou en Inde), ils transpirent aussi beaucoup mais restent habillés … La nudité n’est vraiment pas nécessaire en fait. Et pour nos amis adeptes de la tradition : bah le yoga se pratique habillé tout simplement. Vous savez, toute cette rhétorique de pureté chère à l’hindouisme et puis tout simplement des valeurs de respect, de modestie et de pudeur si chères aux valeurs du yoga. En termes d’ajustements aussi ça n’est pas pratique : qui a envie d’aller poser ses mains sur une peau de poulpe glissante ? J’avoue que ça me dégoute. Ça me dégoute dans les faits et ça me dégoûte symboliquement : Jason, fous un putain de t-shirt, ton corps ne nous intéresse pas. Tu te kiff à te regarder faire un handstand à moitié à oilp devant une audience à 90% féminine ? Tu me fais penser à ces mecs qui se regardent la bite en baisant! Ravale ton égo hors de propos et vas te rhabiller. Une salle de yoga n’est pas un lieu de démonstration narcissique ni un sauna.

Aux armes!

Donc, que faire ? Si vous avez des amis qui font ça, dites leur gentillement, ça les fera sans doute, si ce n’est changer d’avis, au moins gamberger. Si vous êtes profs, dites à vos élèves de se rhabiller. Soit à la méthode Iyengar (haut et fort pour bien les calmer), ou méthode douce (discrètement et avec un sourire bienveillant). Je dis méthode Iyengar car l’un de mes anciens profs d’Iyengar (formé par BKS himself), avait un jour affiché sèchement l’un des élèves de notre cours à ce sujet. Le pauvre type n’avait pas moufté et avait rampé fissa comme une limasse se resaper. Instant de jouissance personnelle j’avoue.

Et sinon pour les courageuses et quand les cours reprendront en studio : je suis prête à lancer un mouvement pour qu’à chaque homme qui fasse tomber le t-shirt, les femmes en fassent de même. Une sorte de happening pour faire évoluer un peu les mentalités. Et qu’à partir de là, une décision soit prise en conscience par les studios : soit tout le monde a le droit d’être torse nu, soit tout le monde reste couvert. Ce n’est pas de l’intolérance mais de l’égalité. Vous êtes chaudes ou bien ?

Pourquoi la loi de l’attraction me rend chèvre

La loi de l’attraction et la pensée positive sont aujourd’hui omniprésentes dans le milieu du bien-être et de la spiritualité, que ce soit dans la bouche de coachs, de professeurs de yoga, ou de citations sur fond de jolis paysages sur les réseaux sociaux. Chez Citta Vritti, on pense qu’il faut en finir avec la loi de l’attraction, et on vous dit pourquoi.

La loi de l’attraction, c’est un peu le marronnier dans le milieu bien-être / spiritualité / développement personnel / yoga / New Age. Un peu comme Le Point qui nous gratifie chaque année de son classement des meilleurs hôpitaux, il est difficile quand on baigne dans l’univers du yoga d’échapper à cette fameuse loi de l’attraction et à ses dérivés, tou.te.s initialement issu.e.s d’un même courant, celui de la pensée positive. La pensée positive et la loi de l’attraction sont aujourd’hui devenues tellement mainstream qu’elles influencent le monde politique et économique.

Petit disclaimer en préambule : j’ai conscience que les personnes qui l’enseignent ne pensent pas à mal et je remercie celles qui ont partagé avec moi leur expérience personnelle sur comment ces théories ont pu les aider. Si certain.e.s trouvent du réconfort ou du pouvoir personnel dans de telles théories / pratiques, tant mieux, mais l’exemple ne vaut pas démonstration et ne valide pas le bien-fondé d’une théorie. Je ne cherche pas par ailleurs à ridiculiser les personnes qui y croient ou qui en font usage mais à retracer l’histoire d’une telle pensée et de ses influences, à alerter sur ses conséquences philosophiques, politiques, et sociales et à rappeler son absence de validité scientifique malgré des recours répétés au jargon scientifique pour la légitimer.

Ce que nous dit la loi de l’attraction

D’abord, intéressons nous à ce que nous dit cette fameuse loi de l’attraction.

Prenons simplement les mots de Rhonda Byrne, icône du développement personnel australienne qui a contribué en 2006 par son livre Le Secret à la populariser :

« Ce qui se ressemble s’assemble. Ce à quoi vous pensez maintenant façonnera votre vie future. Vous créez votre vie avec vos pensées. Vous créez sans arrêt parce que vous pensez sans arrêt. Ce à quoi vous pensez le plus ou ce sur quoi vous vous concentrez le plus, est ce qui se manifestera dans votre vie»

Le Secret, Rhonda Byrne, P.25

Elle affirme ainsi la chose suivante : notre réalité est le reflet exact de nos pensées, qu’elles soient conscientes ou inconscientes. Nos pensées « positives » attireraient ainsi des expériences positives et nos pensées « négatives » des expériences négatives. Comment cela est-ce possible ?

L’idée serait que nous sommes des êtres de pure énergie, et que les énergies de même nature / fréquence / vibration s’attirent. Nos pensées vibreraient à une certaine fréquence, différentes selon si ces pensées sont « négatives » ou « positives » (la subjectivité des notions de « positif » ou « négatif » en fonction des époques, des cultures, ou des individus ne semble pas poser problème. Il semblerait selon elle tout simplement que les pensées  « positives » sont celles qui nous font sentir bien et « négatives » celles qui nous font sentir mal. La complexité de la psyché humaine peut donc aller se rhabiller : quid des normes intériorisées par exemple ?). Ces ondes seraient ainsi transmises à l’Univers ( ? ), qui nous renverrait en écho des ondes sur la même fréquence.

Pour résumer, ce sont nos pensées qui créent notre réalité et nos circonstances extérieures, via un jeu de résonances vibratoires. Après tout, pourquoi pas, si cela était présenté comme une opinion, une croyance personnelle. Mais non, cette affirmation est présentée par ses partisans comme une loi fondamentale physique de l’univers, au même titre que celle de la gravité. Elle régirait ainsi incontestablement le fonctionnement du monde, et se vérifierait sans exception aucune, s’appliquant à chacun d’entre nous, qu’on en ait conscience ou non :

« Nous vivons dans un univers dans lequel il y a des lois, tout comme la loi de la gravité. Si vous tombez d’un immeuble, peu importe que vous soyez une bonne ou une mauvaise personne, vous vous écraserez sur le sol. La loi de l’attraction est une loi de la nature. Elle est aussi impartiale et impersonnelle que la loi de la gravité. Elle est précise, et exacte. »

the secret, Rhonda Byrne, p.27

Si vous êtes tenté.e.s de dire à la lecture de cette introduction que ces définitions sont caricaturales, et qu’elle ne reflète pas réellement la subtilité de cette « loi », je vous laisse poursuivre la lecture pour constater que malheureusement, ses plus grands partisans ne s’embarrassent d’aucune nuance.

Une brève histoire de la pensée positive

Remontons au milieu du 19e siècle, aux Etats-Unis, pour mieux comprendre la genèse d’une telle pensée. En réaction au rigorisme du calvinisme, certains métaphysiciens chrétiens américains commencent à propager l’idée que Dieu n’est pas si dur, que l’homme n’est pas voué à une vie de tourments, et que le monde est plein de promesses. Pour délivrer un tel message, ils s’appuient sur un mélange décomplexé des différents courants en vogue à l’époque : culte de la nature d’Emerson, mysticisme, sagesses orientales (interprétées sauce fin 19e, sachant qu’à l’époque les occidentaux ne faisaient aucune différence entre jaïns, hindous et bouddhistes, ça vous donne une idée de la finesse et de la justesse de l’appréhension occidentale de ces dites sagesses orientales). Ce qu’on appellera ensuite la Nouvelle Pensée cherche à présenter une nouvelle image de l’homme, considéré comme un « être divin capable de surmonter toutes les difficultés (y compris la maladie) par le pouvoir illimité de son esprit » (Carl Cederström & André Spicer, Le Syndrôme du bien-être, p. 93)

L’un des principaux artisans et diffuseur de cette théorie est un certain Phineas Quimby, métaphysicien, horloger et magnétiseur. Tombé malade de la tuberculose, il en guérira sans traitement (il n’en existe pas de fiable à l’époque) et développera alors l’idée selon laquelle nos maladies viennent uniquement de nos croyances. Comment expliquer cela ? Par le pouvoir du mental. Bien qu’il n’utilise pas le terme de « loi de l’attraction », il émet la théorie selon laquelle les pensées erronées émettent une certaine énergie, et que cette énergie émise par nos « fausses croyances » serait à la source de nos maladies. Il dit ainsi « un individu est ce qu’il pense être, et il est malade car il le croit. Si je suis malade, je le suis parce que mes sensations sont ma maladie, et ma maladie est ma croyance, et ma croyance est mon mental. C’est ainsi que toute maladie est dans le mental (…) pour guérir une maladie, il faut corriger l’erreur ; et comme la maladie est ce qui suit l’erreur, détruisez la cause et l’effet cessera. » (Phineas Quimby, Complete Writings).

Exit donc les agents pathogènes, les virus, les microbes, et aujourd’hui, les effets des perturbateurs endocriniens, de la pollution, des nuages radioactifs, de l’agent Orange, bref RIP la médecine moderne, si vous êtes malades, c’est à cause uniquement de vos croyances, selon Phineas Quimby. Il est important de souligner que pour lui, la cause et la solution aux maladies résident exclusivement dans vos pensées, pour ceux qui souhaiteraient s’aventurer à relativiser ses propos. Il est ainsi le premier à établir une théorie de la guérison mentale, c’est à dire que pour guérir, il suffirait de changer nos pensées, et il sera ainsi considéré comme le précurseur de ce courant dit de la Nouvelle Pensée, qui s’articulera autour de cette thèse du mental « guérisseur ». Sa pensée continuera de se diffuser via différentes organisations religieuses montées par ses disciples. Ainsi, l’histoire de la pensée positive prend racine, il faut quand même bien le noter, dans une pensée religieuse chrétienne, et sera diffusée à ses débuts comme telle.

Le terme « loi de l’attraction » sera quant à lui sans doute utilisé pour la première fois par la très controversée occultiste et fondatrice de la société théosophique Helena Blavatsky, dans son fameux livre « Isis Dévoilée » (1877), où elle étend, en deux coups de cuillères à pot, la loi physique de l’attraction universelle (gravité) au domaine des pensées. Une dizaine d’années plus tard, c’est Prentice Mulford, un humoriste et auteur californien, figure clé de la Nouvelle Pensée, qui articulera plus précisément la loi de l’attraction dans son livre Your Forces and How to Use Them, paru en 1886. Cette idée continuera ainsi faire son chemin dans les cercles religieux et ésotériques du début du siècle, avec en 1906, la publication de « Vibration de la pensée. La loi d’attraction dans le monde de la pensée » par William Walker Atkinson (un personnage majeur haut en couleurs de la Nouvelle Pensée, qui n’hésite pas à inventer ses rencontres avec des « maîtres indiens » dont personne n’a jamais pu retrouver la trace), et en France, l’occultiste Hector Durville qui publiera « Magnétisme personnel ou psychique » en 1905, qui explique également comment nos pensées composent des champs énergétiques qui affectent notre taux vibratoire et attirent selon leur fréquence des personnes, des situations et des événements en résonance avec notre état intérieur.

Les héritiers de Phineas Quimby et de la Nouvelle Pensée étendront ainsi peu à peu l’idée d’un pouvoir illimité du mental à d’autres sphères que celles de la santé, comme celles des relations interpersonnelles et du succès professionnel.

De la pensée positive au développement personnel

Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, en 1952, un pasteur ultraconservateur biberonné à la Nouvelle Pensée, Norman Vincent Peale, sortira un ouvrage nommé Le pouvoir de la Pensée Positive, qui consacrera la popularisation de la pensée positive. Parenthèse ouverte : si tout cela ne vous semble être finalement qu’un lointain cousin de cette bonne vieille méthode Coué (moins sexy sur Instagram que « Loi de l’Attraction », je vous le concède), et bien vous avez raison. La seule différence, c’est que la méthode Coué ne s’appuie pas sur des théories « énergétiques » et « vibratoires » de dialogue entre vos ondes et celles de l’Univers mais sur le principe de l’autosuggestion. Ce qui n’en fait pas une méthode vérifiée pour autant. Enfin bref, ce Norman Vincent Peale est un sacré personnage, qui aura influencé bon nombre de présidents américains, notamment conservateurs. Nixon, Reagan, Bush Père et … Trump, ont ainsi indiqué que le pasteur avait été une source d’inspiration pour eux (Trump n’a évidemment pas pu s’empêcher de crâner en affirmant que Peale « thought I was his greatest student of all time. ». No comment.).

Ce qui m’amènera plus tard à vous parler des conséquences politiques, sociales et économiques non négligeables de cette pensée, dont l’influence ne se cantonne malheureusement pas à quelques quidams férus de yoga et de développement personnel.

Des cercles religieux et ésotériques à la culture mainstream

Sortant petit à petit des cercles religieux qui les ont vu naître, la Nouvelle Pensée et la pensée positive influenceront ainsi les premiers livres du développement personnel, qui déclinent tous globalement la même idée : « vous êtes des êtres au potentiel illimité, vous pouvez façonner votre vie comme vous l’entendez, l’accès à la réussite est une question de volonté et de mentalité ».

Consignée jusque là principalement à des cercles ésotériques ou religieux, la loi de l’attraction connaîtra son heure de gloire et deviendra mainstream au début des années 2000, avec la parution du livre The Secret, best-seller vendu à plus de 24 millions d’exemplaires, publié par l’icône du développement personnel australienne Rhonda Byrne, dont voici le résumé : « Vous tenez entre vos mains un grand secret. Il a été transmis à travers les âges, on l’a ardemment convoité, on l’a caché, perdu, volé et acheté à prix d’or. Ce secret séculaire a été compris par certains des personnages les plus célèbres de l’histoire : Platon, Galilée, Beethoven, Edison, Carnegie, Einstein – ainsi que par d’autres inventeurs, théologiens, scientifiques et grands penseurs. Maintenant, le secret est révélé au monde entier. En prenant connaissance du secret, vous découvrirez comment vous pouvez avoir, être ou faire tout ce que vous voulez. Vous découvrirez qui vous êtes vraiment. Vous découvrirez la véritable magnificence qui se trouve à votre portée. »

Voici venu le moment de vous accrocher. Je vais me contenter en préambule de vous partager deux citations de l’ouvrage, qui parlent d’elles-mêmes :

« Si vous vous plaignez, la loi de l’attraction générera dans votre vie davantage de situations dont vous pourrez vous plaindre. Si vous écoutez un individu se plaindre et y accordez toute votre attention, sympathisez avec lui, êtes d’accord avec lui, vous attirez alors à vous davantage de situations desquelles vous plaindre. »

The Secret, Rhonda Byrne, p.17

Exit les copains qui dépriment, ces loosers risquent de plomber vos fréquences vibratoires et de brouiller votre message à l’Univers. Si vous vous réveillez avec un furoncle après avoir passé la soirée avec eux, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même.

Et le plus cruel est à venir :

« Pourquoi croyez vous que 1% de la population gagne 96% de la richesse mondiale ? (…) les personnes qui sont devenues riches ont eu recours au secret, que ce soit de façon consciente ou inconsciente. Elles pensent à l’abondance et ne laissent aucune pensée contradictoire cheminer dans leur esprit »

The Secret, Rhonda Byrne, p.6

RIP la science politique, la socio et l’analyse économique, RIP la justice sociale, et aussi, RIP le respect.

En parlant avec des personnes qui croient en la loi de l’attraction, on m’a souvent dit que ce n’était pas si caricatural. Et pourtant, ses partisans, qui ont contribué à son succès et à sa popularité ne s’embarrassent pas de telles nuances. Norman Vincent Peale a ainsi écrit un livre qui s’appelle Quand on veut, on peut. Et Rhonda Byrne n’hésite pas à dire que si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils ont, consciemment ou inconsciemment, une mentalité de pauvres. Rien à voir avec les inégalités structurelles, avec l’accaparement des richesses par un petit nombre de privilégiés, avec la domination qu’exerce certaines catégories de population sur d’autres, rien à voir avec la colonisation (faut dire que les colons devaient avoir une sacrée mentalité de winners, contrairement aux esclaves).

Si vous trouvez que j’exagère, je vous laisse avec cette dernière information : Rhonda Byrne n’hésite pas à attribuer la responsabilité du tsunami de 2004 dans l’Océan Indien (environ 250 000 morts et disparus) à … ses victimes, qui « conformément à la loi de l’attraction, devaient sans doute cultiver des pensées négatives quand la catastrophe est arrivée » . Même chose pour tous les autres évènements historiques qui auraient vu la mort de millions d’êtres humains : c’est parce que « la vibration de leurs pensées était sur la même longueur d’onde que l’événement qui les a tués » (p.28). Fin de la citation, je vous laisse faire le point Godwin tout seul, et RIP le respect bis.

Un développement personnel très politique

Pour résumer la pensée de Rhonda Byrne, nous sommes ainsi personnellement responsables de tout ce qui nous arrive : « Nothing can come into your experience unless you summon it through persistent thoughts. » en page 28, soit en français : « Aucune expérience ne vient à vous à moins que vous ne l’ayez appelée à vous à travers vos pensées persistantes »

Les problèmes et les joies qui surviennent dans nos vies ne peuvent pas être dues à nos conditions d’existence ou des circonstances extérieures, mais uniquement aux choix que nous faisons. Ainsi, « perdre notre emploi n’est pas le résultat de la crise économique ; c’est la conséquence de notre pessimisme. Survivre à un cancer du sein n’est pas le résultat de traitements médicaux ; c’est le fruit de notre volonté » (Carl Cederström & André Spicer, Le Syndrôme du bien-être, p.93)

Nous sommes ainsi entièrement responsables de notre destinée, et il n’appartiendrait qu’à nous de la transformer. Il est aisé de voir comment cette vision de l’individu rencontre et nourrit celle de l’agent idéal du néolibéralisme, dans son versant psychologique : celle d’un individu complètement autonome et indépendant, entièrement responsable de sa propre destinée. Si le néolibéralisme devait tenir en une phrase, ça serait celle de Margaret Thatcher : « There is no society ».

La pauvreté, la précarité, les injustices, ne seraient ainsi pas dues à des inégalités structurelles, ni à des choix de politiques publiques, mais parce que, comme le dit finalement si bien Gérard au comptoir du PMU ou certains présidents de la République, ces cons de pauvres manquent juste de bonne volonté pour s’en sortir ; rappelez-vous, il suffirait de traverser la rue pour trouver un emploi.

Les conséquences sociales et politiques de la popularisation de la pensée positive et de son corollaire la loi de l’attraction sont ainsi dramatiques. Et si vous pensez que j’exagère l’influence de la pensée positive sur les sphères économiques et politiques, pensez simplement à notre cher Raffarin (oui, c’était presque le bon vieux temps) qui vantait, aux côtés de Laurie, la « positive attitude »  (désolée si vous avez maintenant cette chanson insupportable dans la tête), ou lisez l’article (en anglais) de la journaliste Catherine Bennett qui parle de l’influence de The Secret sur David Cameron, ancien premier ministre britannique ici. Et pour compléter, je vous invite à lire Happycratie, d’Eva Illouz et d’Edgar Cabanes, Le Syndrome du bien-être de Carl Cederström et André Spicer, et Bright Sided de Barbara Ehrenreich, qui nous éclairent sur les racines communes de la pensée positive et de la psychologie positive, et comment elles tracent une vision de l’individu qui infuse largement les milieux politiques et managériaux.

So années 2000

La psychologie positive, héritière de la pensée positive, signera à l’aube des années 2000 l’entrée de la « positive attitude » dans les milieux académiques, économiques et politiques. Il faut noter que la psychologie positive cherche à se différencier formellement de la pensée positive. Il est vrai qu’elle s’en distingue notablement sur certains points absolument non négligeables : sous-domaine de la psychologie, elle repose sur des études menées par des psychologues qualifiés dont les résultats sont publiés dans des revues révisées par les pairs, conformément aux pratiques de la communauté scientifique. Par ailleurs, elle ne repose pas sur des théories énergétiques ou vibratoires pour expliquer que le « positif attire le positif », et ne cite pas pêle-mêle Bouddha, Platon, Einstein et Edison, sortis de leur contexte, pour soutenir ses propos. Néanmoins, le créateur de la psychologie positive, Martin Seligman, reconnaîtra lui même les racines communes de la pensée positive et de la psychologie positive, qui reposent sur l’idée selon laquelle l’individu est un être aux potentialités illimitées, et qu’une attitude positive est la clé du bonheur et de la réussite (et non le contraire). En un tour de main, on individualise, on privatise la question du bien-être, en faisant une affaire entièrement personnelle plutôt qu’un horizon collectif. Alors, à quoi bon se battre pour un meilleur salaire, une meilleure couverture sociale, ou une meilleure retraite, alors qu’il suffit de travailler sa « positive attitude » pour être heureux, si réussite et bonheur dépendent effectivement uniquement ou principalement de nos dispositions intérieures ?

Alors, à quoi bon se battre pour un meilleur salaire, une meilleure couverture sociale, ou une meilleure retraite, alors qu’il suffit de travailler sa « positive attitude » pour être heureux, si réussite et bonheur dépendent effectivement uniquement ou principalement de nos dispositions intérieures ?

Flairant le bon filon, cette discipline sera dès sa naissance abondamment financée aux Etats-Unis par des acteurs politiques néo-conservateurs (think tank, fondations), qui ont bien vu l’aubaine qui consistait à avoir une discipline académique qui affirmait que le succès personnel et professionnel, c’était principalement dans la tête de chacun. La psychologie positive et ses conclusions (bien qu’éminemment critiquées, notamment sur son objet de recherche « scientifique » : le bonheur – que même Martin Seligman, finira par reconnaître comme étant non objectivable, et donc, ne pouvant faire l’objet d’une approche scientifique ) ont étendu leur influence dans les sphères politiques mais également managériales : un bon employé n’est ainsi pas seulement un employé qui fait bien son boulot. Il doit également être enthousiaste, flexible, adaptable, positif.  Un plan de restructuration ? L’employé modèle, au lieu de paniquer de se faire virer en pleine période de chômage structurel, devra plutôt se réjouir de cette « opportunité de changement » (d’ailleurs, on appelle aujourd’hui les plans de licenciement des « plans de sauvegarde de l’emploi » !) s’il veut s’en sortir. Une pandémie qui met à zéro ton activité ? le prof de yoga modèle devra plutôt se réjouir de cette opportunité inédite de se « recentrer sur soi », au risque de s’attirer encore plus de malheur s’il s’aventurait une minute à penser le contraire, #grateful.

Tant mieux si nous pouvons transformer certains coups durs en opportunités, et heureusement. Mais cela doit être le résultat d’un chemin personnel et non la conséquence d’une injonction à « rebondir » immédiatement en toutes circonstances . Ainsi dans beaucoup de cas, un coup dur est juste… un coup dur, et se forcer à ne pas s’en plaindre, à ne pas être en colère face à une situation d’injustice, ne pas être amer ou abattu face à l’adversité sous prétexte que cela attirerait à nous des expériences encore plus négatives, c’est tout simplement cruel, culpabilisant, et extrêmement anxiogène et bien souvent, contre-productif. Enfin, on voit bien qui aurait à gagner qu’on accepte avec le sourire des plans de licenciement comme des opportunités de rebondir, et qu’on subisse des injustices structurelles tout en promettant d’être encore plus optimiste, adaptable, flexible, pour nous en sortir.

Au-delà de la cruauté de telles assertions, et du maintien d’un statut quo au profit des dominants, il faut également rappeler que ces théories de la pensée positive et de la loi de l’attraction, malgré un recours abondant au jargon scientifique, qui a bon dos quand il s’agit de valider des thèses ésotériques, et moins bon dos quand il s’agit de vaccination et de virologie, sont absolument improuvées voire critiquées par la communauté scientifique.

Physique quantique is the new « New Age »

Les défenseurs de la loi de l’attraction n’hésitent pas à souligner sa validité scientifique. Rappelez vous, il s’agit d’une loi de la nature, au même titre que celle de la gravité. Et s’en suivent moult explications mi-radiophoniques, mi-neuroscientifiques, mi-physique quantique, généralement expliquées par des personnes qui n’ont pas poussé les études scientifiques bien loin, mais après tout, la physique quantique, c’est comme la virologie, quand on a un brin de bon sens c’est quand même pas vraiment compliqué. Enfin bon, ce pauvre Einstein est appelé à la rescousse régulièrement, en prenant toujours soin d’extraire une pauvre citation d’on ne sait où (citez vos sources svp), sans contexte. Quand ce n’est pas Einstein, c’est le Buddha, qui bien qu’il ne soit pas scientifique, fait figure d’autorité. Quand on sait que la première noble vérité du bouddhisme est « Tout n’est que souffrance », j’ai du mal à croire que Bouddha ait conseillé de vibrer plus haut pour attirer son dream job, son dream car, ou la personne de ses rêves dans ses filets.

La plupart du temps, ses auteurs se contentent de fournir un amoncellement d’exemples de « tel patient pour qui ça a fonctionné du tonnerre », mais alors, qui est ce patient, mystère et boule de gomme, vous savez, un peu comme ces textos qu’on recevait au début de la pandémie, dans lesquels tout le monde se découvrait un cousin « haut placé au Ministère », ou encore le fameux « ami noir » de tous les racistes que personne n’a jamais vu.

Bref, il n’en reste pas moins que la loi de l’attraction n’a jamais été prouvée par qui que ce soit, que la physique quantique n’appuie absolument pas les affirmations selon lesquelles nos pensées génèrent des « ondes quantiques » qui traverseraient notre crâne, et encore moins que des ondes nous sont renvoyées par l’Univers. Les neurosciences ne prouvent absolument pas que nos pensées émettent des ondes de qualité différentes en fonction de si elles sont « positives » ou « négatives ».

Si certains scientifiques s’expriment dessus, regardez en général leur domaine de compétences, qui n’est souvent absolument pas celui sur lequel il se prononce. Ce n’est pas parce qu’on est géologue qu’on est apte à parler de neurosciences plus que vous et moi. Et pour les rares qui s’expriment sur leur domaine de compétences sur ce sujet de loi de l’attraction, ce n’est jamais sur la base d’études publiées dans des revues scientifiques sur le sujet, ni sur la base de protocoles ou de résultats précis de recherche. Utiliser son statut et sa renommée scientifique ne fait pas office de preuve, et il faut garder en tête que tout être humain, scientifique de métier ou non, a ses croyances, ses superstitions. Si vous croyez à ces histoires de fréquence vibratoire, je m’en fiche, chacun ses idées, mais pitié arrêtez d’appeler ça une loi et de vous réclamer d’une quelconque scientificité qui trompe les âmes les plus crédules.

En revanche si vous pensez vraiment que c’est une loi universelle de la nature et qu’il est possible de le démontrer, construisez un protocole, trouvez des fonds, et lancez votre programme de recherche avec tous les génies des neurosciences et de la physique quantique qui défendent la loi de l’attraction, et en se concentrant bien fort sur la réussite de votre étude, l’Univers devrait vous renvoyer l’ascenseur. Ne me remerciez pas.

Faut il tout jeter à la poubelle ?

Sur le fond : oui. Sur la forme, je vois bien ce qui peut séduire et aider dans la loi de l’attraction. Déjà, le côté motivationnel. Pour enfoncer des portes ouvertes, oui, quand on est de bonne humeur et / ou qu’on se sent en forme, confiant, alors effectivement, on a plus de chance d’être performant à un entretien d’embauche, ou de faire de nouvelles rencontres que si on arrive abattu ou déprimé. Ça valait bien le coup d’en faire une loi. Néanmoins, cela ne prouve en rien que cela soit le fait de vibrations quelconques, et par ailleurs, si cela met plus de chances de notre côté, notre état d’esprit « positif » n’assure pas seul que nous obtiendrons ce que nous désirons, car, incroyable, nous ne sommes pas seuls sur terre, et peut être que nous sommes une armée de gens positifs à vouloir le même job ou à avoir la même personne de nos rêves et à les désirer ardemment, et que tout positif que nous soyons, nous ne sommes pas tout puissants, et peut-être que l’Univers à autre chose à faire que de s’intéresser à votre future voiture.

Rappel salutaire

Il ne s’agit pas ici de dire que tout votre destin vous échappe, et que votre attitude, votre travail ne valent rien dans la réalisation de vos rêves. Mais simplement que vous n’êtes pas tout-puissant, que vous faites sans doute de votre mieux, et que si ça foire, c’est pas forcément parce que vous avez mal vibré ou eu des pensées « négatives », et s’il vous arrive des merdes, et bien croyez le ou non, ce n’est pas forcément de votre faute. Les explications simplistes empêchent finalement de rechercher en profondeur les racines, les causes de ce qui n’a pas fonctionné (et parfois, d’admettre qu’on en sait rien…) et s’empêcher d’avoir des « pensées négatives » devient contre-productif (ce qui a pour le coup été souligné par les tenants de la psychologie positive).

Si on se penche sur la méthode proposée par la loi de l’attraction, et qu’on se détache de ses élucubrations pseudo-scientifiques, alors oui, il n’y a absolument rien de mal, à s’appuyer sur la méthode qu’elle suggère, qui consiste à 1. définir nos désirs profonds, 2. à chercher à formuler clairement nos besoins, 3. à adopter une attitude qui correspond à ce qu’on souhaite obtenir. Et que cela peut bien sûr nous aider à imaginer une vie qui nous correspond, qui nous plaît mieux.

Mais en faire une loi scientifique universelle à base de vibrations quantiques, en faire une injonction à la positive attitude sous peine de nous menacer des pires malheurs, ou en faire un programme politique culpabilisant qui individualise la souffrance et surresponsabilise les individus : please, STOP.