{"id":396,"date":"2020-12-09T17:57:03","date_gmt":"2020-12-09T16:57:03","guid":{"rendered":"https:\/\/cittavritti.fr\/?p=396"},"modified":"2020-12-10T18:51:54","modified_gmt":"2020-12-10T17:51:54","slug":"critique-litteraire-yoga-carrere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cittavritti.fr\/en\/critique-litteraire-yoga-carrere\/","title":{"rendered":"Critique pseudo-litt\u00e9raire #1 : Yoga, E. Carr\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><em>Comme chez Citta Vritti on est \u00e0 la pointe de l\u2019actu, et qu&rsquo;on aime bien le recyclage, je voulais revenir sur la sortie de Yoga, d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re. Oui, ce bouquin sorti en ao\u00fbt, et qui depuis, n\u2019a clairement pas remport\u00e9 le Goncourt.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">J\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 parler un petit peu de ma d\u00e9ception (largement dig\u00e9r\u00e9e depuis) sur mon compte Instagram, je la red\u00e9veloppe pour votre plus grand bonheur davantage ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut pr\u00e9ciser que j\u2019ai lu un certain nombre de livres de Carr\u00e8re. Certains m\u2019ont boulevers\u00e9e (<em>D\u2019autres vies que la mienne<\/em>, par exemple), d\u2019autres captiv\u00e9e (<em>Limonov<\/em>, par exemple). Bien que d\u00e9j\u00e0 passablement agac\u00e9e par le personnage Carr\u00e8re, je trouvais n\u00e9anmoins mon compte dans la lecture de ses romans, passant au-dessus des envol\u00e9es narcissiques pour me laisser emporter par le r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">D&rsquo;abord, la d\u00e9ception.<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Pour tout vous dire, ma premi\u00e8re r\u00e9action quand j\u2019ai su qu\u2019Emmanuel Carr\u00e8re \u00e9crivait un livre sur le yoga, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 de me dire&nbsp;: \u00ab et merde, ben voil\u00e0, entre lui et Marie Kock, tout va \u00eatre super bien dit, et voil\u00e0, ma vie est foutue, moi j\u2019aurai plus rien \u00e0 \u00e9crire de plus sur le yoga, fait chier&nbsp;\u00bb. Vous noterez l\u2019humilit\u00e9 de votre humble servitrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Puis ma deuxi\u00e8me r\u00e9action a \u00e9t\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019esp\u00e8re aussi qu\u2019il sera moins chiant que le Royaume&nbsp;\u00bb (oui, mon langage int\u00e9rieur est tr\u00e8s ch\u00e2ti\u00e9) \u2013 r\u00e9action en fait prononc\u00e9e \u00e0 haute voix \u00e0 la libraire qui m\u2019a souri poliment en me tendant mon re\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux jours apr\u00e8s avoir achet\u00e9 le bouquin, BAM, j\u2019ai chop\u00e9 le coronavirus (sans doute \u00e0 cause de ma fr\u00e9quence vibratoire pourrie, entre ma m\u00e9disance, mon humilit\u00e9 et ma vulgarit\u00e9, cf. futur article sur la loi de l\u2019attraction).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Bref, donc je n\u2019avais que \u00e7a \u00e0 faire de lire <em>Yoga<\/em>, et j\u2019en suis donc venue \u00e0 bout rapidement&nbsp;; bien qu\u2019un peu dans le coltard, je me suis sentie un peu g\u00ean\u00e9e. Voire carr\u00e9ment g\u00ean\u00e9e. Comme je le disais sur mon post Instagram, il n\u2019y a d\u00e9ception que lorsqu\u2019il y a attente. Bien que depuis ma lecture poussive du <em>Royaume<\/em>, Carr\u00e8re et son ego commen\u00e7aient \u00e0 me taper carr\u00e9ment sur le syst\u00e8me, j\u2019esp\u00e9rais que Yoga dessinerait au moins, comme dans son roman sur la naissance du christianisme (et sa crise mystique), une petite histoire du yoga.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Je m\u2019attendais \u00e0 voyager \u00e0 Mohenjo-Daro, sur les bords du Gange, aupr\u00e8s d\u2019asc\u00e8tes forestiers, dans la Bhagavad Gita, chez les shiva\u00eftes du Cachemire, faire un tour \u00e0 Mysore avec Krishnamacharya, \u00e0 Chicago avec Vivekananda, pourquoi pas dans l\u2019Oregon \u00e0 Rajneeshpuram du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Osho.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Que nenni. Yoga nous propose plut\u00f4t une plong\u00e9e dans les tr\u00e9fonds de la psych\u00e9 d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re, qui nous retrace son profond \u00e9pisode d\u00e9pressif, la d\u00e9couverte de sa bipolarit\u00e9, et son chemin, si ce n\u2019est de gu\u00e9rison, de reconstruction. Cela aurait pu \u00eatre un partage bouleversant, passionnant. Les liens qu\u2019il souhaite tisser, selon sa quatri\u00e8me de couverture, entre <em>\u00ab&nbsp;yoga et d\u00e9pression, terrorisme et m\u00e9ditation, sur aspiration \u00e0 l\u2019unit\u00e9 et trouble bipolaire&nbsp;\u00bb, <\/em>auraient pu augurer un regard nouveau, hors des sentiers battus, sur le yoga, aujourd\u2019hui majoritairement per\u00e7u comme une discipline ax\u00e9e sur le \u00ab&nbsp;bien-\u00eatre&nbsp;\u00bb. Malheureusement, loin de consacrer au yoga une recherche et un approfondissement aussi minutieux qu\u2019il l\u2019aura fait pour la naissance du christianisme dans le Royaume, Carr\u00e8re finira dans ce livre par parler uniquement de lui, perdant ainsi sacr\u00e9ment en profondeur par rapport \u00e0 ces pr\u00e9c\u00e9dents romans.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Puis, la g\u00eane.<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Et malheureusement, bien qu\u2019il affirme son ambition de <em>\u00ab&nbsp;rappeler ce que disent rarement les livres de d\u00e9veloppement personnel&nbsp;\u00bb<\/em>, je dois reconna\u00eetre que je n\u2019ai rien lu de bien r\u00e9volutionnaire ou diff\u00e9rent, de ce qui est habituellement dit sur le yoga. Je dois bien s\u00fbr conc\u00e9der que Carr\u00e8re s\u2019attaque assez justement \u00e0 quelques clich\u00e9s sur la pratique du yoga&nbsp;: non, le yoga n\u2019est pas forc\u00e9ment suffisant lorsqu\u2019il s\u2019agit de sant\u00e9 mentale, et il ne pr\u00e9munit pas de la d\u00e9pression (ni de la covid, NDLR). Non, tous les pratiquants et enseignants de yoga ne sont pas des \u00eatres sup\u00e9rieurs, toujours calmes et sereins, et non, en m\u00e9ditation, personne ne vous demande d\u2019arr\u00eater de penser, et oui, la m\u00e9ditation comme le yoga invitent \u00e0 <em>\u00ab&nbsp;travailler avec le mat\u00e9riel existant&nbsp;\u00bb,<\/em> pour citer Carr\u00e8re qui lui m\u00eame, cite ce brave L\u00e9nine, c\u00e9l\u00e8bre ma\u00eetre zen sovi\u00e9tique. Malheureusement, ces quelques st\u00e9r\u00e9otypes bris\u00e9s et les quelques belles d\u00e9finitions po\u00e9tiques du yoga, ne suffisent pas \u00e0 faire oublier la g\u00eane qui \u00e9merge au fur et \u00e0 mesure de la lecture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Du yoga, je n\u2019aurai donc pas appris grand chose, et le r\u00e9cit de Carr\u00e8re ne m\u2019aura pas transform\u00e9e, n\u2019aura laiss\u00e9 aucune empreinte (si ce n\u2019est un poil de compassion pour l\u2019auteur). Le roman est extr\u00eamement descriptif, tr\u00e8s plat, les phrases creuses et d\u00e9sincarn\u00e9es, et les st\u00e9r\u00e9otypes et images convenues, qui frisent parfois le ridicule, s\u2019encha\u00eenent. Plus j\u2019avan\u00e7ais dans la lecture, et plus j&rsquo;\u00e9tais embarrass\u00e9e, et pire&nbsp;: je me mettais \u00e0 lui en vouloir, de venir une nouvelle fois alimenter ces clich\u00e9s, alors qu\u2019il pr\u00e9tend souhaiter montrer que le yoga et la m\u00e9ditation sont&nbsp; \u201c<em>un rapport au monde\u201d<\/em>, une \u201c<em>voie de connaissance, un mode d\u2019acc\u00e8s au r\u00e9el dignes d\u2019occuper une place centrale dans nos vies.<\/em>&nbsp;\u00bb. Les traditions du yoga sont multiples, complexes, mill\u00e9naires, et s\u2019adossent \u00e0 des socles philosophiques \u00e0 vous faire vriller la cervelle (vous l\u2019avez&nbsp;? vri-ll\u00e9 \/ vri-tti&nbsp;?&nbsp;\ud83d\ude09 et Emmanuel Carr\u00e8re vient tout g\u00e2cher en alimentant platitudes et st\u00e9r\u00e9otypes, comme par exemple quand il nous raconte son Union Cosmique avec sa Shakti aux G\u00e9meaux dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel suisse, fa\u00e7on roman \u00e9rotique de n\u00e9o-Tantra. Please help.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Le moment White Savior<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Ensuite, la trame narrative du bouquin m\u2019a sembl\u00e9 d\u2019une banalit\u00e9 consternante: Emmanuel, un homme heureux, mari\u00e9, accompli, pense toucher du doigt le bonheur ; mais commettant l\u2019adult\u00e8re, croquant le fruit d\u00e9fendu, il causera sa propre chute, sa propre expulsion de l\u2019Eden\u00a0; s\u2019ensuit sa descente aux enfers, qui se solde par son hospitalisation \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Sainte Anne (par ailleurs gla\u00e7ante), il retrouve le chemin de la vie en donnant de vagues ateliers d\u2019\u00e9criture \u00e0 des migrants sur l\u2019\u00eele de L\u00e9ros. Bonheur, p\u00e9ch\u00e9 \u00e0 cause d\u2019une femme, chute, r\u00e9demption en se mettant au service des plus d\u00e9munis, y a comme un go\u00fbt de d\u00e9j\u00e0 vu\u2026 Mais alors quand j\u2019ai appris en plus, a posteriori, qu\u2019il a s\u00e9journ\u00e9 seulement quelques jours \u00e0 L\u00e9ros, que c\u2019\u00e9tait bien avant d\u2019\u00eatre hospitalis\u00e9 \u00e0 Sainte Anne, et que donc Carr\u00e8re a fait le choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d\u2019\u00e9crire ce r\u00e9cit si clich\u00e9 de l\u2019humanitaire occidental qui cherche un sens \u00e0 sa vie et son propre salut en pr\u00e9tendant aller sauver les plus d\u00e9munis, alors l\u00e0 j\u2019ai vraiment lev\u00e9 les yeux au ciel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Je ne m\u2019\u00e9tendrais ni sur la coh\u00e9rence du r\u00e9cit, qui semble accouch\u00e9 au forceps et compos\u00e9 de parties disparates, accol\u00e9es cahin-caha les unes aux autres&nbsp;; ni sur la rupture du pacte de lecture, \u00e9voqu\u00e9e par diff\u00e9rents critiques litt\u00e9raires, entre Carr\u00e8re et ses lecteurs&nbsp;: d\u2019un auteur qui, dans ses pr\u00e9c\u00e9dents livres, affirme avoir \u00e0 c\u0153ur de raconter sa v\u00e9rit\u00e9, sans mensonge, dans <em>Yoga, <\/em>les fronti\u00e8res entre fiction et r\u00e9cit deviennent floues, et on se sent un peu flou\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Le mythe de l&rsquo;intellectuel tortur\u00e9<\/h5>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Enfin, Carr\u00e8re adore montrer qu\u2019il est lucide sur ses c\u00f4t\u00e9s sombres, et par son ardeur \u00e0 vouloir d\u00e9voiler les pires aspects de lui-m\u00eame, avec une lucidit\u00e9 et une humilit\u00e9 tr\u00e8s affect\u00e9es \u00e0 mes yeux, tombe dans une forme d\u2019auto-glorification qui m\u2019est assez insupportable. En assumant aux yeux des lecteurs son ego despotique, il semble \u00e0 la fois chercher absolution et admiration, tout en laissant n\u00e9anmoins transpara\u00eetre qu\u2019il tire une certaine fiert\u00e9 de cet esprit tortur\u00e9, en d\u00e9pit de la souffrance qu\u2019il semble lui occasionner. Comme s&rsquo;il pensait au fond que le bonheur \u00e9tait finalement un peu fait pour les imb\u00e9ciles, et que la profondeur intellectuelle ne pouvait venir que d&rsquo;un esprit tortur\u00e9. Le mythe romantique de l&rsquo;intellectuel tortur\u00e9 a la peau dure. Bref, on retrouve le c\u00f4t\u00e9 ultra snob de Carr\u00e8re, qui d\u2019ailleurs n&rsquo;a de cesse de nous prouver qu\u2019il pratique, lui, un \u00ab&nbsp;bon yoga&nbsp;\u00bb : Iyengar, Vipassana, Tai Chi, m\u00eame dans le yoga, il a \u00e0 c\u0153ur de se distinguer\u2026 une d\u00e9marche aux antipodes de celle du yoga.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\">Et vous, vous en avez pens\u00e9 quoi&nbsp;?<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme chez Citta Vritti on est \u00e0 la pointe de l\u2019actu, et qu&rsquo;on aime bien le recyclage, je voulais revenir sur la sortie de Yoga, d\u2019Emmanuel Carr\u00e8re. 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