
Camille est professeure de français depuis 2014, titulaire d’un master 2 en Littératures comparées et du Capes (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second degré). Elle est la co-fondatrice avec Miguel de Yogena, la chaîne éducative du yoga sur Instagram depuis 2023 et des « Cahiers de Yogena » sur Substack depuis 2025 qui proposent un regard critique et documenté sur l’histoire, la philosophie et l’actualité du yoga. Cet article est tiré de son travail publié dans les Cahiers de Yogena en octobre 2025 : « Ciel! Ma féminité! Comment le yoga de la Femme s’inscrit-il dans une longue tradition sexiste?»
" Poser la Femme, c’est poser l’Autre absolu, sans réciprocité, refusant contre l’expérience qu’elle soit un sujet, un semblable. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949.
C’est à la fin du printemps, au cours de mes recherches sur l’association des chakras aux glandes endocrines que je suis tombée sur le « yoga de la Femme » sur Instagram. Quelle n’a pas été ma stupeur en apprenant que j’étais déjà, à seulement 36 ans, une vieille peau morte, déséquilibrée et esclave de mes fluctuations hormonales et de mon utérus ! Moi qui croyais que le débat sur l’hystérie était clos, je n’étais pas au bout de mes peines!
Né en 2015, le “yoga de la femme” est selon sa fondatrice française Tatiana Elle, une “version moderne” du yoga des hormones, lui même mis au point au début des années 1990 par la professeure de yoga brésilienne Dinah Rodriguez selon une méthode dite “naturelle” visant notamment à soulager les déséquilibres hormonaux. En apparence inoffensif au commun des mortel.le.s, le yoga de la Femme défend en réalité une certaine vision du monde (et cela vaut pour l’ensemble des discours autour du « féminin sacré »).
Dans cet article je souhaiterais vous montrer comment la grammaire et le lexique employés, que ce soit dans les posts Instagram (@yogadelafemme_official) ou sur les sites internet de sa fondatrice Tatiana Elle et de ses aficionada, sont porteurs d’une idéologie de droitardé.e.s. Bref, en quoi le yoga de la Femme est, sous son vernis de bienveillance savamment marketée, une pratique essentialisante qui s’inscrit dans une longue tradition sexiste.
D’abord j’analyserai la récurrence du préfixe re/ré/r- dans les verbes à l’infinitif qui jalonnent le discours du yoga de la Femme comme un déclin, une perte, et un retour à un état originel fantasmé. Ensuite j’interrogerai la valeur injonctive implicite de ces infinitifs, qui transforme des propositions bienveillantes en commandements. Puis je m’attarderai sur le lexique mobilisé qui, loin de participer à un discours émancipateur, minore celle qu’il prétend célébrer. Enfin, j’examinerai la métaphore du bassin comme « bol sacré », essentialisation ultime ramenant « la Femme » à sa fonction reproductive et maternelle.
Une grammaire pas si anodine
" Il faut, de toute façon, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu’elles entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu’elles s’y sont mal prises », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006.
Sur le compte Instagram officiel du yoga de la Femme (la marque est déposée depuis 2018 ndlr.) comme sur son site internet faisant la promotion de formations et de cours, les verbes à l’infinitif commençant par le préfixe “re/ré/r-” abondent. On peut y lire qu’il faut « se reconnecter à sa féminité », « retrouver sa libido », « réveiller le désir sexuel », «reconnecter (les femmes) à leur lumière », « réactiver son féminin sacré », « redonner son éclat au teint », « raviver sa lumière », ou encore « rebooster son charme ».
Dans ces exemples, le préfixe re/ré/r- ajoute aux verbes de base « une précision aspectuelle ». En d’autres termes, il indique, non pas que l’action se répète, mais qu’elle revient à un état antérieur supposément en déclin voire complètement perdu. Parallèlement, en disant « retrouver », « réactiver », « réveiller », on pose ce déclin et cette perte comme quelque chose de préalablement vrai. On rend évident le fait qu’on ait besoin d’un rétablissement, d’une restauration. Il est intéressant de noter que l’usage de ces verbes produit implicitement tout un discours narratif. C’est raconter qu’il y aurait eu en chaque femme un état initial de plénitude qu’un événement perturbateur aurait fait décliner ou perdre, et que le yoga de la Femme serait en mesure de restaurer.
Ce récit pose une question cruciale. Quel est donc cet état de plénitude que les femmes doivent retrouver ? L’analyse des compléments d’objet de ces verbes est à la fois révélatrice et effrayante : la féminité, le désir sexuel, la libido, la lumière, l’éclat du teint, ou encore le charme, autant d’éléments centrés sur l’apparence, le corps et la sexualité. Cela nous amène à une autre question : tout cela pour qui ? Pour qui ce désir doit-il être réveillé ? Pour qui le charme doit-il être reboosté ? On devine aisément la logique de séduction hétéronormée, où apparence, corps et sexualité sont définis par le male gaze.
L’usage du préfixe re/ré/r- associé à ce type de récit narratif n’est pas innocent : on trouve ces procédés dans les « discours déclinistes » de la droite et de l’extrême droite. Citons pêle-mêle le « réarmement démographique » d’Emmanuel Macron, le « redressement de la France » par Bayrou, les partis « Renaissance » et le « Rassemblement national ».
Dans notre cas d’étude du yoga de la Femme, la grammaire est porteuse d’une idéologie conservatrice. Elle véhicule une vision du monde sur ce qu’est être une femme, et je dirais même, sur ce que doit être une femme.
De l’art de donner des ordres
Poursuivons cette idée de “devoir” avec la forme des verbes précédemment mentionnés : ce sont des infinitifs présents. En français, le mode de l’infinitif peut revêtir une valeur injonctive, comme lorsqu’on donne un ordre ou une consigne. Dans un contexte de promotion de cours ou de formations du yoga de la Femme, l’emploi de ces verbes crée des obligations implicites : « la Femme » a des tâches à accomplir, une recette de cuisine ou une prescription médicale à suivre pour restaurer sa « féminité » originelle, bref pour (re)devenir une « vraie femme ». Est-ce à dire que cette dernière aurait été négligente ? Serait-elle responsable de son déclin ou de sa perte ?
Les infinitifs injonctifs se doublent d’injonctions sociales sexistes : meuf, prends soin de toi pour être baisable, et n’oublie pas de sourire (on n’aime pas quand tu fais la gueule). Ces injonctions imposent en réalité « un devoir être catégorique », pour reprendre les termes de Simone de Beauvoir, et s’ajoutent à la charge mentale qui est, selon l’expression consacrée, de « devenir la meilleure version de soi-même ». Mais fait-on du yoga pour se lancer sur « le marché à la bonne meuf» ?
A travers ces injonctions, le discours du yoga de la Femme veut nous faire croire que sa pratique est libératrice alors qu’elle n’est que contrôle (contrôle de l’apparence, contrôle du corps, contrôle de la sexualité) et culpabilité (vos problèmes viennent de vous).
Calmer l’hystérique
Attardons-nous maintenant sur le lexique. Le yoga de la Femme propose d’apprendre à calmer l’hystérique qui bouillonne en chaque femme. Comment ? Grâce à sa « méthode douce » qui « combine des pratiques féminines ». Parmi celles-ci se trouve d’abord le fameux yoga des hormones de Dinah Rodriguez qui va permettre aux femmes de « diriger mentalement l’énergie vers l’ensemble des glandes productrices d’hormones ». Une formulation bien floue typique des charlatan.e.s pour brouiller les frontières entre science et croyance, suggérant qu’il est possible de « réguler », « équilibrer », calmer des hormones supposément en délire et ce par des techniques de concentration, de visualisation, ou par la pensée magique.
Plusieurs questions me taraudent. De quelles hormones parle-t-on ? Les hommes n’ont-ils pas aussi un système hormonal ? Ne peuvent-ils pas être sujets à des dérèglements hormonaux ? Leurs hormones fluctuent également et influencent leur bien-être, leur humeur, leur santé. Pourquoi donc sont-ils exclus ? Les adeptes du yoga de la Femme et du féminin sacré sont-iels des endocrinologues ? Spoiler : non.
Poursuivons l’exégèse. Viennent ensuite « le yoga du visage » et « les exercices du visage ». Dans quel but ? On peut lire dans diverses publications que le visage est à « chouchouter », afin de « booster son collagène » et de « lisser et raffermir la peau ». Autrement dit, on prétend prévenir le vieillissement cutané tout en jouant avec les craintes de celles qui ont peur de vieillir dans une société misogyne et âgiste. Comme le rappelle la journaliste Fiona Schmidt sur son compte Instagram : « vieillir n’est pas une maladie.» ! A ces pratiques s’ajoutent le yin yoga, un yoga lent caractérisé par la tenue prolongée d’étirements passifs, et le hatha yoga, considéré – à tort – en France comme doux et méditatif, et comme accessible aux débutant.e.s, aux personnes âgées, aux non sportif.ve.s.
Cette insistance sur la douceur, la lenteur, l’immobilité et l’apparence réactive un très vieux stéréotype de genre selon lequel la féminité c’est : la passivité, la mollesse, la délicatesse. Tout le contraire de l’effort intense. Cette essentialisation ne repose évidemment sur aucune base, et cela a été maintes fois démontré.
Enfin, ces pratiques dites « féminines » sont « saupoudrées de mudras et de points d’acupression ». On file à nouveau la métaphore culinaire. « Saupoudrer » c’est ajouter un petit quelque chose de léger, de futile, d’esthétique. Tout en associant au passage des techniques issues de traditions asiatiques à de simples ornements pour faire joli ou mignon.
Vous l’aurez compris, tout ce lexique renforce davantage les clichés sexistes. Être femme, c’est être belle, délicate, futile, c’est contrôler son apparence, son corps et ses émotions.
L’essentialisation ultime
« Quand l’inconscient collectif, à travers ces instruments de pouvoir que sont les médias et l’industrie de l’entertainment, survalorise la maternité, ce n’est ni par amour du féminin, ni par bienveillance globale. La mère investie de toutes les vertus, c’est le corps collectif qu’on prépare à la régression fasciste. », Virginie Despentes, King Kong Théorie, 2006.
Le discours du yoga de la Femme, qui semble sorti tout droit de La Servante écarlate de Margaret Atwood, atteint son paroxysme essentialiste dans la sacralisation du bassin, « centre du féminin ». Le ventre est « un bol sacré », « un réceptacle de vie », « d’émotions » qui « accueille », « protège », « contient ». Ce « bol » est creux et vide. C’est un « réceptacle » dont la fonction est de recevoir la semence, la vie, un fœtus, et les émotions.
Cette métaphore montre que le corps est réduit à un contenant et les femmes à leur utérus et à leur capacité reproductive. De plus, ce « bol » est « sacré » donc à la fois figé et intouchable. Sacrilège s’il est déshonoré ! Enfin, les verbes associés au ventre font référence au soin maternel : « accueillir », « protéger », « contenir ». Tout ce care, ces tâches que la société attend des femmes sans pour autant les reconnaître et les valoriser… Le ventre est au service de l’autre. Le propos est on ne peut plus clair : « la Femme », c’est « la Femme-Mère », « honorée comme vassale ». C’est la Vierge Marie, « l’image de la femme régénérée » décrite par Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. Quid alors des femmes stériles ? de celles qui ne désirent pas d’enfant ? des femmes ménopausées ? des femmes qui n’ont plus d’utérus ? des femmes trans ?
Ne seraient-elles pas des femmes ?
Conclusion
L’ensemble du discours du yoga de la Femme trahit-il de vieilles obsessions sexistes. L’analyse du préfixe re- révèle une " rhétorique du déclin et de la perte1., tous deux fantasmés. L’examen de la valeur injonctive des infinitifs présents met en relief la façon dont les verbes sont transformés en véritables commandements. L’étude du lexique montre l’essentialisation et la minoration à l’œuvre. Quant à la métaphore du « bol sacré », elle reconduit le vieux cliché patriarcal qui assigne aux femmes la fonction de reproductrice et de mère. Si l’on en croit ce discours, « la Femme » est donc à la fois « la bonne meuf » et la mère, la figure de la prostituée et de la vierge sanctifiée telle un éternel féminin. La fondatrice du yoga de la Femme et ses adeptes balaient d’un revers de manche des siècles de luttes et d’avancées féministes.
Ce discours est profondément excluant, comme le confirme d’ailleurs son intitulé, le yoga de la Femme, dont j’ai parlé dans notre vidéo du 4 octobre 2025. Dans cette vision du monde, que sont les autres ? Comme je l’ai dit précédemment, ce propos exclut par exemple les childfree, les femmes qui n’ont plus d’utérus, les femmes trans, les femmes intersexes, les femmes ménopausées, les femmes stériles, celles qui ne veulent pas être séduisantes, les femmes queer, les femmes non binaires, les femmes handicapées, les femmes malades, les femmes grosses, les femmes croyantes en fait, presque toutes les femmes !
Il est intéressant de noter que ce discours s’inscrit aussi dans des rapports de classe et de race, comme souvent dans le milieu du yoga dans les pays occidentaux : il s’adresse à des femmes qui ont du temps et de l’argent pour prendre soin d’elles, travailler sur elles-mêmes (en France, une formation yoga de la Femme de 200 heures coûte 3100 euros, une retraite de trois jours environ 560 euros, un cours à Paris environ 30 euros). Des femmes majoritairement blanches. Ce seul sujet mérite tout un article que j’ai très envie d’écrire.
Le yoga de la Femme délivre également de fausses promesses thérapeutiques : « diriger mentalement son énergie vers les glandes » ne soigne ni l’endométriose ni l’infertilité ni quoi que ce soit. Comme d’habitude au pays de la charlatanerie, le propos se pare d’un langage pseudo-scientifique pour mieux se légitimer. En procédant ainsi, les émules du yoga de la Femme capitalisent sur la souffrance sous couvert de spiritualité et de bien être… et de la certification Qualiopi (ce qui interroge sur le sérieux de ce label d’Etat concernant les formations de yoga …)
En réalité, derrière tout ce discours, se cache un projet politique réactionnaire : faire en sorte que les femmes « reconnai[ssent] librement [leur] infériorité2 ». La grammaire et le lexique ne sont jamais neutres et peuvent être très puissants, souvenez-vous en ! Dans le cas du yoga de la Femme et plus largement dans celui du féminin sacré, les procédés d’écriture servent et perpétuent une entreprise conservatrice qu’il convient de démanteler.
Yoga de la Flemme plutôt, non ?
Camille, avec la contribution de Miguel pour la relecture.
(Texte édité par Jeanne Pouget)
Vous pouvez retrouver les publications de Camille sur son Substack Les Cahiers de Yogena ainsi que sur Yogena, le compte Instagram de Camille et Miguel.
Image de couverture : Vielle fille, Soutine, vers 1920.
- Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français.
- cf. https://salle421.eu/2017/05/29/le-prefixe-re-comme-marqueur-de-rhetorique-du-
declin-une-variete-dusages-dans-les-discours-politiques-francais/
Bibliographie
Ouvrages
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II Paris, Gallimard, coll. Folio essais 2012 [1949].
Virginie Despentes, King Kong Théorie, Le Livre de Poche, 2021 [2006].
Martin Riegel, JC Pellat, René Rioul, Grammaire méthodique du français, chap. XX, Paris, PUF, 2011 [1994].
Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! éditions iXe, 2014.
Sites internet et réseaux sociaux
- https://salle421.eu/2017/05/29/le-prefixe-re-comme-marqueur-de-rhetorique du-declin-une-variete-dusages-dans-les-discours-politiques-francais/
- Instagram @yogadelafemme_official
- https://yogadelafemme.org
- https://tigre-yoga.com/lifestyle/nos-articles/yoga-femme-un-yoga-femme miraculeux
- https://yay-yoga.com/style-de-yoga/yoga-et-maternite/
- https://www.dinahrodrigues.com.br/copy-of-o-que-e-yth

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