Les différents samadhi dans les Yoga-Sutra de Patañjali

Si vous avez lu le Yoga-Sutra de Patañjali – ou du moins entendu parler du célèbre yoga aux huit membres (« ashtanga yoga ») dont il traite – vous aurez noté que la notion de « samadhi » y est centrale. Cet état d’immobilité parfaite du mental forme l’ultime étape du Yoga avant la libération. Mais comme l’hindouisme aime imbriquer les concepts dans des catégories et les emboiter elles-mêmes dans des sous catégories … tout est toujours un peu plus compliqué que prévu. On constate en effet qu’il n’est pas question d’un samadhi en général mais de plusieurs samadhi et de « sous samadhi » à divers degrés et que tous ne se valent pas ni ne se situent sur le même plan. Heureusement, Alexandre Astier, historien et spécialiste de l’hindouisme ancien nous éclaire (pradipika!).

Citta Vritti | Nous observons que le Yoga sutra de Patañjali mentionne plusieurs formes ou types de samadhi : pouvez-vous nous présenter brièvement ce découpage ?

Alexandre Astier | En effet les Yoga-Sutra de Patañjali mentionnent plusieurs samadhi. Pour faire simple on peut se concentrer sur le premier chapitre « Samādhi-pāda » consacré à cette notion fondamentale et qui divise le samadhi en deux grandes catégories (I.17-23) : d’une part le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi), qui est lui-même découpé en quatre sous-catégories, et d’autre part le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi). Ces expériences sont reprises plus loin dans le premier pada (I. 41-51) mais désignées cette fois sous le nom de « samapatti » qui est un synonyme (avec ou sans semence : « sa-bija » et « nir-bija »).

On peut expliquer cette diversité par le fait que le Yoga-Sutra est un texte un peu mosaïque qui a, à mon sens, rassemblé plusieurs traditions du yoga pour former un texte de base unifiant les différents courants de pratiques. A travers les deux mots de samadhi et de samapatti, on peut penser que le Yoga-Sutra cherche à rassembler différentes traditions et petits groupes de yogins en reprenant en quelque sorte les mots que chacun préférait.

Pouvez-vous donc nous détailler cette mosaïque de samadhi dans le Yoga-Sutra ? 

Le premier pada (ou chapitre) fait état de deux grandes catégories de samadhi : avec connaissance (I.17) et sans connaissance (I.18).

Le samadhi avec connaissance (samprajñata-samadhi) est une expérience mentale où le yogin obtient une connaissance intégrale de l’objet (ou du support) qui sert de base à sa pratique. Durant ce samadhi, le mental, qui est comme un cristal transparent, assume entièrement les traits de l’objet fixé. Le yogin ne fait plus qu’un avec le support de sa pratique, il s’identifie, s’absorbe totalement dans l’objet de sa pratique de méditation. Ce samadhi avec connaissance vient après un entrainement (qui commence avec les yama, niyama … les fameux huit membres du yoga). Donc ce sont des exercices progressifs de méditation.

Dans ce samadhi avec connaissance le texte nous dit qu’il y a 4 sous variétés selon le degré d’absorption atteint (et qui sont également nommées samapatti à la fin de ce chapitre, I. 41-51) :

  • Le samadhi avec raisonnement (vitarka) : des associations verbales et logiques y subsistent, malgré l’apaisement du mental. La notion de l’objet, le mot de l’objet et la perception de l’objet (les trois aspects de la réalité en épistémologie indienne) se trouvent en parfaite fusion avec le mental. On est dans un fonctionnement mental et verbal, où subsistent des connecteurs logiques et un raisonnement.
  • Le samadhi avec discernement (vicara) : le yogin ne s’arrête plus à la forme de l’objet fixé, mais en connaît les essences élémentaires (les tanmatra). Comme si le yogi pouvait connaitre la structure de la matière, une espèce de vision atomique un peu mystique où l’on n’est plus arrêté à la forme de l’objet mais où l’on connait les composants élémentaires de l’objet.
  • Le samadhi avec félicité (ananda) : dans cette forme de samadhi, le yogin se fixe non plus sur des objets matériels, mais sur les facultés cognitives et sur la structure du mental. La félicité indique à ce stade la prédominance du guna sattva (il s’oppose au guna tamas qui caractérise la tristesse). Le fait de se sentir heureux dans cette forme de samadhi témoigne du maintient d’une forme d’ego puisque se sentir heureux passe par une analyse mentale de la conscience de soi, donc de l’ego. Bhoja [roi érudit de l’Inde au 11e siècle], dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de l’ahamkara (le Principe d’individuation, l’Ego).
  • Le samadhi avec sens de « je suis » (asmita) : c’est une expérience qui repose uniquement sur la conscience du « je » à son stade ultime, correspondant probablement au plus haut niveau du Manifesté dans le classement des tattva, c’est-à-dire à la buddhi, l’Intelligence et la Volonté absolues. Bhoja, dans son commentaire, identifie ce samadhi avec l’expérience de la buddhi (Intelligence et Volonté). Michel Angot (indianiste et sanskritiste français) parle quant à lui du concept de « jesuistée » : une expérience qui ne repose que sur le sens du « je ».

Or certains de ces samadhi semblent évincés dans la suite du texte …

Ces deux premières variétés de samādhi avec connaissance (vitarka  et vicara) sont à nouveau détaillées à la fin du chapitre I (désignés sous le nom de samapatti) mais les deux derniers (ananda et asmita) n’apparaîtront plus dans le texte. Ce qui marque probablement la trace d’un remaniement successif des Yoga-Sūtra, avec des coups de ciseaux, des réinterprétations, des réécritures pour en arriver au texte tel qu’il est. Michel Angot émet l’hypothèse qu’un samadhi avec félicité est difficilement conciliable avec l’idée que « tout est souffrance » affirmée au sutra II.15 (« duhkham eva sarvam« ), idée qui est commune au Yoga-Sūtra et au premier sermon du Bouddha. La condamnation générale du bonheur est une constante de ces spiritualités qui cherchent à échapper au monde et au cycle des renaissances. Quant à asmita (le sens du « je suis ») il devient un facteur de douleur (klesha) au sutra II.3. Ce qui est intéressant c’est que cela nous montre toute une pluralité de pratiques méditatives.

Ainsi la deuxième grande catégorie du samadhi sans connaissance est un peu au sommet de la pyramide des samadhi ?

Le samadhi sans connaissance (a-samprajñata-samadhi) en I.18. est le stade ultime du samadhi qui se réalise après une longue pratique des divers samadhi avec connaissance présentés précédemment. Dans le samadhi avec connaissance, le mental, même très purifié, continue encore de fonctionner (propose des mots, des connecteurs logiques à l’expérience de la méditation).

Quand on passe à l’étage au dessus, au samadhi sans connaissance, le fonctionnement du mental – du moins sa partie consciente – s’arrête. C’est un état difficilement descriptible car il est au-delà des catégories habituelles de la pensée puisque la parole ne peut rien dire et ne peut être analysée par le mental ni aucun raisonnement logique.  C’est seulement quand le yogin revient de cette expérience qu’il peut essayer de mettre des mots dessus. Des mots qui seront fondamentalement imparfaits puisque devant décrire une expérience qui s’est développée en dehors des mots avec un mental ne fonctionnant pas. Donc c’est très difficile à expliquer.

A l’intérieur même de ce samadhi sans connaissance il y a une forme de gradation. Dans la première partie, le mental est à l’arrêt mais la partie inconsciente du mental reste. Ce qui est quasiment révolutionnaire dans un texte aussi ancien puisque l’on considère que le psychisme continue de travailler, ce qu’a très bien mis en lumière Freud au XXe siècle. Les Yoga-Sutra reconnaissent cet aspect là de l’inconscient qu’ils appellent les samskara : des empreintes résiduelles ou des traces des activités antérieures. C’est-à-dire que quand on a fait quelque chose ou que l’on a pensé quelque chose cela créé une trace ou un creux dans le mental, comme un moule, où vont prendre place les pensées et les actions suivantes. Ces samskara permettent d’expliquer les bonnes comme les mauvaises habitudes. Mais c’est un domaine où le mental rationnel ne gère pas, comme dans la notion de l’inconscient freudien.

Pour arriver à la libération définitive (kaivalya) il faut laisser s’épuiser ces samskara de façon à nettoyer définitivement les traces de l’inconscient grâce à l’arrêt des fluctuations du mental. La représentation mentale cesse donc d’être un support et s’efface au profit de ce qui la dépasse, c’est-à-dire le purusha ou le principe spirituel qui est alors libéré.

Concrètement, comment passe-t-on du samadhi avec connaissance au samadhi sans connaissance ?

Dans les catégories inférieures de samadhi (avec connaissance ou semence) il y a production et maintien d’empreintes résiduelles (samskara), qui maintiennent des liens avec la Nature (Prakriti) et le cycle des renaissances. La succession des divers samadhi avec connaissance (ou avec semence) finit par produire une connaissance parfaite (prajña) porteuse d’ordre et de vérité (ṛta) qui engendre une empreinte résiduelle particulière. Ce samskara a la particularité de bloquer et « nettoyer » les autres samskara plus anciens et, en quelque sorte, de les dissoudre. C’est cette opération qui permet le passage vers le samadhi sans connaissance (ou sans semence).

***

Lire aussi la première partie de cet entretien : Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier.

***

Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

Tribulations autour du samadhi avec Alexandre Astier

Le samadhi c’est un peu le Graal des yogis. Huitième et dernière étape du yoga tel que codifié par Patañjali dans les Yoga-Sutra, il est cet état quasi indescriptible qui ouvre la voie à la libération. Alors comment appréhender sur le plan théorique et intellectuel une expérience si subtile qu’elle dépasse le domaine de la cognition? Pour cela nous nous sommes entretenues avec Alexandre Astier, spécialiste de l’Histoire ancienne de l’hindouisme et auteur de nombreux ouvrages à ce sujet (voir sa bibliographie en fin d’article) et que nous apprécions vivement pour ses qualités de pédagogue passionné. Il nous ouvre à travers cet entretien les portes vers la compréhension de ce mystérieux et fascinant samadhi qui n’aura, on l’espère, plus de secret pour vous.

Citta Vritti | Qu’est-ce que « samadhi » ou « le samadhi »? Dans quel cadre idéologique se situe-t-il?  

Alexandre Astier | Samadhi désigne un état contemplatif parfait. Cette notion apparaît pour la première fois de manière détaillée dans les Yoga-Sutra de Patañjali que l’on date des premiers siècles de notre ère. Il y est décrit comme le moyen principal d’atteindre le but ultime qui est la libération. Dans toutes les philosophies de l’Inde ancienne (pas dans le Veda mais à partir des Upanishad, dans la Bhagavad Gita et aussi dans le bouddhisme et le jaïnisme) il y a la recherche fondamentale de la libération (ou de la délivrance) qui consiste en la sortie du cycle des réincarnations. Il y a cet arrière plan idéologique de la croyance en des vies successives, de quelque chose qui transite d’une vie à l’autre et qui s’explique par la loi des conséquences des actes que l’on appelle la loi du karman. Le samadhi est essentiellement dans le texte des Yoga-Sutra le moyen principal pour obtenir cette libération du cycle des renaissances.

C’est un état fondamentalement expérimental, qui n’est pas à proprement parler une connaissance et c’est là que c’est difficile à définir. On est dans quelque chose qui se vit, qui s’expérimente sur soi-même, avec soi-même mais qui n’est pas du domaine de la connaissance idéologique. Dans un langage un peu plus moderne on pourrait parler d’un état méditatif parfait. Par ailleurs, samadhi peut aussi désigner tout autre chose, à savoir le tombeau d’un saint personnage : le lieu de la stabilité et du repos ultime.

Que nous dit l’étymologie de ce mot ?   

Le mot « samādhi » dérive de la racine verbale dhā enrichie de deux préfixes : sam et ā. Dhā signifie « poser », « placer », « établir », « fixer sur ». Le préfixe sam a plusieurs sens : « avec », « ensemble », « complètement », « parfaitement », l’idée d’une totalité, de la perfection. Le ā indique la proximité, l’approche, le mouvement, « vers », dans le sens d’un retour au sujet. Ainsi l’action retourne vers le sujet du verbe, dans une action qui agit sur soi. Samadhi c’est donc la position parfaitement stable du mental, de concentration parfaite, de contemplation parfaite, avec l’idée du repos du mental. C’est la fameuse définition du deuxième sutra du premier chapitre (ou pada) des Yoga sutras : « yogaś cittavṛttinirodhaḥ » (I,2) qui signifie « le yoga est l’arrêt des fluctuations du mental » (les fameuses « citta vritti »!). Donc la notion de samadhi est essentiellement une notion de calme, de repos intérieur jusqu’à l’arrêt du mental.

Mircea Eliade (historien des religions, philosophe et spécialiste du monde indien) avait proposé de traduire samadhi par la notion d’ « enstase », en opposition à l’extase. Une stase c’est un état de cessation d’activité, d’immobilité. L’extase que l’on emploie dans les expériences mystiques religieuses c’est l’idée d’être en dehors de soi, vers un absolu ou une divinité. A partir de cette notion d’extase Mircea Eliade forme le contraire – « en » -, un état stable établit à l’intérieur de soit.

La notion de samadhi prééxiste-t-elle aux Yoga-Sutra?

Probablement que la notion de samadhi existe déjà dans le bouddhisme ancien (le Bouddha ayant vécu au 5e siècle avant notre ère). Il y désigne alors la même chose, à savoir des exercices de méditation que l’on appelle aussi dhyana (comme le septième membre du yoga de Patañjali). Mais concernant le domaine du sanskrit et de la culture brahmanique (hindouisme ancien), le terme apparaît pour la première fois de manière développée dans les Yoga-Sutra. C’est une notion liée à mon avis au milieu culturel du bouddhisme dans la région du Magadha (qui correspond actuellement au nord de l’Etat du Bihar en Inde) et qui a vu naître une culture spécifique autour de la loi du karman et de la méditation. Celle-ci va être reprise et adaptée par le milieu brahmanique alors en pleine réforme, vers une intériorisation et une recherche de pratiques plus méditatives. C’est probablement dans ce cadre là que le yoga et le samadhi, qui est aussi un élément du yoga, sont adaptés et codifiés. 

Qui recherche le samadhi? Est-ce une pratique pour tout le monde ?

Le milieu des Yoga-Sutra est probablement constitué de brahmanes [prêtres, classe sacerdotale], des ascètes renonçants, qui ont décidé de dire non au monde et dont le but est de sortir définitivement du cycle des renaissances. Ils considèrent le samadhi comme l’expérience méditative permettant, après toute une série d’autres expériences, cette sortie du monde. Donc c’est quelque chose qui concerne plutôt une élite spirituelle et de renonçants au monde. Cela dit c’est un exercice qui peut aussi être appréhendé par des gens qui pratiquent un yoga en restant dans le monde et qui pratiquent différentes formes de contemplation, jusqu’à la plus intense.

Quelle est la différence entre l’étape du samadhi, et celle de kaivalya (ou moksha et nirvana) ?

Dans les Yoga-Sutra, la notion de samadhi est l’état contemplatif qui permet d’accéder au kaivalya qui est cette libération du cycle des renaissances. Dans le yoga on a différents exercices méditatifs où le plus élevé et le plus parfait est l’exercice de samadhi qui est complexe et présente plusieurs formes [voir notre article : Les différentes formes de samadhi dans les Yoga-Sutra]. Cet exercice de samadhi permet l’ouverture, le grand saut, le passage vers kaivalya. Autrement dit, samadhi est l’exercice contemplatif préparatoire à kaivalya. Kaivalya est le terme plutôt utilisé dans les philosophies du Samkhya et du Yoga dans un cadre idéologique dualiste. Moksha et nirvana sont des synonymes de kaivalya dans des cadres idéologiques différents : moksha est employé dans le contexte brahmanique des Upanishad et de la philosophie non dualiste. Nirvana est l’équivalent dans le domaine du bouddhisme.

Le samadhi peut-il être atteint de notre vivant ou bien est-ce un état qui ne concerne uniquement l’âme au-delà de la mort physique de l’être ?

Les formes de samadhi sont des exercices contemplatifs que le yogin fait et dans lesquels il peut rester plus ou moins longtemps. Le stade ultime du samadhi ouvre sur le kaivalya et probablement qu’à l’époque des Yoga-Sutra, la libération ne se concevait qu’au moment de la mort et de l’abandon du corps. D’ailleurs, d’une manière générale, la libération était conçue comme ne pouvant se réaliser qu’à la mort du corps physique. Mais assez vite, l’hindouisme va dévelopepr l’idée que l’on peut atteindre la libération et rester en vie jusqu’à la mort du corps : c’est cette notion de « délivré vivant » (« jivan-mukta »). Celle-ci apparait probablement un petit peu dans la Bhagavad Gita mais surtout dans les mouvements tantriques à leur apogée avec Abhinavagupta, le grand maître non dualiste de l’école shivaïte du Cachemire au dixième siècle de notre ère, qui développe cette idée que l’on peut obtenir la libération de son vivant. C’est-à-dire rester délivré vivant des années avant la mort du corps physique pendant que l’âme, le principe spirituel est, lui, déjà délivré.

Lorsque l’on entre en samadhi, est-ce un état définitif ? Ou doit-on continuer de pratiquer ?

Dans les Yoga-Sutra le samadhi est très nettement une expérience limitée dans le temps, qui peut être de quelques minutes, de quelques heures, voire peut-être de quelques jours pour des mystiques très avancés. L’Inde ancienne raconte beaucoup de légendes à propos de maîtres spirituels dont on s’occupe du corps pendant plusieurs jours pour qu’ils restent en vie dans un état de samadhi, c’est-à-dire d’absorption complète. Mais c’est un état méditatif qui est forcément transitoire puisqu’il débouche soit sur le retour dans le monde soit sur la libération. Dans la version ancienne, il débouche sur la libération au moment de la mort. Puis, il débouche ensuite sur cette notion de délivré vivant. A ce moment là on est à la fois dans le monde alors même que le principe spirituel n’y est plus. Mais techniquement le samadhi est limité dans le temps.  

On lit parfois que tel ou tel maître de yoga a « atteint samadhi » : que cela signifie-t-il ? Il semble que ce sont les disciples qui décernent a posteriori cet accomplissement à leurs maîtres. Alors, comment peuvent-ils le savoir ?

Ce n’est plus le samadhi au sens technique d’exercice méditatif mais employé à la place de la notion de délivré vivant. On emploie aussi samadhi pour désigner la mort définitive du corps : le nom pour les tombeaux que j’évoquais plus haut. Cela veut dire que le maître est dans l’état définitif de la fin de la réincarnation de son principe spirituel tout en étant toujours dans le monde. Ou bien c’est qu’il est dans son état méditatif : il ne parle pas, il ne bouge pas, il ne fait rien, il est juste dans la contemplation de sa conscience.

Après, dans des mouvements actuels plus ou moins orientalisants et ésotériques on va dire que tel ou tel maître est un libéré, c’est bien difficile à dire. On peut connaître aussi des expériences courtes dans le temps de cette forme là qui ne sont pas forcément définitives et à ce moment là on est sur d’autres aspects de la spiritualité, voire du domaine de la propagande autour des gourous.

Comment rendre cette expérience par les mots ?

Ce n’est pas possible. Le yogin qui vit cette expérience, quand il revient dans le monde et qu’il récupère l’usage de son mental et de ses mots, va tenter de décrire le souvenirs de ses impressions mais c’est forcément imparfait. Cela peut être décrit de manière différente ; et probablement que les yogins qui étaient dans un cadre dualiste vont le décrire avec des mots dualistes tandis que d’autres yogins qui ont vécu la même chose vont le décrire dans un cadre non dualiste. Dans le cadre du non dualisme : un yoga de l’union de l’Atman et du Brahman, et dans le cadre dualiste un yoga du divorce du principe spirituel Purusha et de la Nature Prakriti [A ce sujet lire notre article : Cliché #1 : « Le yoga c’est l’Union » … ou pas!]. Tout cela est du jeu, du raisonnement intellectuel mais qui est probablement des cadres de l’analyse de la pensée quand on utilise un raisonnement et les mots mais qui décrivent de toute façon de manière imparfaite une expérience qui ne peut pas être décrite par les mots puisqu’elle est au-delà des mots.

***

Lire aussi la deuxième partie de cet entretien avec Alexandre Astier sur le Samadhi : Les différentes formes de samādhi dans les Yoga-Sutra.

***

Vous pouvez retrouver les ouvrages d’Alexandre Astier en librairie, notamment : L’Hindouisme pour les Nuls en 50 notions clés (Paris, Broché, 2020) ; L’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2013) ; Citations hindoues expliquées (Paris, Eyrolles, 2008) ; Les maîtres spirituels de l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2008) ; Petite histoire de l’Inde (Paris, Eyrolles, 2007) ; Comprendre l’hindouisme (Paris, Eyrolles, 2006).

Et pour aller (encore) plus loin, Alexandre Astier a la gentillesse de partager avec nous son orientation bibliographique sur la notion de samadhi :

  • BAREAU André, Jacques MAY, Tara MICKAËL, « Samādhi », dans Sylvain Auroux (dir.),
    Encyclopédie Philosophique Universelle, II : Les Notions Philosophiques, Tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 2894-2896.
  • ANGOT Michel, « Samādhi », dans Le Yoga-Sūtra de Patañjali, le Yoga-Bhāṣya de Vyāsa, édition, traduction et présentation de Michel ANGOT, Les Belles Lettres, 2008, 2nde éd. 2012, p. 841-843.
  • SARBACKER Stuart Ray, Samādhi: The Numinous and Cessative in Indo-Tibetan Yoga, Albany, State University of New York Press, 2005.
  • BRYANT Edwin F., « Samādhi in the Yoga Sūtras », in Halvor Eifring (ed.), Asian
    Traditions of Meditation
    , Honolulu, University of Hawai’i Press, 2016, p. 48-70.

Image : Partie centrale du tableau Trois Aspects de l’Absolu de Bulaki. Tiré d’un manuscrit de Nath Charit, 1823, Inde. Aquarelle opaque, or et alliage d’étain sur papier ; 47 x 123 cm. Mehrangarh Museum Trust, Rajasthan.

Le confinement, une opportunité d’aller vers un meilleur « soi » ?

J’ai eu la chance d’être invitée par la cool équipe du podcast 20 minutes avant la fin du monde pour parler bonheur, écologie, yoga & capitalisme. A l’occasion de la sortie du premier épisode sur l’injonction au bonheur, je voulais partager un petit texte qui fait écho à l’épisode, que j’avais écrit pendant le premier confinement, un peu ahurie par les articles et les posts qui circulaient alors pour nous inviter à « réussir notre confinement ». WTF ? Laissez nous tranquilles.

Face à la déferlante des cours de yoga en ligne en ce moment si particulier, je vois passer des articles critiques sur ce qui semble être parfois reçu comme une énième injonction au bien-être dans un contexte mondial pourtant terrifiant, une énième injonction à la performance, à l’amélioration de soi, qui contraste violemment avec le quotidien difficile de ceux qui continuent de s’exposer pour travailler, de ceux qui s’enfoncent dans la précarité, de ceux qui sont touchés de près ou de loin par la maladie. Par exemple, cet article de la journaliste Barbara Krief : Manger équilibré, faire du yoga… Même enfermés, on n’aura donc jamais la paix ? Ces critiques sont alimentées par des discours bien réels véhiculés dans les milieux du « bien-être » (mais pas que, et ici c’est la fracture sociale se révèle cruellement, alors que certains voudraient nous faire croire que le virus nous met tous à égalité) qui engagent à profiter du confinement pour faire retraite et s’adonner au souci de soi.

Tais toi stp.

Il ne s’agit pas de s’auto-flageller si nous avons la chance de vivre un confinement plus ou moins confortable, simplement de reconnaître qu’il s’agit là d’un immense privilège, et de là peut-être s’abstenir d’ériger le souci de soi retrouvé comme un modèle pour mieux vivre son confinement. Non, ce confinement n’est pas pour tout le monde l’occasion de faire une retraite et de revenir à l’essentiel. Ces critiques, qui ne viennent pas du monde du yoga, mettent le doigt sur les tensions qui le traversent aujourd’hui. La pratique du yoga telle qu’elle est largement présentée de nos jours peut donner le sentiment au mieux d’être complètement déconnectée du réel, au pire d’être une pratique narcissique, normative et performative.

Le yoga, comme tant d’autres objets culturels, s’est transformé au fil des siècles et au gré de sa circulation et de son installation dans différents paysages culturels. Sur de nombreux aspects, c’est tant mieux ; une pratique qui se fige est une pratique qui se meurt. Malheureusement, comme tant d’autres objets culturels, son propos est aujourd’hui récupéré et subverti par l’idéologie néolibérale. Avec celle-ci, le langage et la pensée économique ont colonisé tous les pans de nos vies et de nos imaginaires, y compris notre relation à nous-mêmes. Cet élargissement d’une logique économique, de performance et de rentabilité, à tous les champs de notre existence (loisirs, vie intime, relations amoureuses, etc.) peut être notamment relié à la popularisation de la notion de capital humain, développée en 1965 par l’économiste Gary Becker. Le capital humain désigne les compétences, les savoirs et les expériences d’un individu et va conditionner son employabilité. Forcément indissociable de la personne qui le détient, celle-ci, pour améliorer son employabilité, va engager désormais l’entièreté de son être dans une démarche d’investissement constant pour s’améliorer, pour ménager sa santé, optimiser son sommeil, etc. L’auto-discipline et l’amélioration permanente de soi devient la condition de notre différenciation et donc de notre employabilité sur un marché de l’emploi ultra flexible et compétitif, qui ne recherche plus des compétences, mais des individus adaptables à merci, capables de suivre ses transformations.

Nous devenons ainsi entrepreneurs de nous-mêmes, nous nous considérons comme un capital, et à l’image de l’entreprise à laquelle nous nous identifions désormais, notre relation à nous-mêmes est établie sur une pensée économique, sur des modalités gestionnaires, managériales : nous cherchons ainsi à gérer nos émotions, à lisser nos défauts, à rentabiliser notre temps, à optimiser notre énergie, à augmenter notre concentration, à faire fructifier nos qualités, à rentabiliser jusque notre sommeil, à surveiller notre alimentation, à capitaliser sur chacune de nos expériences, même nos loisirs, bref, à être tout le temps productifs, performants, utilitaristes, modifiant ainsi profondément le rapport à soi et à la façon dont nous habitons nos existences (nous laissant je pense profondément vides et épuisés.)

Don Draper x Méditation

Pour reprendre l’exemple particulier du yoga, celui ci est souvent présenté aujourd’hui comme le Graal pour atteindre cet accomplissement de soi. Il permettrait de mieux « gérer » ses émotions ; de «réduire » le stress, d’améliorer nos performances au travail, d’optimiser notre sommeil, de booster notre vitalité, de nous épauler dans nos accomplissements personnels, de faire de nous de meilleurs amants (si, si.) etc etc.

Il nous permettrait d’aller vers une « meilleure version de nous-mêmes », comme un logiciel qu’on pourrait mettre à jour. D’être plus calme, plus tonique, plus ceci, plus cela. Si tous ces effets, ces nouveaux « super pouvoirs » sont plus ou moins réels, les maîtres du yoga avaient prévenu il y a fort longtemps, de se méfier d’eux ; car s’identifier à eux constitue l’un des obstacles le plus grand à l’atteinte du yoga, cet état où nous cessons justement de nous identifier aux fluctuations de notre psyché (pour ne prendre qu’une définition du yoga, il en existe des milliers.).

Loin d’être une quête initiale de bien-être ou d’accomplissement de soi, loin d’être un outil au service d’une capitalisation sur soi et d’une amélioration de nos performances,  l’esprit du yoga (car il serait vain de se raccrocher à un yoga « originel ») nous invite à nous dés-identifier de ce « moi », de notre personnalité, complètement construite et illusoire. Illusoire, non pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle existe en réaction à, en conséquence de, par rapport à. L’esprit du yoga invite à prendre ce « moi », ahamkara, pour ce qu’il est : une personnalité mouvante, construite en réaction à notre environnement, façonnée par de multiples conditionnements conscients et inconscients. La méditation tient alors presque d’une démarche sociologique de déconditionnement, même si leurs objectifs et leurs méthodes sont différents.

Le chemin de yoga invite à prendre conscience de nos déterminismes, de ce qui nous conditionne, pour mieux s’en défaire, s’en détacher. Et cela comprend, entre autres, un travail pour prendre conscience et pour nous défaire de ces injonctions intériorisées de performance, de maximisation, de résilience, en identifiant leur source, leur racine, leur influence, pour mieux s’en libérer.

Car le yoga, loin d’être un chemin de performance, est avant tout un chemin de libération, d’émancipation.

La place de la méditation dans l’enseignement du Bouddha

La méditation, nom générique utilisé pour désigner une pluralité de pratiques issues de traditions spirituelles ou religieuses différentes, est extrêmement populaire aujourd’hui en France et en Occident. Spontanément associée au bouddhisme dans l’imaginaire occidental, elle fait l’objet de nombreuses idées reçues, tant sur ses desseins que sur ses modalités pratiques. Elle permettrait ainsi de « rester » ou « devenir zen »1, elle serait pour certains une façon de s’échapper du monde matériel, elle consisterait à rester assis en « ne  pensant à rien », ou à « faire le vide dans sa tête », etc.  

Sans prétendre traiter le sujet de façon exhaustive, nous tenterons ici de revenir à quelques textes fondamentaux de la tradition bouddhiste et plus particulièrement au Satipatthana Sutta, le Sutra des Quatre Fondamentaux de l’attention, pour définir la place que tient la méditation dans la doctrine bouddhiste et nous intéresser aux techniques de méditation décrites par le Bouddha Shakyamouni dans le Satipatthana Sutta, pour atteindre le Nirvana, la libération d’un mode d’existence conditionné.  

La place de la méditation dans la doctrine bouddhiste 

En langue pali, la méditation est désignée par le terme « bhavana », qui vient du sanskrit, et dont la racine bhav, dérivée du vocabulaire agricole signifie initialement « cultiver » ou « prendre soin de »2. Par extension, bhav est plus généralement traduit par les termes « état » ou « devenir ». Bhavana, dans le bouddhisme, indique ainsi la pratique d’une discipline mentale, d’une culture mentale, qui vise à débarrasser l’esprit de ce qui le trouble et à cultiver un certain nombre de qualités, afin de conduire à la compréhension de la réalité telle qu’elle est3

Tenant une place centrale dans l’imaginaire occidental lorsque le bouddhisme est évoqué, il semblerait pourtant que la méditation ait été en partie délaissée par certains courants du bouddhisme. Walpola Rahula, moine sri lankais et auteur prolifique, dira ainsi que la méditation, à partir du 18e siècle, semble avoir été « réduite à un rituel technique consistant à  réciter des formules et à brûler des bougies  »4

Pourtant, en se plongeant dans les canons bouddhistes, c’est-à-dire dans les discours du Bouddha tels qu’ils ont été rapportés, et dans lesquels il partage son expérience et la voie qui selon lui conduit à la cessation de la souffrance, force est de constater que la méditation tient une place majeure dans les pratiques à suivre pour réaliser l’éveil, bien qu’elle ne soit pas l’unique. 

En effet, le Noble Sentier Octuple, la Voie bouddhiste partagée par le Bouddha pour atteindre la libération, lors de son premier discours à Sarnath où il expose les Quatre Nobles Vérités, indique les huit aspects à suivre simultanément pour cultiver les trois éléments essentiels de la discipline bouddhiste que sont : la conduite éthique (Sila) ; la discipline mentale (Samadhi) ; la sagesse (Panna).

Ces trois aspects du Noble Sentier Octuple sont interdépendants et ne sauraient être pratiqués l’un sans l’autre. En effet, l’éthique permet d’une part de trouver la tranquillité nécessaire à la pratique méditative et d’autre part prémunit de la tentation de s’approprier les bénéfices ou  « pouvoirs » qui résultent de la pratique de la méditation. La pratique méditative s’attache à  développer une compréhension juste et directe des phénomènes.  

La discipline mentale, l’entrainement de l’esprit, est ainsi l’un des trois piliers de la Voie bouddhiste, et se décompose lui-même en trois facteurs : l’Effort juste (sammā-vāyāma),  l’Attention juste (sammā-sati) et la Concentration juste (sammā-samādhi). 

En quoi discipline mentale est-elle une voie vers la cessation de la souffrance ?

On distingue dans le bouddhisme deux formes de méditation. La première est appelée en pali samatha, la concentration, et elle concourt à unifier le champ de l’esprit et à surmonter la distraction. Selon le Bouddha, cette méditation ne  permettrait pas d’accéder à la Vérité, au Nirvana, mais serait un moyen de favoriser la  concentration et constitue un préalable à la méditation vipassana5.

Le Bouddha met d’ailleurs en garde contre une pratique de la concentration erronée, qui entrainerait à fuir les complexités de l’existence et de la souffrance, au lieu d’y faire face6.

La deuxième est donc la célèbre méditation vipassana, méthode analytique fondée sur l’attention et l’observation. Cette pratique consiste à regarder avec profondeur le monde afin de percevoir l’essence des choses. Elle permet de développer une vision pénétrante et à sortir ainsi de l’ignorance, avidya, et d’accéder à la réalisation du Nirvana7

Le sutra qui traite en détail les quatre formes de méditation ou d’entrainement mental est le Satipatthana Sutta, sur lequel on vous propose de nous pencher brièvement. Vous pouvez le retrouver ici si vous souhaitez le lire avant de poursuivre l’article !

Les Quatre Établissements de l’attention 

Dans le Satipatthana Sutta, le Bouddha s’attache à exposer en détail la technique de méditation vipassana. C’est un discours qui figure aussi bien dans les canons pali,  chinois, et tibétain et c’est l’un des textes les plus commentés et récités de la tradition bouddhiste.  

Le terme Satipatthana se compose du terme sati, qui signifie « attention », « prise de  conscience », et du terme upatthana, traduit par «lieu de demeure»,  «établissement» ou «application». Il s’agit ainsi de s’établir dans l’attention, dans la prise de conscience, dans les quatre méthodes de méditation proposées. 

Le sutra se divise en six sections. La première indique dans quelles circonstances le discours a été prononcé, fidèle à la demande du Bouddha de toujours contextualiser ses discours, et indique l’importance de l’enseignement qui va suivre, puisque le Bouddha précise qu’il s’agit du seul sentier qui permet « la purification des êtres, la conquête des douleurs et des peines, à la destruction des souffrances physiques et morales, à l’acquisition de la conduite droite, à la réalisation du Nibbana ».

La deuxième partie s’intéresse à la méthode d’attention au corps et invite à réaliser son impermanence.

La troisième décrit la méthode d’attention à nos sensations, et invite à constater la nature impermanente des sensations, et leur nature conditionnée en identifiant leur racine.

La quatrième décrit la méthode d’attention à notre esprit et elle invite à réaliser la nature changeante de l’esprit.

La cinquième s’intéresse à la méthode d’attention aux objets de l’esprit, qui sont de cinq sortes mais que nous ne détaillerons pas ici, et invite le pratiquant à examiner les sujets moraux, philosophiques et intellectuels propres à la doctrine bouddhiste.

Enfin, la dernière partie indique à la fois la patience et la détermination nécessaire dans la pratique et en même temps l’assurance aux moines des résultats et de l’efficacité de la technique pour atteindre la libération dans cette vie-même. 

Bas relief au parc des Gazelles à Sarnath, là où le Bouddha a fait son premier sermon (c) Zineb Fahsi

Ce sutra montre ainsi que la méditation vipassana, dans la pensée bouddhiste, vise à cultiver l’observation analytique du corps, des sensations, de l’esprit et des formations de l’esprit et à les déconstruire, afin de développer une compréhension juste des phénomènes. 

Les exercices proposés par le Bouddha nous proposent de réaliser de façon directe, par l’observation, les trois fondamentaux de l’existence selon le bouddhisme :

  • le non-soi (anatta), ou l’interdépendance : rien n’existe de façon indépendante, par lui-même. Il n’y a pas de « Soi » indépendant, le « Soi » n’existe qu’en relation à. C’est une différence fondamentale avec l’hindouisme, dans lequel il existe un « Soi » éternel et immuable (Purusha ou Atman)
  • l’impermanence (annica) : tout est par nature toujours changeant, rien n’est figé.
  • la souffrance (dukkha) : tout étant impermanent, il est impossible de trouver une satisfaction ultime et définitive dans ce monde : la souffrance est inhérente, intrinsèque à la condition humaine (#feelgood)

Par la pratique de la méditation, le Bouddha présente une voie qui invite à faire l’expérience incarnée et personnelle de la Sagesse, au-delà de la simple compréhension intellectuelle, bien que celle-ci soit aussi nécessaire.

Elle vise à libérer le pratiquant de l’illusion concernant la nature des choses et des phénomènes et lui permet de voir  la réalité telle qu’elle est. Comme le suggère Thich Nhat Hanh, « ce sutra nous enseigne aussi à résister à toutes les attitudes dogmatiques»8, car par la pratique de l’attention et de l’observation, il invite à faire l’expérience directe de la doctrine bouddhiste, plutôt qu’à l’accepter aveuglément. Nous retrouvons ici la primauté de l’expérience et du chemin personnel qui caractérise le bouddhisme. 

La méditation, vers une vision juste de la nature du monde

La méthode des quatre établissements de l’attention consiste à observer en profondeur, dans  l’attitude « sans désirer avidement ni ressentir d’aversion ». L’attention ne s’attache, ne repousse, ne réprimande ni ne réprime, de sorte que la vraie nature des dharma peut se révéler à la lumière  de l’observation attentive.

Thich Nhat Hahn
Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention

Ainsi, loin des clichés qui font de la méditation une pratique détachée du monde ou l’unique pratique du bouddhisme, la méditation s’exerce en lien avec les deux autres aspects du Noble SentierOctuple, que sont l’Ethique et la Sagesse. Également, celle-ci ne consiste pas  à « faire le vide » dans sa tête mais au contraire à observer avec acuité la nature des phénomènes physiques et mentaux pour en acquérir une vision juste. Elle ne vise pas non plus à développer un calme intérieur, même si elle le permet, mais bien d’accéder à la libération d’un mode d’existence conditionné. 

Enfin, ce sutra nous rappelle également de façon emblématique la nature de l’enseignement du  Bouddha, qui ne partage pas un dogme ou une doctrine révélée, mais bien sa propre expérience et le chemin qui l’ont mené à la cessation de la souffrance. Ainsi, conjointement à l’étude des textes bouddhistes, qui permettent de développer une compréhension intellectuelle des choses, il nous rappelle qu’il est indispensable, si l’on souhaite suivre ce chemin, de développer une discipline  incarnée et personnelle, à la fois éthique et de méditation. 

Notes

1Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.68 

2Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

3Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.95

4Ibid, p.94 

5Cornu, Philippe, Bouddhisme et pleine conscience, Les enjeux de la spiritualité de demain, S.E.R. | « Études » 2016/9, p.72 

6Hanh, Thich Nhat. Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition), Albin Michel.

7Rahula, Walpola, L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens, Editions du Seuil, p.96

8Hanh, Thich Nhat, Transformation et guérison : Le Sutra des Quatre Établissements de l’attention (French  Edition) . Albin Michel

Plaidoyer pour que les hommes aillent se rhabiller


Pleine lune (en lion !) oblige, c’est le moment idéal pour une chronique de Kali. Car malgré mon amour pour la science, je ne reste pas insensible à l’astrologie. Pleine lune, pic d’énergie toussa. Et je suis lion en plus, signe de feu. Alors pleine lune en lion = fuego intense, pita rising … Bref tu vois. Et puis surtout, j’ai plein de boulot qui m’attend alors je préfère procrastiner en me défoulant ici plutôt qu’en prenant le taureau par les cornes et m’atteler à l’action.

« iféchooooo » : et aloooors ?!

J’en profite donc pour partager avec vous un sujet qui me rend hystérique depuis looooongtemps : les hommes qui enlèvent leur t-shirt en cours de yoga et pratiquent torse nu à l’aise Blaise « parcekil fé choooo ». Je ne parle pas ici des cours perso chez soi où chacun est libre de se faire pendouiller le zgeg à l’air dans sirsasana si ça lui chante. Mais de ce moment où, en cours collectif de yoga, les t-shirts tombent soudainement après 3 chaturanga comme si c’était normal. Parce qu’« ifé chooooooo ». Ah bon ? Mais moi aussi j’ai chaud Michel tu crois quoi, et je garde mon haut en fait, c’est quoi ça ! A ce moment précis, je n’ai qu’une seule envie : me foutre les eins à l’air et continuer le cours en sautillant normal – et voir ce que le/la prof va dire. Je suis sûre que cela créerait, au mieux, un malaise, et qu’au pire le/la prof me demanderait de me rhabiller (sans même penser à demander la même chose aux concernés). Je n’ai jamais osé mais je me suis promis qu’un jour je le ferai. Je parle ici en tant qu’élève, pas en tant que prof où j’ai la chance d’avoir des élèves qui restent habillés (merci à eux).

Lorsque j’habitais en Thaïlande, la plupart des hommes (occidentaux) se désapaient pendant les cours (climat chaud et humide certes mais la pesanteur des tropiques affecte similairement les hommes et les femmes voyez-vous) sans que cela ne pose de problème à personne. J’ai même assisté à des formations où les profs (occidentaux) faisaient l’intégralité de leur formation torse nu. Petit disclaimer en passant sur l’insulte absolue que constitue la nudité en Asie mais passons (#neocolonialisme #bisou). Il n’est pas question ici de pudibonderie, je ne suis pas choquée en soi de voir un torse d’homme. A part lorsque celui-ci t’asperge de sa sueur au moindre saut, je préférerais qu’un bon bout de tissu posé sur sa peau éponge cette douche malvenue et non désirée. Mais il est surtout question ici des inégalités engendrées : vous conviendrez que la même attitude venant de la gente féminine serait mal vue. On nous demanderait de nous rhabiller. So what ? Deux poids deux mesures. Donc il faut choisir : tous à poil ou tous habillés. C’est ça l’égalité.

Narcissisme VS modestie

Ensuite, ce qui me dérange c’est la masculinité virile alpha narcissique (assumée ou non) qui se dégage d’une telle attitude. A vouloir absolument afficher, étaler son corps, ses muscles, sa testostérone aux yeux du monde « parckifé choooooo ». J’en avais parlé avec mon ex qui enlevait son t-shirt systématiquement au bout de 15 minutes de cours (on était en Thaïlande, il faisait très humide et il transpirait beaucoup). Suite à cette discussion il a donc décidé de garder son t-shirt, et oh surprise, tout s’est bien passé. A la fin du cours son t-shirt était trempé mais magie de l’hygiène et de l’organisation : il se lavait et changeait de t-shirt car il pensait à en prendre un de rechange dans son sac. Je sais ce que certains se disent : oulalala quelle nana castratrice, pauvre petit poulet soumis ! Rassurez-vous, il a tiqué deux secondes (comme tous les hommes qui se font remettre à leur place dans leurs petites certitudes), puis il a réfléchi et il s’en est remis : ça s’appelle l’éducation et la remise en question. L’intelligence et l’ouverture d’esprit quoi. Et, scoop : notre libido n’en n’a pas été affectée pour un sous.

Par ailleurs, quand je prends des cours avec des professeurs indiens (en France ou en Inde), ils transpirent aussi beaucoup mais restent habillés … La nudité n’est vraiment pas nécessaire en fait. Et pour nos amis adeptes de la tradition : bah le yoga se pratique habillé tout simplement. Vous savez, toute cette rhétorique de pureté chère à l’hindouisme et puis tout simplement des valeurs de respect, de modestie et de pudeur si chères aux valeurs du yoga. En termes d’ajustements aussi ça n’est pas pratique : qui a envie d’aller poser ses mains sur une peau de poulpe glissante ? J’avoue que ça me dégoute. Ça me dégoute dans les faits et ça me dégoûte symboliquement : Jason, fous un putain de t-shirt, ton corps ne nous intéresse pas. Tu te kiff à te regarder faire un handstand à moitié à oilp devant une audience à 90% féminine ? Ravale ton égo hors de propos et vas te rhabiller. Une salle de yoga n’est pas un lieu de démonstration narcissique ni un sauna.

Aux armes!

Donc, que faire ? Si vous avez des amis qui font ça, dites leur gentillement, ça les fera sans doute, si ce n’est changer d’avis, au moins gamberger. Si vous êtes profs, dites à vos élèves de se rhabiller. Soit à la méthode Iyengar (haut et fort pour bien les calmer), ou méthode douce (discrètement et avec un sourire bienveillant). Je dis méthode Iyengar car l’un de mes anciens profs d’Iyengar (formé par BKS himself), avait un jour affiché sèchement l’un des élèves de notre cours à ce sujet. Le pauvre type n’avait pas moufté et avait rampé fissa comme une limasse se resaper. Instant de jouissance personnelle j’avoue.

Et sinon pour les courageuses et quand les cours reprendront en studio : je suis prête à lancer un mouvement pour qu’à chaque homme qui fasse tomber le t-shirt, les femmes en fassent de même. Une sorte de happening pour faire évoluer un peu les mentalités. Et qu’à partir de là, une décision soit prise en conscience par les studios : soit tout le monde a le droit d’être torse nu, soit tout le monde reste couvert. Ce n’est pas de l’intolérance mais de l’égalité. Vous êtes chaudes ou bien ?

Pourquoi la loi de l’attraction me rend chèvre

La loi de l’attraction et la pensée positive sont aujourd’hui omniprésentes dans le milieu du bien-être et de la spiritualité, que ce soit dans la bouche de coachs, de professeurs de yoga, ou de citations sur fond de jolis paysages sur les réseaux sociaux. Chez Citta Vritti, on pense qu’il faut en finir avec la loi de l’attraction, et on vous dit pourquoi.

La loi de l’attraction, c’est un peu le marronnier dans le milieu bien-être / spiritualité / développement personnel / yoga / New Age. Un peu comme Le Point qui nous gratifie chaque année de son classement des meilleurs hôpitaux, il est difficile quand on baigne dans l’univers du yoga d’échapper à cette fameuse loi de l’attraction et à ses dérivés, tou.te.s initialement issu.e.s d’un même courant, celui de la pensée positive. Elles sont aujourd’hui toutes deux devenues tellement mainstream qu’elles influencent le monde politique et économique.

Petit disclaimer en préambule : j’ai conscience que les personnes qui l’enseignent ne pensent pas forcément à mal et je remercie celles qui ont partagé avec moi leur expérience personnelle sur comment ces théories ont pu les aider. Si certain.e.s trouvent du réconfort ou du pouvoir personnel dans de telles théories / pratiques, tant mieux, mais l’exemple ne vaut pas démonstration et ne valide pas le bien-fondé d’une théorie. Je ne cherche pas par ailleurs à ridiculiser les personnes qui y croient ou qui en font usage mais à retracer l’histoire d’une telle pensée et de ses influences, à alerter sur ses conséquences philosophiques, politiques, et sociales et à rappeler son absence de validité scientifique malgré des recours répétés au jargon scientifique pour la légitimer.

Ce que nous dit la loi de l’attraction

Commençons par nous intéresser à ce que nous dit cette fameuse loi de l’attraction.

Prenons simplement les mots de Rhonda Byrne, icône du développement personnel australienne qui a contribué à la populariser en 2006 avec son livre Le Secret :

« Ce qui se ressemble s’assemble. Ce à quoi vous pensez maintenant façonnera votre vie future. Vous créez votre vie avec vos pensées. Vous créez sans arrêt parce que vous pensez sans arrêt. Ce à quoi vous pensez le plus ou ce sur quoi vous vous concentrez le plus, est ce qui se manifestera dans votre vie»

Le Secret, Rhonda Byrne, P.25

Elle affirme ainsi que notre réalité est le reflet exact de nos pensées, qu’elles soient conscientes ou inconscientes. Nos pensées « positives » attireraient ainsi des expériences positives et nos pensées « négatives » des expériences négatives. Comment cela est-ce possible ?

Cela repose sur l’idée que nous sommes des êtres de pure énergie, et que les énergies de même nature / fréquence / vibration s’attirent. Nos pensées vibreraient à une certaine fréquence, différentes selon si ces pensées sont « négatives » ou « positives » (la subjectivité des notions de « positif » ou « négatif » en fonction des époques, des cultures, ou des individus ne semble pas poser problème. Selon Rhonda Byrne, les pensées  « positives » sont celles qui nous font sentir bien et « négatives » celles qui nous font sentir mal. La complexité de la psyché humaine peut donc aller se rhabiller : quid des normes intériorisées par exemple ?). Ces ondes seraient transmises à l’Univers ( ? ), qui nous renverrait en écho des ondes sur la même fréquence.

Pour résumer, ce sont nos pensées qui créent notre réalité et nos circonstances extérieures, via un jeu de résonances vibratoires. Après tout, pourquoi pas, si cela était présenté comme une opinion, une croyance personnelle. Mais non, cette affirmation est présentée par ses partisans comme une loi fondamentale physique de l’univers, au même titre que celle de la gravité. Elle régirait ainsi incontestablement le fonctionnement du monde, et se vérifierait sans exception aucune, s’appliquant à chacun d’entre nous, qu’on en ait conscience ou non :

« Nous vivons dans un univers dans lequel il y a des lois, tout comme la loi de la gravité. Si vous tombez d’un immeuble, peu importe que vous soyez une bonne ou une mauvaise personne, vous vous écraserez sur le sol. La loi de l’attraction est une loi de la nature. Elle est aussi impartiale et impersonnelle que la loi de la gravité. Elle est précise, et exacte. »

the secret, Rhonda Byrne, p.27

Si vous êtes tenté.e.s de dire à la lecture de cette introduction que ces définitions sont caricaturales, et qu’elle ne reflète pas réellement la subtilité de cette « loi », je vous laisse poursuivre la lecture pour constater que malheureusement, ses plus grands partisans ne s’embarrassent d’aucune nuance.

Une brève histoire de la pensée positive

Remontons au milieu du 19e siècle, aux Etats-Unis, pour mieux comprendre la genèse d’une telle pensée. En réaction au rigorisme du calvinisme, certains métaphysiciens chrétiens américains commencent à propager l’idée que Dieu n’est pas si dur, que l’homme n’est pas voué à une vie de tourments, et que le monde est plein de promesses. Pour délivrer un tel message, ils s’appuient sur un mélange décomplexé des différents courants en vogue à l’époque : transcendantalisme, occultisme, mysticisme, sagesses orientales (interprétées sauce fin 19e). Ce qu’on appellera ensuite la Nouvelle Pensée cherche à présenter une nouvelle image de l’homme, considéré comme un « être divin capable de surmonter toutes les difficultés (y compris la maladie) par le pouvoir illimité de son esprit » (Carl Cederström & André Spicer, Le Syndrôme du bien-être, p. 93)

L’un des principaux artisans et diffuseur de cette théorie est un certain Phineas Quimby, métaphysicien, horloger et magnétiseur. Tombé malade de la tuberculose, il en guérira sans traitement (il n’en existe pas de fiable à l’époque) et développera alors l’idée selon laquelle nos maladies viennent uniquement de nos croyances. Comment expliquer cela ? Par le pouvoir du mental. Bien qu’il n’utilise pas le terme de « loi de l’attraction », il émet la théorie selon laquelle les pensées erronées émettent une certaine énergie, et que cette énergie émise par nos « fausses croyances » serait à la source de nos maladies. Il dit ainsi « un individu est ce qu’il pense être, et il est malade car il le croit. Si je suis malade, je le suis parce que mes sensations sont ma maladie, et ma maladie est ma croyance, et ma croyance est mon mental. C’est ainsi que toute maladie est dans le mental (…) pour guérir une maladie, il faut corriger l’erreur ; et comme la maladie est ce qui suit l’erreur, détruisez la cause et l’effet cessera. » (Phineas Quimby, Complete Writings).

Exit donc les agents pathogènes, les virus, les microbes, et aujourd’hui, les effets des perturbateurs endocriniens, de la pollution, des nuages radioactifs, de l’agent Orange, bref RIP la médecine moderne, si vous êtes malades, c’est à cause uniquement de vos croyances, selon Phineas Quimby. Il est ainsi le premier à établir une théorie de la guérison mentale, c’est à dire que pour guérir, il suffirait de changer nos pensées. Il est le précurseur de la Nouvelle Pensée, qui s’articulera autour de cette thèse du mental « guérisseur ». Sa pensée continuera de se diffuser via différentes organisations religieuses montées par ses disciples. Ainsi, l’histoire de la pensée positive prend racine, il faut quand même bien le noter, dans une pensée religieuse chrétienne, et sera diffusée à ses débuts comme telle.

Le terme « loi de l’attraction » sera quant à lui sans doute utilisé pour la première fois par la très controversée occultiste et fondatrice de la société théosophique Helena Blavatsky, dans son fameux livre « Isis Dévoilée » (1877), où elle étend, en deux coups de cuillères à pot la loi physique de l’attraction universelle (gravité) au domaine des pensées. Une dizaine d’années plus tard, c’est Prentice Mulford, un humoriste et auteur californien, figure clé de la Nouvelle Pensée, qui articulera plus précisément la loi de l’attraction dans son livre Your Forces and How to Use Them, paru en 1886. Cette idée continuera ainsi faire son chemin dans les cercles religieux et ésotériques du début du siècle, avec en 1906, la publication de « Vibration de la pensée. La loi d’attraction dans le monde de la pensée » par William Walker Atkinson (un personnage majeur haut en couleurs de la Nouvelle Pensée, qui n’hésite pas à inventer ses rencontres avec des « maîtres indiens » dont personne n’a jamais pu retrouver la trace), et en France, l’occultiste Hector Durville qui publiera « Magnétisme personnel ou psychique » en 1905, qui explique également comment nos pensées composent des champs énergétiques qui affectent notre taux vibratoire et attirent selon leur fréquence des personnes, des situations et des événements en résonance avec notre état intérieur.

Les héritiers de Phineas Quimby et de la Nouvelle Pensée étendront ainsi peu à peu l’idée d’un pouvoir illimité du mental à d’autres sphères que celles de la santé, comme celles des relations interpersonnelles et du succès professionnel.

De la pensée positive au développement personnel

Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, en 1952, un pasteur ultraconservateur biberonné à la Nouvelle Pensée, Norman Vincent Peale, sortira un ouvrage nommé Le pouvoir de la Pensée Positive, qui consacrera la popularisation de la pensée positive. Parenthèse ouverte : si tout cela ne vous semble être finalement qu’un lointain cousin de cette bonne vieille méthode Coué (moins sexy sur Instagram que « Loi de l’Attraction », je vous le concède), et bien vous avez raison. La seule différence, c’est que la méthode Coué ne s’appuie pas sur des théories « énergétiques » et « vibratoires » de dialogue entre vos ondes et celles de l’Univers mais sur le principe de l’autosuggestion. Ce qui n’en fait pas une méthode vérifiée pour autant. Enfin bref, ce Norman Vincent Peale est un sacré personnage, qui aura influencé bon nombre de présidents américains, notamment conservateurs. Nixon, Reagan, Bush Père et … Trump, ont ainsi indiqué que le pasteur avait été une source d’inspiration pour eux (Trump n’a évidemment pas pu s’empêcher de crâner en affirmant que Peale « thought I was his greatest student of all time. ». No comment.).

Ce qui m’amènera plus tard à vous parler des conséquences politiques, sociales et économiques non négligeables de cette pensée, dont l’influence ne se cantonne malheureusement pas à quelques quidams férus de yoga et de développement personnel.

Des cercles religieux et ésotériques à la culture mainstream

Sortant petit à petit des cercles religieux qui les ont vu naître, la Nouvelle Pensée et la pensée positive influenceront ainsi les premiers livres du développement personnel, qui déclinent tous globalement la même idée : « vous êtes des êtres au potentiel illimité, vous pouvez façonner votre vie comme vous l’entendez, l’accès à la réussite est une question de volonté et de mentalité ».

Consignée jusque là principalement à des cercles ésotériques ou religieux, la loi de l’attraction connaîtra son heure de gloire et deviendra mainstream au début des années 2000, avec la parution du livre The Secret, best-seller vendu à plus de 24 millions d’exemplaires, publié donc par la fameuse Rhonda Byrne, dont voici le résumé : « Vous tenez entre vos mains un grand secret. Il a été transmis à travers les âges, on l’a ardemment convoité, on l’a caché, perdu, volé et acheté à prix d’or. Ce secret séculaire a été compris par certains des personnages les plus célèbres de l’histoire : Platon, Galilée, Beethoven, Edison, Carnegie, Einstein – ainsi que par d’autres inventeurs, théologiens, scientifiques et grands penseurs. Maintenant, le secret est révélé au monde entier. En prenant connaissance du secret, vous découvrirez comment vous pouvez avoir, être ou faire tout ce que vous voulez. Vous découvrirez qui vous êtes vraiment. Vous découvrirez la véritable magnificence qui se trouve à votre portée. »

Voici venu le moment de vous accrocher. Je vais me contenter en préambule de vous partager deux citations de l’ouvrage, qui parlent d’elles-mêmes :

« Si vous vous plaignez, la loi de l’attraction générera dans votre vie davantage de situations dont vous pourrez vous plaindre. Si vous écoutez un individu se plaindre et y accordez toute votre attention, sympathisez avec lui, êtes d’accord avec lui, vous attirez alors à vous davantage de situations desquelles vous plaindre. »

The Secret, Rhonda Byrne, p.17

Exit les copains qui dépriment, ces loosers risquent de plomber vos fréquences vibratoires et de brouiller votre message à l’Univers. Si vous vous réveillez avec un furoncle après avoir passé la soirée avec eux, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même.

Et le plus cruel est à venir :

« Pourquoi croyez vous que 1% de la population gagne 96% de la richesse mondiale ? (…) les personnes qui sont devenues riches ont eu recours au secret, que ce soit de façon consciente ou inconsciente. Elles pensent à l’abondance et ne laissent aucune pensée contradictoire cheminer dans leur esprit »

The Secret, Rhonda Byrne, p.6

RIP la science politique, la socio et l’analyse économique, RIP la justice sociale, et aussi, RIP le respect.

En parlant avec des personnes qui croient en la loi de l’attraction, on m’a souvent dit que ce n’était pas si caricatural. Et pourtant, ses partisans, qui ont contribué à son succès et à sa popularité ne s’embarrassent pas de telles nuances. Norman Vincent Peale a ainsi écrit un livre qui s’appelle Quand on veut, on peut. Et Rhonda Byrne n’hésite pas à dire que si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils ont, consciemment ou inconsciemment, une mentalité de pauvres. Rien à voir avec les inégalités structurelles, avec l’accaparement des richesses par un petit nombre de privilégiés, avec la domination qu’exerce certaines catégories de population sur d’autres, rien à voir avec la colonisation (faut dire que les colons devaient avoir une sacrée mentalité de winners, contrairement aux esclaves).

Si vous trouvez que j’exagère, je vous laisse avec cette dernière information : Rhonda Byrne n’hésite pas à attribuer la responsabilité du tsunami de 2004 dans l’Océan Indien (environ 250 000 morts et disparus) à … ses victimes, qui « conformément à la loi de l’attraction, devaient sans doute cultiver des pensées négatives quand la catastrophe est arrivée » . Même chose pour tous les autres évènements historiques qui auraient vu la mort de millions d’êtres humains : c’est parce que « la vibration de leurs pensées était sur la même longueur d’onde que l’événement qui les a tués » (p.28). Fin de la citation, je vous laisse faire le point Godwin tout seul, et RIP le respect bis.

Un développement personnel très politique

Pour résumer la pensée de Rhonda Byrne, nous sommes ainsi personnellement responsables de tout ce qui nous arrive : « Nothing can come into your experience unless you summon it through persistent thoughts. » en page 28, soit en français : « Aucune expérience ne vient à vous à moins que vous ne l’ayez appelée à vous à travers vos pensées persistantes »

Les difficultés et joies de nos vies ne sont jamais le fait de nos conditions d’existence ou des circonstances extérieures, mais uniquement aux choix que nous faisons. Ainsi, « perdre notre emploi n’est pas le résultat de la crise économique ; c’est la conséquence de notre pessimisme. Survivre à un cancer du sein n’est pas le résultat de traitements médicaux ; c’est le fruit de notre volonté » (Carl Cederström & André Spicer, Le Syndrôme du bien-être, p.93)

Nous sommes ainsi entièrement responsables de notre destinée, et il n’appartiendrait qu’à nous de la transformer. Il est aisé de voir comment cette vision de l’individu rencontre et nourrit celle de l’agent idéal du néolibéralisme, dans son versant psychologique : celle d’un individu complètement autonome et indépendant, entièrement responsable de sa propre destinée. Si le néolibéralisme devait tenir en une phrase, ça serait celle de Margaret Thatcher : « There is no such thing as society ».

La pauvreté, la précarité, les injustices, ne seraient ainsi pas dues à des inégalités structurelles, ni à des choix de politiques publiques, mais parce que, comme le dit finalement si bien Gérard au comptoir du PMU ou certains présidents de la République, ces cons de pauvres manquent juste de bonne volonté pour s’en sortir ; rappelez-vous, il suffirait de traverser la rue pour trouver un emploi.

Les conséquences sociales et politiques de la popularisation de la pensée positive et de son corollaire la loi de l’attraction sont ainsi dramatiques. Et si vous pensez que j’exagère l’influence de la pensée positive sur les sphères économiques et politiques, pensez simplement à notre cher Raffarin (oui, c’était presque le bon vieux temps) qui vantait, aux côtés de Laurie, la « positive attitude »  (désolée si vous avez maintenant cette chanson insupportable dans la tête), ou lisez l’article (en anglais) de la journaliste Catherine Bennett qui parle de l’influence de The Secret sur David Cameron, ancien premier ministre britannique ici. Et pour compléter, je vous invite à lire Happycratie, d’Eva Illouz et d’Edgar Cabanes, Le Syndrome du bien-être de Carl Cederström et André Spicer, et Bright Sided de Barbara Ehrenreich, qui nous éclairent sur les racines communes de la pensée positive et de la psychologie positive, et comment elles tracent une vision de l’individu qui infuse largement les milieux politiques et managériaux.

So années 2000

La psychologie positive, héritière de la pensée positive, signera à l’aube des années 2000 l’entrée de la « positive attitude » dans les milieux académiques, économiques et politiques. Il faut noter que la psychologie positive cherche à se différencier formellement de la pensée positive. Il est vrai qu’elle s’en distingue notablement sur certains points absolument non négligeables : sous-domaine de la psychologie, elle repose sur des études menées par des psychologues qualifiés dont les résultats sont publiés dans des revues révisées par les pairs, conformément aux pratiques de la communauté scientifique. Par ailleurs, elle ne repose pas sur des théories énergétiques ou vibratoires pour expliquer que le « positif attire le positif », et ne cite pas pêle-mêle Bouddha, Platon, Einstein et Edison, sortis de leur contexte, pour soutenir ses propos. Néanmoins, le créateur de la psychologie positive, Martin Seligman, reconnaîtra lui même les racines communes de la pensée positive et de la psychologie positive, qui reposent sur l’idée selon laquelle l’individu est un être aux potentialités illimitées, et qu’une attitude positive est la clé du bonheur et de la réussite (et non le contraire). En un tour de main, on individualise, on privatise la question du bien-être, en faisant une affaire entièrement personnelle plutôt qu’un horizon collectif. Alors, à quoi bon se battre pour un meilleur salaire, une meilleure couverture sociale, ou une meilleure retraite, alors qu’il suffit de travailler sa « positive attitude » pour être heureux, si réussite et bonheur dépendent effectivement uniquement ou principalement de nos dispositions intérieures et d’un travail sur soi ?

Flairant le bon filon, cette discipline sera dès sa naissance abondamment financée aux Etats-Unis par des acteurs politiques néo-conservateurs (think tank, fondations), qui ont bien vu l’aubaine qui consistait à avoir une discipline académique qui affirmait que le succès personnel et professionnel, c’était principalement dans la tête de chacun. La psychologie positive et ses conclusions (bien qu’éminemment critiquées, notamment sur son objet de recherche « scientifique » : le bonheur – que même Martin Seligman, finira par reconnaître comme étant non objectivable, et donc, ne pouvant faire l’objet d’une approche scientifique ) ont étendu leur influence dans les sphères politiques mais également managériales : un bon employé n’est ainsi pas seulement un employé qui fait bien son boulot. Il doit également être enthousiaste, flexible, adaptable, positif.  Un plan de restructuration ? L’employé modèle, au lieu de paniquer de se faire virer en pleine période de chômage structurel, devra plutôt se réjouir de cette « opportunité de changement » (d’ailleurs, on appelle aujourd’hui les plans de licenciement des « plans de sauvegarde de l’emploi » !) s’il veut s’en sortir. Une pandémie qui met à zéro ton activité ? le prof de yoga modèle devra plutôt se réjouir de cette opportunité inédite de se « recentrer sur soi », au risque de s’attirer encore plus de malheur s’il s’aventurait une minute à penser le contraire, #grateful.

Tant mieux si nous pouvons transformer certains coups durs en opportunités, et heureusement. Mais cela doit être le résultat d’un chemin personnel et non la conséquence d’une injonction à « rebondir » immédiatement en toutes circonstances . Ainsi dans beaucoup de cas, un coup dur est juste… un coup dur, et se forcer à ne pas s’en plaindre, à ne pas être en colère face à une situation d’injustice, ne pas être amer ou abattu face à l’adversité sous prétexte que cela attirerait à nous des expériences encore plus négatives, c’est tout simplement cruel, culpabilisant, et extrêmement anxiogène et bien souvent, contre-productif. Enfin, on voit bien qui aurait à gagner qu’on accepte avec le sourire des plans de licenciement comme des opportunités de rebondir, et qu’on subisse des injustices structurelles tout en promettant d’être encore plus optimiste, adaptable, flexible, pour nous en sortir.

Au-delà de la cruauté de telles assertions, et du maintien d’un statut quo au profit des dominants, il faut également rappeler que ces théories de la pensée positive et de la loi de l’attraction, malgré un recours abondant au jargon scientifique, qui a bon dos quand il s’agit de valider des thèses ésotériques, et moins bon dos quand il s’agit de vaccination et de virologie, sont absolument improuvées voire critiquées par la communauté scientifique.

Physique quantique is the new « New Age »

Les défenseurs de la loi de l’attraction n’hésitent pas à souligner sa validité scientifique. Rappelez vous, il s’agit d’une loi de la nature, au même titre que celle de la gravité. Et s’en suivent moult explications mi-radiophoniques, mi-neuroscientifiques, mi-physique quantique, généralement expliquées par des personnes qui n’ont pas poussé les études scientifiques bien loin, mais après tout, la physique quantique, c’est comme l’épidémiologie, quand on a un brin de bon sens c’est quand même pas vraiment compliqué. Enfin bon, ce pauvre Einstein est appelé à la rescousse régulièrement, en prenant toujours soin d’extraire une pauvre citation d’on ne sait où (citez vos sources svp), sans contexte. Quand ce n’est pas Einstein, c’est le Buddha, qui bien qu’il ne soit pas scientifique, fait figure d’autorité. Quand on sait que la première noble vérité du bouddhisme est « Tout est souffrance », j’ai du mal à croire que Bouddha ait conseillé de vibrer plus haut pour attirer son dream job, son dream car, ou son dream soulmate dans ses filets.

La plupart du temps, ses auteurs se contentent de fournir un amoncellement d’exemples de « tel patient pour qui ça a fonctionné du tonnerre », mais alors, qui est ce patient, mystère et boule de gomme, vous savez, un peu comme ces textos qu’on recevait au début de la pandémie, dans lesquels tout le monde se découvrait un cousin « haut placé au Ministère », ou encore le fameux « ami noir » de tous les racistes que personne n’a jamais vu.

Bref, il n’en reste pas moins que la loi de l’attraction n’a jamais été prouvée par qui que ce soit, que la physique quantique n’appuie absolument pas les affirmations selon lesquelles nos pensées génèrent des « ondes quantiques » qui traverseraient notre crâne, et encore moins que des ondes nous sont renvoyées par l’Univers. Les neurosciences ne prouvent absolument pas que nos pensées émettent des ondes de qualité différentes en fonction de si elles sont « positives » ou « négatives ».

Si certains scientifiques s’expriment dessus, regardez en général leur domaine de compétences, qui n’est souvent absolument pas celui sur lequel il se prononce. Ce n’est pas parce qu’on est géologue qu’on est apte à parler de neurosciences plus que vous et moi. Et pour les rares qui s’expriment sur leur domaine de compétences sur ce sujet de loi de l’attraction, ce n’est jamais sur la base d’études publiées dans des revues scientifiques sur le sujet, ni sur la base de protocoles ou de résultats précis de recherche. Utiliser son statut et sa renommée scientifique ne fait pas office de preuve, et il faut garder en tête que tout être humain, scientifique de métier ou non, a ses croyances, ses superstitions. Si vous croyez à ces histoires de fréquence vibratoire, je m’en fiche, chacun ses idées, mais pitié arrêtez d’appeler ça une loi et de vous réclamer d’une quelconque scientificité qui trompe les âmes les plus crédules.

En revanche si vous pensez vraiment que c’est une loi universelle de la nature et qu’il est possible de le démontrer, construisez un protocole, trouvez des fonds, et lancez votre programme de recherche avec tous les génies des neurosciences et de la physique quantique qui défendent la loi de l’attraction, et en se concentrant bien fort sur la réussite de votre étude, l’Univers devrait vous renvoyer l’ascenseur. Ne me remerciez pas.

Faut il tout jeter à la poubelle ?

Sur le fond : oui. Sur la forme, je vois bien ce qui peut séduire et aider dans la loi de l’attraction. Déjà, le côté motivationnel. Pour enfoncer des portes ouvertes, oui, quand on est de bonne humeur et / ou qu’on se sent en forme, confiant, alors effectivement, on a plus de chance d’être convaincant à un entretien d’embauche, ou de faire de nouvelles rencontres que si on arrive abattu ou déprimé. Ça valait bien le coup d’en faire une loi. Néanmoins, cela ne prouve en rien que cela soit le fait de vibrations quelconques, et par ailleurs, si cela met plus de chances de notre côté, notre état d’esprit « positif » n’assure pas seul que nous obtiendrons ce que nous désirons, car, incroyable, nous ne sommes pas seuls sur terre, et peut être que nous sommes une armée de gens positifs à vouloir le même job ou à avoir la même personne de nos rêves et à les désirer ardemment, et que tout positif que nous soyons, nous ne sommes pas tout puissants, et peut-être que l’Univers à autre chose à faire que de s’intéresser à votre future voiture.

Rappel salutaire

Il ne s’agit pas ici de dire que tout votre destin vous échappe, et que votre attitude, votre travail ne valent rien dans la réalisation de vos rêves. Mais simplement que vous n’êtes pas tout-puissant, que vous faites sans doute de votre mieux, et que si ça foire, c’est pas forcément parce que vous avez mal vibré ou eu des pensées « négatives », et s’il vous arrive des merdes, et bien croyez le ou non, ce n’est pas forcément de votre faute. Les explications simplistes empêchent finalement de rechercher en profondeur les racines, les causes de ce qui n’a pas fonctionné (et parfois, d’admettre qu’on en sait rien…) et s’empêcher d’avoir des « pensées négatives » devient contre-productif et culpabilisant (ce qui a pour le coup été souligné par les tenants de la psychologie positive).

Si on se penche sur la méthode proposée par la loi de l’attraction, et qu’on se détache de ses élucubrations pseudo-scientifiques, alors oui, il n’y a absolument rien de mal, à s’appuyer sur la méthode qu’elle suggère, qui consiste à 1. définir nos désirs profonds, 2. à chercher à formuler clairement nos besoins, 3. à adopter une attitude qui correspond à ce qu’on souhaite obtenir. Et que cela peut bien sûr nous aider à imaginer une vie qui nous correspond, qui nous plaît mieux.

Mais en faire une loi scientifique universelle à base de vibrations quantiques, en faire une injonction à la positive attitude sous peine de nous menacer des pires malheurs, ou en faire un programme politique culpabilisant qui individualise la souffrance et surresponsabilise les individus : please, STOP.

L’attaque du Capitole ou le grand bingo « conspiritualiste » New Age-fasciste

Vous avez été nombreuses et nombreux à nous communiquer votre enthousiasme vis-à-vis de notre précédent article « Pour en finir avec les théories du complot dans le yoga ». Et à nous témoigner de vos expériences obscurantistes dans le monde de la spiritualité et du bien être dont certains membres ont parfois tendance à se croire mieux habilités que les cancérologues, infectiologues, astronautes, scientifiques ou autres économistes et sociologues.  Nous en concluions que notre métier, micro milieu s’il en est, n’est pas exempt de la radicalisation à certaines idéologies douteuses – notamment complotistes – qui forment le terreau fertile de l’extrême droite pour 2022 ; non sans représenter un certain danger pour la démocratie.

Et là, coup de tonnerre : le 6 janvier dernier dans la ville de Washington, des dizaines de partisans de Donald Trump, dont plusieurs affiliés à la secte multiforme QAnon, forçaient violemment l’entrée du Capitole, perturbant le processus constitutionnel, refusant la transition démocratique et le résultat des urnes favorable au camp démocrate.

Parmi eux, une importante part d’individus identifiés comme complotistes, néo-nazis, négationnistes, empruntant aux concepts religieux du millénarisme et de l’Apocalypse et dont l’allure et le discours témoignent d’une fusion cocasse avec la mouvance New Age. Mais plutôt style gun que pierre de lune. En témoigne la vidéo ci-dessous figurant l’un des « célèbres » envahisseurs du Capitole. Celui-ci se présente comme « un shaman », « un être multidimensionnel » capable de sentir « les fréquences au-delà de ses cinq sens » et « dont le troisième œil ouvert [lui] permet de voir ce que [nous] ne voyons pas ».

Des références aux thèses de la secte QAnon qui prétend combattre un trafic pédo-satanique commandité par les démocrates et implanté au sein du Deep State (Etat caché à l’intérieur de l’Etat) et que seul Donald Trump (et donc sa réélection) peut arrêter. Rappelons-le : l’une des thèses fondamentales de ce groupe est que les élites démocrates (gouvernement, milieux financiers, médias, artistes) se nourrissent d’adrénochrome, une molécule soit disant secrétée par ces enfants torturés, afin de garder leur jeunesse éternelle.

Il serait si aisé d’en rire que la moquerie n’a même pas lieu d’être. D’autant plus que le mouvement QAnon (qui compte quand même plusieurs millions de sympathisants dans le monde) est considéré par le FBI comme une source potentielle de terrorisme intérieur suite aux appels de ses partisans à perturber le processus démocratique, à recourir à la violence et à encourager le meurtre des personnalités publiques qui leur sont opposées.

Un subtil glissement idéologique  : le « conspiritualisme »  

Dans mon précédent article je m’interrogeais sur la façon dont l’héritage du Summer of Love, du festival de Woodstock, de l’anti-impérialisme américain, de la révolte de la jeunesse contre la guerre du Vietnam, des slogans « Make Love Not War », bref la contre culture des années 1960, se transformait tranquillou (dans une moindre mesure, n’exagérons rien – mais gardons l’œil ouvert quand même !) en un micro milieu paranoïaque adepte des thèses obscurantistes rétrogrades, anti-science, anti-démocratiques, anti-étatiques et violentes. Ce que le podcast américain Conspirituality identifie sous le mot valise de « conspiritualisme » : une mouvance à mi chemin entre la spiritualité et le complotisme, là où la gauche utopiste rejoint l’extrême droite fasciste.

Le type de discours à la fois brouillon, narcissique et délirant entendu dans la vidéo ci-dessus me rappelle en effet des phrases que j’ai pu entendre quasi mot pour mot dans les milieux New Age occidentaux que j’ai fréquenté en Asie du Sud-Est (accoutrement à mi-chemin entre le déguisement et l’appropriation culturelle inclus). Sans parler de l’objectif de « Great Awakening » (le grand éveil), si cher à certains de ces milieux spirituels et dont QAnon a fait son cheval de bataille. On se croirait dans un sequel cheap de La Plage.

Récemment, une internaute professeure de yoga me citait le documentaire Les Nouveaux chiens de garde tiré du livre de Serge Hamili (explorant les collusions entre les médias français et le pouvoir politique ainsi que la perpétuation de l’idéologie bourgeoise et de ses privilèges), pour justifier son adhésion aux thèses du film complotiste Hold Up. Pierre Bourdieu meets Alain Soral … Une fusion déroutante entre des idées de gauche sociale progressistes et le grand plongeon dans la désinformation de l’extrême droite, également observé par Slate. Dans un article daté du 24 décembre dernier intitulé En 2020, le complotisme a fait vriller leurs parents, on peut lire le témoignage suivant :

« [Paul]  décrit [sa mère] comme quelqu’un de gauche «voire d’extrême gauche», portée sur la nature, l’écologie, le tai-chi et la médecine alternative. Petit à petit, il l’a vue développer une haine contre Emmanuel Macron, se rapprocher des idées de l’UPR de François Asselineau, puis de Florian Philippot. Le Covid est venu terminer sa formation au complotisme, à grands coups de conspiration mondiale, de 5G et d’hydroxychloroquine ».

Pour Pascale Duval, porte-parole de l’Unadfi (L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes), interrogée par les Décodeurs du Monde, ce glissement n’a en fait rien de nouveau :

« La mouvance new age, qui représente 40 % des mouvances sectaires, a toujours eu un discours anti-institutions, antisciences, anti-Etat. On ne parlait pas de complotisme à l’époque, mais il y a une continuité évidente ».

Si la santé et le bien-être ont toujours été des domaines particulièrement sujets au risque de dérives sectaires, Pascale Duval note que la crise sanitaire du covid se juxtapose au boom du marché du bien-être. Ainsi, le sujet de la santé représente désormais 50 % des signalements qu’ils reçoivent.

Une défiance vis-à-vis de la science et de la santé que j’observe moi-même chez un bon nombre de collègues qui mettent la science en opposition – pour ne pas dire en porte à faux – avec les sagesses naturelles, les médecines traditionnelles, voire même le développement personnel. Là où finalement, la science ne serait qu’une dérive matérialiste, qui voudrait nous faire oublier notre être, quand les disciplines spirituelles nous reconnecteraient à notre identité profonde. On retrouve ici la fameuse opposition entre, d’un côté, l’Orient spiritualiste et de l’autre l’Occident matérialiste, stéréotype hérité de l’époque coloniale et notamment relayée par Vivekânanda à son arrivée sur le sol américain (voir notre article : Yoga et nationalisme (1/3) : A la conquête de l’Ouest).  

QAnon version pastel

Le culte QAnon se révèle aussi populaire auprès de l’extrême droite que chez les influenceurs du milieu du yoga et du bien être, une frange de la population souvent considérée comme apolitique. Ainsi, sur le mur Facebook de l’une de mes connaissances des communautés New Age on peut par exemple lire un post statuant que « Joe Bidden n’est pas le Président [que] c’est un coup monté des médias pour créer une guerre civile« , au dessus d’une photo de lui torse nu cristal de guérison autour du cou, et en dessous d’un webinar prônant « la santé par la révolution de l’empowerment« , tout en prêchant plus bas « l’amour et l’éveil à la vraie nature de votre vie » en légende d’une photo coucher de soleil à l’horizon.

Marc-André Argentino, spécialiste sur l’extrémisme rattaché à l’université Concordia et cité par Insider nomme ce phénomène « QAnon pastel » pour qualifier ces influenceurs bien-être qui qualifient la Covid-19 de « fake news » en utilisant les hashtags relatifs à la mouvance QAnon tout en utilisant un langage édulcoré et une esthétique harmonieuse.

Sur sa page Linktree de Krystal Tini (145 000 abonnés sur Instagram, ci-dessus) on trouve des offres aussi diverses que des gadgets pour se prémunir contre l’électromagnétisme, un chauffe eau marchant à l’énergie solaire, la vente de probiotiques et de CBD, de matelas de yoga écolos, ionisateur d’eau, le tout à côté des hashtags #coronavirus #truthseeker #truther #fakenews #qanon. Une story permanente sur « la vérité de la Covid » figure ainsi à côté de celle de sa « routine de peau ». Dans sa dernière vidéo instagram, collier de Bouddha autour du cou, elle exhorte à arrêter de « vivre dans la peur plutôt que de vivre le but de notre vie » stipulant que  « la peur est un choix » ou encore que « nous choisissons nos énergies ». Parenthèse ouverte ici sur le manque de discernement sociologique de telles affirmations : c’est bien connu, les noirs auraient sûrement une meilleure énergie vitale si ils arrêtaient d’avoir peur de la police : faites des choix courageux un peu merde ! Il faut vraiment avoir l’arrogance de la suprématie blanche pour tenir de tels propos.

Les « hippies nazis » 

Dans son article daté du 4 septembre 2020 posté sur Medium, l’auteur américain Jules Evans titre Nazi Hippies: When the New Age and Far Right Overlap : « Hippies nazis : quand New Age et extrême droite convergent » (traduit en français ici). Il y insiste sur comment de Londres, à Berlin en passant par Los Angeles, les protestations anti-confinement ont attiré autant des militants New Age que des groupes d’extrême droite dans une sorte de fusion des idées spirituelles New Age avec celles des théories du complot fascistes liées à la pandémie de Covid.

Une manifestante lors du rassemblement anti-confinement à Berlin en août 2020, faisant un signe du cœur tout en arborant un drapeau nazi
©Daniel Etter / Twitter

Jules Evans s’attache dans son article sur les « hippies nazis » à mettre en lumière les théories véhiculées par QAnon aujourd’hui à l’aune de la politique du IIIe Reich dans l’Allemagne des années 1930, elle aussi baignée d’ésotérisme (ne vous offusquez pas, ce qui suit n’est un secret pour personne). Il rappelle comment l’astrologie, la radiesthésie, les médecines alternatives, les régimes bios et végétariens, l’homéopathie, « l’anti-vaxing » ou les soins naturels ont été prisés par les nazis comme des moyens de « régénérer » la société allemande.

Il rappelle en outre que le mélange entre spiritualité ésotérique (on ne peut pas encore parler de New Age dans les années 1930) et fascisme a un précédent dans l’Histoire. En effet, de nombreux nazis ont été influencés par des variantes de la théosophie et fascinés par les religions orientales. Himmler avait toujours un exemplaire de la Bhagavad Gita sur lui et encourageait ses officiers SS à pratiquer le yoga, les considérant comme les descendants modernes de la caste guerrière indienne (les Aryas). Rappelons aussi que la croix gammée nazie a été inspirée par le symbole auspicieux de la svastika hindoue. Hitler aurait, parait-il, décidé d’envahir la Pologne après avoir vu des aurores boréales, les interprétant cela comme un présage et Himmler aurait engagé plusieurs astrologues pour tenter de retrouver Mussolini à sa disparition. Mais surtout Hitler a vendu au peuple allemand la plus grande théorie du complot, celle d’une élite mondiale cachée, monstrueuse et démoniaque à la racine de tous les maux de l’humanité : les Juifs, ainsi que la solution finale pour les éliminer.

Un manifestante lors du rassemblement anti-confinement à Berlin en août 2020, arborant un tee-shirt avec l’étoile jaune et l’inscription « Corona » (©Daniel Etter / Twitter)

Évidemment, il ne s’agit pas pour Evans ni pour moi de faire des amalgames. Vu mon CV, entre yoga, végétarisme, et inspiration New Age, je serais déjà identifiée comme nazie et condamnée à la pendaison sans procès. C’est justement parce que j’évolue dans ces sphères que je peux constater que parfois les frontières sont poreuses. Et de souligner comment l’usage mal intentionné et/ou ignorant de certaines pratiques associé à une bonne dose d’idéologie peut mener à des évènements graves comme ceux du 6 janvier à Washington … ou pire.

Tout n’est pas qu’amour

Lors de mon précédent article, un commentaire avait attiré mon attention, disant en substance qu’il ne fallait pas faire des généralités et jeter ainsi l’opprobre sur la profession ou encore que je contrevenais à l’harmonie générale. Comprendre : que tous les profs de yoga ne sont pas tous des complotistes, des cas sociaux, ou des dangers pour la société (ce que je n’ai par ailleurs jamais dit, ni même pensé vu que j’écris ce que je pense). En gros : circulez il n’y a rien à voir, tout cela n’est qu’anecdote. Amour et paix et câlins et cœur avec les doigts. On ne va quand même pas perdre du temps à se consacrer à trois brebis galeuses.

Je note à quel point cette vision est hors sol – m’en sont désormais témoins les évènements du Capitole. Nous remarquons que dans la première vidéo, le monsieur (blanc) à cornes parle librement, face caméra, après avoir commis ce que l’on pourrait qualifier de participation à un acte de terrorisme intérieur. Ce, alors que le simple fait d’être noir suffit à vous faire abattre en pleine rue. Je n’ose penser au carnage qu’aurait été le 6 janvier si les « émeutiers » avaient été des manifestants de Black Lives Matter. A l’heure où j’écris ces lignes, l’invasion du Capitole est loin d’être unanimement qualifié d’acte terroriste ou de tentative de coup d’Etat, les observateurs lui préférant le terme d’émeute par exemple. Deux poids deux mesures. Comme le magazine The New Yorker le titrait le 7 janvier l’un de ses articles : « Les envahisseurs du Capitole ont eu le privilège de ne pas être pris au sérieux ».

Alors oui il faut le dire : il existe dans le milieu de la spiritualité, du New Age, du yoga, du bien-être, appelez ça comme vous voulez, des individus dangereux qui ont bien besoin, eux aussi, d’être déradicalisés. Leur avantage c’est qu’ils ont le privilège blanc pour eux : celui d’avoir le luxe d’être, au pire, considérés comme des agitateurs un peu grotesques, au mieux d’être des influenceurs adoubés et admirés – plutôt que vus comme de potentiels terroristes notoires.

Dire aujourd’hui que tout n’est qu’amour c’est manquer l’opportunité de nous regarder en face et de procéder à notre auto-critique. De préférer rester dans les tabous et les non dits toxiques. Ne pas admettre que le complotisme et les idées d’extrême droite nauséabondes qu’il véhicule ont infiltré le yoga, c’est participer directement au glissement idéologique de notre profession. C’est également se conforter dans le luxe de faire partie de la suprématie blanche et de ne pas vouloir en sortir. En tant que professeurs de yoga, notre devoir actuel n’est pas d’appeler à l’amour et à l’unité, ce qui implique implicitement l’acceptation de ces dérives graves, mais impérativement de les dénoncer et de les combattre.  

Corps du monde, monde du corps

Le corps comme un espace médiateur vers la connaissance du Soi dans les Upanishad

Au milieu du Ier millénaire avant JC, un vent de renouveau souffle sur l’interprétation du Veda.  Prenant de la distance avec une lecture devenue excessivement ritualiste de la révélation védique, des penseurs reviennent aux textes pour leur donner un sens inédit, tout en leur restant fidèles. Ces nouvelles lectures du Veda vont être mémorisées et consignées dans les Upanishad, corpus de textes produits principalement entre le 8e et le 3e siècle avant JC.  

Le terme « Upanishad » peut-être traduit de deux façons, et ces deux sens éclairent le retournement qu’elles établissent. La première traduction signifie « s’asseoir auprès de », et désigne ici le mode de transmission des enseignements inauguré par les Upanishad, qui se fait de maître à disciple.

Jaimuni questionne Markandeya, Garwhal, 1785

La  deuxième, plus abstraite, signifie « correspondance », ou l’acte de « mettre à proximité, en contiguïté ». Cette traduction met en relief une deuxième innovation des Upanishad, celle d’un travail de mise en relation, de mise en continuité entre des réalités, et notamment entre le monde cosmique et le monde humain.

Ainsi les textes sacrés seront relus du point de vue de l’intériorité de l’homme, et le divin sera désormais à rechercher à l’intérieur de soi. En effet, l’un des principaux enseignements des Upanishad sera de dévoiler que pour chaque être il existe une  dimension qui est de même nature que l’Absolu (« Brahman »), et qui s’appelle l’Atman, dessinant ainsi une nouvelle voie de libération pour les êtres par la connaissance, comprise non comme une accumulation de savoir mais comme une compréhension intuitive de cette non-dualité entre Brahman et Atman

Ainsi les textes sacrés seront relus du point de vue de l’intériorité de l’homme, et le divin sera désormais à rechercher à l’intérieur de soi.

Nous nous intéresserons ici au rôle donné au corps de l’homme, qui pourrait paraître de prime abord exclus ou dévalorisé dans cette voie de libération par la connaissance tracée par les Upanishad. Pourtant, le corps va jouer un rôle pivot dans cette mise en correspondance entre Brahman et Atman.

Nous verrons ainsi dans un premier temps comment dans le Veda, le mythe de la création permet de tisser une origine commune entre corps cosmique et corps de l’homme, et la relation qui s’établira alors entre les deux, via le rite sacrificiel. Puis nous nous pencherons ensuite sur la lecture métaphorique des Upanishad qui mettra en résonance corps de l’homme et cosmos, dessinant ainsi une nouvelle approche du corps comme siège de et médiateur vers l’Atman

Purusha, le corps originel

Le récit mythique de la création du monde selon le Veda a pour point de départ l’auto-sacrifice d’un géant primordial, Purusha, qui veut dire aujourd’hui « homme ». Selon la cosmogonie hindoue, le Purusha existait à l’état intemporel et immanent, baignant dans les eaux primordiales, sans forme, inagencé, contenant tous les mondes : « L’Homme n’est autre que cet univers, ce qui est passé, ce qui est à venir » (Rig Veda, X, 90 – 1).

Pour exprimer l’immensité de ce corps primordial, on le décrit différemment d’un corps humain : « L’Homme a mille têtes, il a mille yeux,  mille pieds. Couvrant la terre de part en part, il la dépasse encore de dix doigts. » (Rig Veda, X, 90 – 1). Quant à « l’origine » du Purusha, le Rig Veda répondra plus loin qu’il s’agit du « Brahman », dont le sens évoluera au fil du temps et des textes pour désigner l’énigme fondatrice, le mystère, l’informulé, le transcendant, l’Absolu.  

« Qui a mis la forme en lui, 
qui la taille et le nom ? 
qui en lui la démarche ? Qui, l’intelligence ? 
Qui [a mis] les pas dans l’Homme ? […] 
Qui, le réel en lui ? Qui, l’irréel ? 
De qui vient la mort, de qui la non-mort ?
(…)
Réponse : « c’est le Brahman ».  »

Rig Veda X, 130, 1-2. 

Puis, vient au Purusha le désir de procréer, alors celui-ci entame une ascèse, un échauffement, qui, par la chaleur de son désir, va donner lieu à la naissance des mondes. Il est intéressant de noter que l’ascèse du Purusha est déclenchée par le désir (« kama »), kama étant le mot sanskrit également utilisé pour parler de désir charnel. La création des mondes naît donc du désir ardent de ce corps cosmique primordial, qui va se sacrifier en se démembrant, pour se déployer en diverses formes, donnant ainsi naissance à tout ce qui existe.

La création des mondes naît donc du désir ardent de ce corps cosmique primordial

Initialement sans forme, c’est par l’ascèse (tapas) que le corps cosmique va se déployer et s’organiser, et que chaque membre, chaque partie de ce corps originel va donner naissance à chaque partie de la création : les mondes, l’espace et le temps, les paroles liturgiques, les animaux, l’homme, les deux grands dieux védiques Indra et Agni, et les corps célestes.  

Purusha, représenté sous la forme de Vishnou, Jaipur, Rajasthan

L’Hymne au Purusha du Rig Veda relie ainsi l’ensemble de ce qui existe à une origine commune initialement indifférenciée, et ainsi, bien que le réel se déploie sous de multiples formes, l’existence d’un corps originel commun soutient l’idée d’une cohésion, d’un lien, d’une interdépendance entre les membres de ce qui fut un jour Un.

L’Hymne au Purusha donne ainsi littéralement corps à l’idée que tout ce qui existe est partie d’une même unité initiale, sous-jacente à la multiplicité apparente des formes. 

Du corps du monde au corps social

La naissance des mondes par le démembrement d’un corps cosmique originel soutient également l’idée d’un déploiement structuré, fonctionnel, interdépendant, à l’image des organismes vivants. Ainsi, si l’Hymne au Purusha décrit la naissance d’une foisonnante diversité qui se déploie à partir de l’Un, il raconte également, qu’à partir de l’indifférencié, nait un monde ordonné, hiérarchisé.

De la bouche du Purusha naissent ainsi les brahmanes, de ses bras les guerriers, de ses cuisses les artisans, et de ses pieds les serviteurs. Le Purusha donne non seulement naissance à l’homme mais également à l’organisation de la société indienne, l’assimilant à un grand corps vivant, avec des classes  « fonctionnelles », les varnas, séparées et interdépendantes, qui doivent coopérer pour pouvoir permettre son bon fonctionnement, à l’image des organes du corps. Se dessine donc ici une vision « organique » de la société mais aussi une vision très hiérarchisée, car si chacune des classes a besoin de l’autre pour fonctionner, certaines classes étant issues de membres considérés comme moins nobles que d’autres.  A titre d’exemple, les serviteurs, nés des pieds de l’homme cosmique, ne peuvent aspirer à la libération du cycle des renaissances, réservée aux « deux-fois nés » (les trois autres classes).

Le rite sacrificiel, garant de la cohésion du monde

Corps cosmique, corps humain, corps social ; l’Hymne au Purusha pose les bases d’une cosmogonie faite de relations entre les éléments du cosmos et les éléments de la vie humaine, de relations entre les dieux et les hommes qu’il s’agit d’entretenir par le sacrifice afin de maintenir l’ordre (« dharma »)  du monde. En effet, ce premier auto-sacrifice, ce démembrement, en déployant la pluralité des êtres, porte le risque d’une déchirure de ce corps qui fait l’unité du monde, d’une désarticulation de  ce corps primordial, d’une disjonction des membres d’un même corps. Ainsi, les hommes devront participer à la maintenance de l’unité primordiale du monde, à sa cohésion, par les rites, les offrandes et les sacrifices, comme autant d’échos au sacrifice premier de Prajapati. Face à ce démembrement initial, le sacrifice rituel installe un mouvement qui rassemble et qui ordonne, par la voie d’une relation d’échange entre les hommes et les dieux védiques. Les hommes nourrissent les dieux par les offrandes, en échange de la participation des puissances divines à maintenir la marche et l’unité de  ce qui fait le corps du monde. 

Purusha, l’homme cosmique

Pour reprendre les mots d’Ysé Tardan Masquelier : « Pour le Veda, […] le grand sujet de  préoccupation est le maintien et le renforcement du dharma, de la cohérence interne qui fait du cosmos et des êtres un « grand corps », un ensemble organique, vivant et articulé. » Ainsi, dans le Veda, une relation et une continuité est tissée entre les éléments de la création par le biais de ce  corps originel, dont le point de contact entre les dieux et les hommes, entre le monde divin, et le monde humain, est l’acte rituel. 

Le monde du corps 

Dans le Veda, et malgré la continuité entre les différentes composantes du monde instaurée par le corps originel démembré de Prajapati, les dieux étaient considérés comme des entités extérieures à l’homme.

Avec les Upanishad un renversement inédit va s’opérer, dans le sens de l’intériorité humaine : intéressés par la souffrance des hommes, et constatant que le rite védique n’a pas permis de l’éradiquer, les penseurs des Upanishad s’interrogeront sur ce qui constitue leur identité profonde, et par là-même, interrogeront le rapport des hommes au monde et au divin.

L’enseignement des Upanishad monistes (non-dualistes) invite alors à considérer qu’en chacun existe une part non-différente de l’Absolu, et que cette part d’Absolu est cachée dans la « forteresse du corps » (Chândogya Upanishad, VIII, I, 1-5) de l’homme. 

Pourtant cette correspondance, cette non-dualité entre l’Atman et le Brahman, n’est pas évidente tant nous faisons l’expérience au quotidien de la séparation et de la multitude des formes du vivant.

Pourtant cette correspondance, cette non-dualité entre l’Atman et le Brahman, n’est pas évidente tant nous faisons l’expérience au quotidien de la séparation et de la multitude des formes du vivant. Par ailleurs, le corps de l’homme dans sa fragilité, dans ses aspects brut, souffrant et mortel, pourrait faire l’objet d’une méfiance, voire d’un rejet dans la perspective upanishadique de la libération par la voie de la Connaissance1.

Et pourtant, c’est « dans cette forteresse du brahman qu’est le corps,  [qu’]un petit lotus forme une demeure à l’intérieur de laquelle règne un petit espace. » proclame la Chândogya Upanishad (VIII, I, 1-5). Et c’est précisément dans ce lotus du cœur que les sages des Upanishad font reposer l’Atman.  

En prenant appui sur l’unité et la cohésion entre tous les éléments de la création que tisse le corps originel du Purusha, animé par le Brahman, les Upanishad, selon le jeu qui leur est propre de mise en correspondance, placeront ainsi en miroir le corps physiologique de l’homme et le corps du monde.

équivalence du soi et de l’univers, Rajasthan, Jodphur,1824

Si les textes védiques tracent ainsi le mouvement de l’expansion primordiale, faisant surgir du corps cosmique du Purusha le corps du monde, les textes des Upanisad vont eux opérer une véritable rupture par rapport au monde védique, dans lequel le corps du monde vient habiter la demeure du corps humain, le corps humain devenant alors lui aussi un cosmos intérieur2.

L’Aitareya Upanishad raconte ce mouvement d’involution, dans lequel les divinités du cosmos, à la recherche d’une demeure, élisent résidence dans le corps humain, après avoir refusé ceux du taureau et du cheval : « […] le feu devenu parole entra dans la bouche, le vent devenu souffle entra dans les narines, le soleil devenu vision entra dans  les yeux […] », et dans lequel l’Atman ensuite, décide également de s’introduire dans le corps de l’homme.

Par ce mouvement d’involution, le corps du monde, et la puissance Une qui le sous-tend, vont ainsi trouver résidence dans le corps même de l’homme. 

Cette correspondance entre corps de l’homme et cosmos sera abondamment développée dans les Upanishad, dessinant un autre corps pour l’homme, comme en témoigne l’extrait suivant de la Chândogya Upanishad :

« Aussi vaste que l’espace qu’embrasse notre regard est cet espace à  l’intérieur du cœur. L’un et l’autre, le ciel et la terre y sont réunis, le feu et l’air, le soleil et la lune,  l’éclair et les constellations ».

Chândogya Upanishad VIII, I – 3

Ce corps est habité par des corps célestes, par des souffles, animé du feu d’Agni, irrigué de canaux (« nadis »), qui témoignent d’une présence subtile et qui mènent vers l’espace du cœur, au centre de ce corps, là où loge l’Atman :

« C’est à l’intérieur de ce cœur, auquel aboutissent, comme les rayons d’une roue de chariot, tous les canaux du corps, que se trouve le Soi […].

Ce Soi réside dans l’espace à l’intérieur de la ville lumineuse du brahman […] le Soi brillant et pur à l’intérieur du corps […] il est là, dans la cavité du cœur »

Mundaka Upanishad (II, 2, 6-7 ; III, 1, 5 et 7).

Des connexions sont développées entre les divinités védiques, les corps célestes, et les fonctions psycho-somatiques de l’homme pour tracer un cheminement à travers ce corps subtil, pour aller à la rencontre de l’Atman.

En témoigne par exemple l’extrait de la Brihad Aranyaka Upanishad IV, 3, 1-7 dans lequel le soleil, la lune et le feu sont autant de métaphores pour désigner les  fonctions psycho-somatiques de l’homme, à travers lesquelles, par leur mise en repos, il devient possible d’accueillir la « lumière [qui] éclaire ce personnage », l’Atman

Autre exemple, le dieu Agni, associé par les textes védiques au feu qui anime l’autel du sacrifice, sera associé par les Upanishad au cœur de l’être humain, siège d’un feu vital, qui devient une nouvelle manifestation d’Agni, un nouvel autel sacrificiel, conçu cette fois comme intérieur. Alors que le sacrifice védique relie l’homme aux dieux extérieurs, les Upanishad invitent à un sacrifice intérieur, à une ascèse, pour se relier à la part divine au cœur de soi.

Neuf déesses performant un Yajña, sacrifice du feu, rituel védique majeur, destiné au dieu du feu Agni, gouache, 19e siècle

Comme Prajapati lors du premier sacrifice, c’est par ce travail d’échauffement, d’ascèse, que l’homme va pouvoir traverser les aspects les plus  grossiers, bruts, opaques du corps physique pour se connecter à son corps subtil, lumineux, fait de souffles et de canaux, canaux qui tracent ce chemin vers cette parcelle d’éternité qui réside en lui, dans la caverne du cœur. Le corps constitue ainsi la médiation existentielle nécessaire vers la connaissance métaphysique qui libère3

« A la différence des divinités védiques, le Soi n’est pas une entité différente de l’homme, il est son propre fond identique à l’Être un, le Brahman. »4.

En levant le voile sur l’ignorance de l’homme qui le conduit à se considérer comme différent de l’Absolu, les Upanishad dessinent une voie de libération de la souffrance des êtres par la connaissance de leur véritable nature.

Le mythe de la création védique, tissant un corps originel commun entre l’homme et l’ensemble de la création, tous animés par le brahman, permet aux Upanishad de tisser un réseau de correspondances entre le corps de l’homme et le corps du monde. Par un mouvement d’involution, le corps du monde, et le brahman, vont trouver résidence dans le corps de l’homme, l’ouvrant ainsi à une nouvelle dimension de son être. 

C’est par le cheminement dans ce « nouveau » corps, conçu comme un cosmos intérieur par les Upanishad, que l’être humain pourra alors accéder à cette autre dimension de lui-même.

A l’image du sacrifice extérieur védique, qui permettait aux hommes de se relier aux dieux, c’est par un sacrifice intérieur, permis par ce jeu de correspondances propres aux Upanishad et qui place désormais l’autel sacrificiel dans le cœur de l’homme, que l’homme pourra accéder à sa lumière intérieure, l’Atman, elle-même cachée dans la caverne du cœur. Par ce sacrifice intérieur, cet échauffement, ce travail d’ascèse et d’intériorité, le sage des Upanishad nous invite à traverser notre corps physique et mental, opaque et brut, qui maintient caché l’Atman, pour cheminer à travers notre corps subtil, double lumineux5du corps charnel, vers le dévoilement du Soi.

La voie de connaissance que tracent les Upanishad, loin de déprécier le corps de l’homme, en fait le médiateur et le lieu incontournable de l’expérience libératrice de connaissance du Soi. 

Ce texte est issu de mon travail universitaire pour le DU Cultures et Spiritualités d’Asie.

Références

1Tardan-Masquelier, Ysé. Les maîtres des Upanishads : une sagesse qui libère, Editions Points, octobre 2014,  p.93 
2Ibid, p.96
3Ibid.p. 93 
4Tardan-Masquelier, Ysé. Un milliard d’hindous : Histoire croyances mutations, Albin Michel, Edition du Kindle.
5Tardan-Masquelier, Ysé. Les maîtres des Upanishads : une sagesse qui libère, Editions Points, octobre 2014,  p.94

Bibliographie  

  • PADOUX, André. Chapitre 5. Corps et cosmos : L’image du corps du yogin tantrique In : Images du corps dans le monde hindou [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2003 
  • Tardan-Masquelier, Ysé. Les maîtres des Upanishads : une sagesse qui libère, Editions Points, octobre 2014 
  • Tardan-Masquelier, Ysé. Un milliard d’hindous : Histoire, croyances, mutations, Editions Albin Michel

Comprendre l’affaire des « Indian Chronicles » en 10 minutes


L’association à but non lucratif bruxelloise EU DisinfoLab a publié le 9 décembre 2020 un rapport mettant à jour une opération massive de désinformation menée par l’Inde depuis 15 ans au sein du Parlement européen et de l’ONU, afin de promouvoir ses intérêts et de saboter, notamment, ceux du Pakistan. Une manigance que l’ONG a baptisé « Indian Chronicles » et qui donne à voir l’Inde comme un acteur important de la désinformation en Europe. Pour mieux comprendre ce qui ressemble à un remake un peu pourri d’OSS à New Delhi, on est allées interroger le journaliste Nicolas Quénel qui a co-sorti l’affaire en France pour le média Les Jours.

Citta Vritti | Que sont les « Indian Chronicles » ?

Nicolas Quénel | Les Indian Chronicles c’est d’abord un premier rapport sorti en 2019 [par l’ONG EU DisinfoLab]. Il s’agit d’un réseau de désinformation indien visant une soixantaine de pays et plus de 260 sites internet en se présentant comme des médias d’actualité alors que ce sont de faux médias et qu’ils ne relaient que des trucs hyper favorables à Narendra Modi [le Premier ministre ultraconservateur de l’Inde depuis 2014 NDLR]. L’un de ces (faux) médias se trouvait à Bruxelles sous le nom d’ EP Today (pour Euro Parliament Today), derrière lequel se cachait un gigantesque réseau relié à un consortium d’entreprises : le groupe Srivastava. Si tu vas sur le site de Srivastava tu as un peu l’impression d’être sur Thalès et l’entreprise se targue d’avoir l’un des plus haut taux de croissance du pays. Mais les journalistes qui ont enquêté dessus en Inde se sont rendu compte que c’était une coquille vide avec un capital de 500 euros et dont les entreprises ne font pas de profit.

On a réalisé que le réseau était particulièrement opérant au Parlement européen et à l’ONU à Genève pour promouvoir les intérêts de l’Inde, préserver son image et taper sur ses ennemis, c’est-à-dire le Pakistan et la Chine. Ce réseau était par exemple le premier à balancer des titres sur la Covid comme « la grippe chinoise », et faire la promotion de l’Inde pendant les exactions des minorités musulmanes au Cachemire. Cela donne à voir l’Inde comme un des acteurs importants de la désinformation notamment grâce à ce réseau Srivastava qui est selon Ben Nimmo [spécialiste mondial de la désinformation en ligne NDLR] comparable en terme d’ampleur et d’importance à l’influence russe pendant la campagne américaine de 2016 ou aux opérations iraniennes pendant la guerre en Irak en 2010.

Comment fonctionne cette désinformation ?

Quand le premier rapport en 2019 est sorti, tous ces sites internet ont fermé boutique. Mais on s’est rendu compte qu’au Parlement européen, un nouveau site avait remplacé EP Today sous le nom d’EU Chronicles : un site caduc, uniquement fait de reprises de titres en une ligne. En revanche leur rubrique « Opinions » est alimentée par des tribunes de dizaines de parlementaires européens [dont 4 élus français du Rassemblement national NDLR].

On parle ici d’un petit site que personne ne connait, qui existe depuis 6 mois, qui n’a pas de présence sur les réseaux sociaux – à part un compte Twitter de 200 abonnés – et pourtant cela n’a pas empêché la plus grande agence de presse de l’Inde, l’ANI (l’équivalent de l’AFP), de le mentionner comme une source fiable, parfois en reprenant leurs tribunes dès le lendemain. On s’est rendu compte que l’ANI reprenait déjà les contenus de EP Today en le présentant comme un site indépendant de la place de Bruxelles.

Par exemple, l’ancien vice-président du Parlement européen, le polonais Ryszard Czarnecki, avait fait une tribune disant en substance et à son compte qu’il soutenait l’Inde dans ses frappes contre le Pakistan au Cachemire. Mais dans la reprise de l’ANI, cette tribune n’exprime plus une opinion de Ryszard Czarnecki mais une position officielle de l’Union européenne. Et quand ensuite ils revendent cette information aux grands médias indiens, la mention d’ EP Today a complètement disparu. Donc tu passes d’un petit site sans audience qui distribue de la désinformation à des centaines de millions de personnes. Parce que derrière, l’ANI revend ces infos par exemple à The Times of India qui a plus de 13 millions de followers sur Twitter. Et ça c’est un délire qui dure depuis 15 ans. Donc cela va au-delà du réseau de désinformation puisqu’ils blanchissaient la désinformation qu’ils produisaient : c’est-à-dire qu’ils ont fait en sorte que la désinformation ne se voit plus.

© http://www.disinfo.eu

Concrètement, comment le réseau Srivastava est influent à Genève ?

Pour prendre la parole à l’ONU il faut avoir un statut bien particulier qui s’appelle ECOSOC et qui est délivré par l’ONU à New York. Dans l’histoire de l’ONU il y a des ONG qui ont eu ce statut et qui ont disparu entre temps mais le statut est resté enregistré à l’ONU. Du coup, le réseau Srivastava a ressuscité ces ONG qu’ils ont réinscrites et c’est comme ça qu’ils ont pu aller s’exprimer au Conseil des droits de l’homme.

Mais il y a des trucs tellement énormes …. Par exemple ils ont ressuscité la CSOP, la « Commission to Study the Organization of Peace » – en gros l’ancêtre de l’ONU dissoute dans les années 1970. Et bien ça fait 15 ans que la CSOP parle à l’ONU, principalement des sujets qui intéressent l’Inde, comme le Pakistan. C’est l’équivalent de ton grand père qui est mort il y a près de 50 piges, qui se pointe à la table de Noël mais personne ne se pose de questions.

Autre exemple : on s’est rendu compte qu’un ancien lobby des boites de conserve dissout dans les années 2000 venait à la tribune de l’ONU parler du Pakistan. Mais c’est grotesque à un tel point qu’en recréant leur site internet, les indiens ont mis à sa tête Martin Schulz (l’ancien Président du Parlement européen).

© http://www.disinfo.eu

On se croirait dans une série d’espionnage avec un scénario tout pété …

Clairement les mecs sont mauvais. Ils ont enregistré toutes leurs adresses internet sous la même adresse IP et à la même adresse physique – qui est l’entreprise Srivastava. Ce sont toujours les mêmes noms qui sortent. Ils se sont fait démonter par une ONG à Bruxelles de quatre personnes dont deux ne bossent même pas à temps plein. Mais autant les indiens qui ont fait ça sont nuls mais alors nous on est pire que tout puisqu’on a mis 15 ans à les repérer. La lutte contre la désinformation pour l’Union européenne c’est un budget de 6 millions d’euros par an avec une bonne centaine de fonctionnaires dédiés à ça. Si une opération aussi grossière que celle-là est passée, il y en a combien des plus sophistiquées que l’on n’a pas vues? Et tout ça cela avec l’argent du contribuable européen.

Qui sont les visages de ces ONG ressuscitées à l’ONU ?

Quand tu regardes les retranscriptions des débats de l’ONU, se sont des gamins de 20 ans qui viennent parler du Pakistan. En fait ce sont des étudiants d’une école de commerce à Genève recrutés par une ancienne étudiante, contre une petite rémunération en cash pour aller parler trois minutes à l’ONU. Et dans le fond, à part l’usurpation d’identité de Martin Schulz, tout est légal. Ils ont su exploiter une faille structurelle de l’organisation – qui est aussi un atout par ailleurs – selon laquelle toutes les ONG peuvent se faire représenter par n’importe qui. Cela permet aux toutes petites ONG avec peu de moyens et qui ne peuvent pas faire le déplacement de se faire représenter à la tribune de l’ONU. Et c’est ça que le réseau a su exploiter.

Qui est derrière Srivastava : le gouvernement indien ?

On a quelques indices mais on ne peut pas dire formellement que c’est l’Etat indien derrière. On parle de centaines de sites internet, rien qu’en noms de domaines cela se chiffre à plus de 160 000 euros pour une entreprise qui ne produit rien. Ce n’est pas l’opération de trois personnes dans leur coin, il y a forcement une structure, un Etat derrière. Si c’est une opération étatique, cela vient mettre un coup à l’Inde qui se présente comme nos gentils alliés.

Capture d’écran d’un tweet de l’euro député français Thierry Mariani favorable aux frappes indiennes au Cachemire ©LesJours

Qu’est-ce que la mise à jour de ce réseau d’influence a comme conséquences sur le plan géopolitique entre l’Inde et l’Europe ?

Rien du tout. Pour l’instant il y a peu de retombées. Il ne s’était rien passé après le premier rapport de 2019 et c’est même cela qui a permis au deuxième réseau de se constituer et dont on parle ici dans l’enquête sortie en décembre 2020. Le Pakistan a saisi l’opportunité pour condamner l’Inde. L’Inde a été obligée de réagir a travers le porte parole du Ministère des Affaires étrangères et a démenti en accusant le Pakistan. Maintenant tout le monde nie. Pour la France il y a plein d’intérêts qui entrent en jeu : les contrats rafale, les contrats énergétiques … on a de gros intérêts avec l’Inde. Cela écorche leur image fréquentable.

Rencontre avec Colette Poggi – la Bhagavad Gita ou l’art d’agir

Citta Vritti a eu la joie de rencontrer Colette Poggi, sanskritiste, indianiste, spécialiste du Shivaïsme du Cachemire, pour parler de son livre paru le 2 décembre aux Editions des Equateurs , « La Bhagavad Gita ou l’Art d’Agir », superbement illustré par Emilie Poggi.

Krishna jouant de la flûte.
Illustration Emilie Poggi

Lire « La Bhagavad Gita » de Colette Poggi, se laisser plonger dans les illustrations d’Emilie Poggi, c’est comme s’abreuver à une source d’eau fraîche, à la fois vivifiante et ressourçante. Grâce à son talent exceptionnel de conteuse, Colette nous entraîne dans une lecture vivante et actuelle de ce texte sacré de l’Inde, qui nous informe autant qu’elle nous transforme. On en ressort revigorés, prêt.e.s à s’engager pleinement dans le monde.

Citta Vritti | Bonjour Colette, et merci infiniment d’avoir accepté cet entretien avec Citta Vritti. Pour nos lecteur.trice.s qui ne connaitraient pas la Bhagavad Gita, pourriez-vous resituer et introduire ce texte ?

Colette Poggi | Pour cela il me faut faire un zoom, dans le paysage général de la pensée indienne, un vaste univers, avec ses forêts, ses lacs et ses montagnes. On verrait d’abord dans ce paysage le Véda (2e millénaire avant notre ère) , premier corpus de textes révélés, captés et transmis par des Sages, les « Rishis », ceux dont l’âme vibre et qui captent des vérités universelles en sanskrit, sous la forme d’hymnes aux grandes puissances cosmiques.

Puis quelques siècles avant notre ère, avant la Bhagavad Gita, apparaissent les Upanishad (qui signifie littéralement « enseignement spirituel », « enseignement sur les corrélations entre micro et macrocosme »), dont on appellera les sages les « Muni », les silencieux. Ce sont ceux qui, au lieu d’extérioriser leur émerveillement pour célébrer l’univers comme sacré, se tournent vers leur intériorité et observent comment, en soi, cette vie cosmique peut exister.

Enfin vers le 4e siècle avant notre ère, un autre courant sort de cet océan, non pas comme une rupture mais comme une continuité, qui apporte un renouveau, et il s’interroge sur la nécessité de se retirer du monde pour faire l’expérience spirituelle. Il se pose la question : y aurait il un moyen de nous accorder à l’ordre cosmique, en agissant, au cœur du monde, sans être un « Muni », un silencieux ?

La Bhagavad Gita est ainsi un texte extraordinairement actuel, malgré les 24 siècles (environ) qui nous séparent. C’est un moment qui voit un grand courant dévotionnel émerger, la bhakti (de la racine sanskrit bhaj– : « participer à », « mettre en partage »), une forme d’effusion du cœur dans laquelle, au lieu de se tourner vers un Soi dépersonnalisé, l’Absolu des Upanishad, on va se tourner vers un Seigneur personnel, le Bhagavad,  qui participe à toute chose. Dans la Bhagavad Gita, il y a vraiment cette idée de participation à l’ordre cosmique.

La Bhagavad Gita n’est pas un texte sacré au départ. Il se situe au sein du Mahabharata, épopée attribuée à un homme mythique, Vyasa. Dans cette extraordinaire épopée qui raconte toute la vie, comme du Shakespeare, il y a dans le 6e livre, ce joyau qu’est la Bhagavad Gita. Puis petit à petit, la Bhagavad Gita a été reconnue comme étant de l’ordre de la Révélation.

La Bhagavad Gita commence alors que le dharma, l’ordre du monde, est en péril, du fait de l’affrontement de deux familles cousines.

La Bhagavad Gita commence alors que le dharma, l’ordre du monde, est en péril, du fait de l’affrontement de deux familles cousines. En amont du récit la Bhagavad Gita,  de vaines tentatives de conciliation entre les deux familles ont été menées par Krishna, avatara (descente) de Vishnou, qui se manifeste aux hommes en période de crise. Ainsi commence la Bhagavad Gita : nous sommes sur le champ de bataille, Arjuna, illustre guerrier, qui a choisi Krishna, dont il ne connaît pas encore la nature divine, pour conduire son char, lui demande de l’emmener au cœur du champ de bataille, avant que celle-ci éclate. Il considère ceux qui sont en face de lui et là, coup de théâtre ! Le grand guerrier s’effondre et renonce à se battre contre ceux qui ont été ses maîtres, ceux qui font partie de sa famille. Et c’est là, au milieu du champ de bataille, que Krishna va lui enseigner que son rôle est de se battre pour que le chaos, l’injustice, pour que ce qui est destructeur périsse, car si le camp adverse gagnait, au-delà de ses maîtres, de sa famille, ça serait tout l’ordre de la planète qui périrait.

L’effondrement d’Arjuna sur le champ de bataille.
Illustration Emilie Poggi.

La Bhagavad Gita est un texte qui souvent déconcerte, étonne, voire choque le lecteur occidental. On ressent de l’empathie face au désespoir d’Arjuna, on se range à ses côtés, on le perçoit comme un objecteur de conscience, qui refuse une guerre inique. En réponse à cela, Krishna lui parle d’ordre socio-cosmique, lui dit qu’il doit faire son devoir de classe, de guerrier. Ce texte peut sembler conservateur, réactionnaire. Vous en offrez pour votre part une lecture très actuelle, et très humaniste, comment l’expliquez-vous ?

Il y a un élément fondamental dans toutes les lectures de grands textes, c’est le discernement « viveka » en sanskrit. C’est malheureusement la loi de ces grands textes : on peut toujours récupérer à son propre profit les choses, et pourtant il faut arriver à lire entre les lignes, entre les mailles. Par exemple, dans la Bhagavad Gita, il faut se souvenir que Krishna a essayé de toutes les manières possibles en amont d’éviter cette lutte fratricide, en vain. Alors, maintenant, la guerre est là, inévitable.

La Bhagavad Gita interroge : comment agir ?

La Bhagavad Gita est donc une apologie de l’action, mais pas de l’action pour le pouvoir, pas pour son propre intérêt mais de l’action désintéressée. Il y a des moments où l’action s’impose : si on voit dans la rue une personne vulnérable être maltraitée, doit-on se poser comme objecteur ? N’y a-t-il pas cet élan, cette empathie qui va nous porter, quitte à devoir se battre, pour défendre cette personne ? Comme le dit Krishna, nous agissons en permanence, par le corps, par les mots, par la pensée. La Bhagavad Gita interroge : comment agir ?

Si Gandhi, auquel vous faites souvent référence, s’est inspiré de la Bhagavad Gita pour mener ses combats, son assassin lui aussi s’en est réclamé, pour défendre son geste. Alors, comment être sûr.e qu’un acte va dans le sens du dharma, de l’harmonie universelle ?

C’est tout le propos du yoga. Il y a cette idée d’un dépouillement, de laisser décanter le « moi », l’ego, qui, comme un rempart, nous rend opaque au monde, qui nous donne l’impression qu’il y a un « je » et un « autrui », et cette altérité peut susciter une sorte d’hostilité qui devient agressive. Dans la pensée indienne, l’ordre forcément à un moment vacille, c’est inéluctable. Dans l’analyse qu’en donnent les Puranas (textes anciens de l’Inde), le ferment de ces forces de chaos, le facteur fondamental n’est autre que ce « sens du moi ». Quand on essaie de décanter ce « moi », qui empêche toute osmose avec le milieu, ce qui reste c’est le « je suis », aham. Il y a comme une transparence de ce « je suis », avec l’essence, le Soi. A ce moment là, l’Être s’intègre dans la trame cosmique.

Au fil du temps, le dharma, l’ordre du monde, inéluctablement, vacille.
Illustration Emilie Poggi

2000 ans nous séparent de la Bhagavad Gita, et pourtant on sent chez vous une certaine urgence, une certaine nécessité dans l’écriture de cet ouvrage, de rendre le texte plus accessible. En quoi ce texte vous semble t il d’actualité ?

J’ai toujours eu à cœur de ne pas propose de discours sur, mais de permettre aux personnes intéressées par la pratique et par la théorie du yoga de se mettre en contact avec les textes. Pour bien comprendre les textes, il faut mettre en lien les mots clés avec leur étymologie, et ce travail libère déjà d’un grand poids !

Ce texte me semble d’une actualité brûlante. Il y a une sorte de désobéissance créatrice en ce moment car c’est indispensable.  Il y a des héros, des vira, qui ont une audace, une force d’âme, qui ne fléchissent pas devant la norme. Il faut sentir vibrer en soi cette intention de l’agir juste quel que soit ce qu’on nous impose. Arjuna et Krishna, c’est nous. Nous avons en nous ces deux dimensions : ce qui peut s’effondrer en nous, connaître le désespoir, et une voix plus profonde qui nous donne une orientation. Il y a dans la Bhagavad Gita, mais aussi dans le Shivaïsme du Cachemire, cette idée, que l’action et la contemplation ne sont pas opposées, et l’une nourrit l’autre. Et que si l’action est nourrie par cette vie intérieure, elle n’en sera que plus juste et efficiente. Il y a cette idée d’efficience, c’est à dire, d’accomplir une action d’une manière à la fois très centrée, ça doit partir de l’être profond, et en même temps très ouverte, car elle est faite pour le bienfait d’autrui.

Il y a dans la Bhagavad Gita cette idée, que l’action et la contemplation ne sont pas opposées : l’une nourrit l’autre. Si l’action est nourrie par cette vie intérieure, elle n’en sera que plus juste et efficiente.

Les femmes indiennes de ma tribu Chipko entourant un arbre pour empêcher son abattage.
Illustration Emilie Poggi

Dans notre société où la quête de sens semble être un questionnement pressant, la Bhagavad Gita aborde la question du svadharma, de la vocation profonde de chacun. Comment reconnaître son svadharma ?

Il faudrait être toujours au plus près de la petite note intérieure qui nous parle, l’écouter. Parfois on ne peut pas tout de suite la suivre, mais essayer d’entendre en soi cette voix, qui n’est pas celle de la parole intermédiaire, des pensées, mais une voix plus profonde, qu’on appelle Pashyanti, « celle qui voit », cette intelligence intuitive, qui sans cesse se rappelle à nous. Et parfois, si on ne suit pas cela, on n’est pas dans « Yuj » (« se relier »), mais dans « Ruj « (d’où vient notre mot « rompre », mais aussi maladie, souffrance, du corps comme de l’âme). Il faut être attentif aux petits signes de la vie, et ne jamais renoncer, ne jamais renier ce que l’on est.  Et si on doute, bravo ! Moi je trouve que le doute c’est formidable ! C’est ce que fait Arjuna au début : il se permet de douter, il va dans l’entre-deux. Il doute, il voit, il fait l’expérience, et de là, c’est l’effondrement. Mais c’est grâce à cela qu’il se relève. Grâce à ça, et à la parole de Krishna, à laquelle il reste ouvert. Si Arjuna et Krishna sont considérés comme deux éléments de notre propre personne, la Bhagavad Gita nous enseigne qu’il faut rester ouvert à ce sentiment interne qui s’impose à nous, et c’est souvent dans cet inattendu que la destinée peut, sinon s’accomplir, du moins ouvrir un sillage.

Il faut être attentif aux petits signes de la vie, et ne jamais renoncer, ne jamais renier ce que l’on est !

Le chemin spirituel d’Arjuna commence ainsi par un effondrement sur un champ de bataille. Selon vous, le chemin spirituel commence-t-il forcément par une défaillance, par un effondrement intérieur ?

Rarissimes sont les êtres qui sont d’emblée ajustés ; sur Terre, nous sommes à la fois su-kha et du-kha ; bien reliés au centre et en même temps, disjoints. C’est parce que l’être humain a ces deux polarités en lui qu’il cherche la libération. C’est souvent la sensation de ce manque, de cette dysharmonie, de cette insatisfaction, parfois inexprimable, inexplicable, qui donne l’impulsion pour se mettre en mouvement. A un moment donné, la crise crée une brèche et on voit qu’autre chose est possible. Il faut avoir auprès de soi un maître, capable de mettre en mouvement la vie à l’intérieur de soi. Il y a un mot clé : se mettre en chemin, marga. A mon sens, le sel de la vie, c’est la recherche et la rencontre ! Et en s’ouvrant aux autres, on retisse cette trame d’interconnexion, qui est la vie.

Emerveillement devant le soleil levant.
Illustration Emilie Poggi

Merci à Colette Poggi pour l’entretien, à Emilie Poggi pour les illustrations, et aux Editions des Equateurs d’avoir permis cette rencontre.

La Bhagavad Gita ou l’Art d’Agir, Colette Poggi et Emilie Poggi, Editions des Equateurs, 2020, 22 euros.