Yoga et nationalisme (2/3) : La culture du corps comme réponse au colonialisme

Symbole de bien-être et de paix, le yoga s’ancre aussi au cœur d’une longue histoire politique, allant de de l’anti colonialisme au populisme et qui donne aujourd’hui lieu à une instrumentalisation religieuse et politique en Inde. Pour y arriver, je vous propose un feuilleton chronologique en trois volets. Dans « La culture du corps comme réponse au colonialisme britannique », j’explique comment l’essor du yoga est intrinsèquement lié au développement du culturisme au sein de la résistance indienne contre le colonialisme britannique.


Dans son livre L’Inde de Modi, National-Populisme et démocratie ethnique, l’enseignant-chercheur Christophe Jaffrelot développe le concept paradoxal de « complexe d’infériorité majoritaire » des nationalistes hindous, hérité de la domination britannique :

« [Il] renvoyait à un défaut d’estime de soi qui avait été favorisé dès le XIXe siècle par un stéréotype colonial décrivant les hindous comme une « race » chétive [… et] certains idéologues à décrire leur communauté comme une « race mourante » ».

Les colonisés étaient alors vus comme des sous-hommes (puisque colonisés), faibles, au corps moins fonctionnel. Ce regard critique et méprisant sur les hommes indiens s’est étendu à la sphère du religieux où l’hindouisme, mal-compris par les colons, a été dénigré pour ses croyances jugées superstitieuses et ses coutumes archaïques. Ce regard dénigrant de l’homme blanc victorieux et fort (car colonisateur) a été intériorisé et a ouvert la faille d’une crise de conscience et d’identité chez les hindous. Face à l’oppression d’un prosélytisme occidental très offensif, notamment protestant, ils développent l’idée que seuls des hommes forts et conquérants pourront se réapproprier leur culture et leurs traditions. Dans ce cadre, le yoga en tant que discipline corporelle se dessine comme une voie d’affirmation de puissance face à l’envahisseur.

C’est à cette époque que la culture du bodybuilding arrive en Inde à travers la figure d’Eugene Sandow (1867-1925), athlète allemand et père du culturisme moderne. Comme l’explique Mark Singleton dans son ouvrage Aux origines du yoga postural moderne, la rhétorique d’Eugene Sandow séduit les leaders nationalistes hindous en ce qu’elle présente une ascèse physique comme une pratique religieuse :

« […] elle pouvait être utilisée à la fois comme une réfutation symbolique des récits coloniaux sur la dégénérescence indienne, et, à certains moments, comme une base à la résistance violente et musclée. La rhétorique de Sandow était marquée par l’idée que les exercices constituaient une pratique religieuse, ce qui les rendaient d’autant plus compatibles avec la convergence de la religion et du culturisme que l’on rencontrait dans le nationalisme indien ».

Il note alors une resacralisation du corps à travers des rituels physiques codifiés qui serviront dans les décennies à venir de la création d’un yoga postural, notamment par le père du yoga moderne, Krishnamacharya (1888-1989), à la cour du roi de Mysore.

Ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, émerge l’idée que seul un homme fort physiquement pourra gagner l’indépendance face à l’envahisseur britannique. La culture physique, le yoga et la violence s’imbriquent ainsi pour revivifier un nationalisme indépendantiste prônant la violence. Mark Singleton cite l’une de ces figures clefs à la croisée du sport et de la politique, le catcheur, gymnaste et militant révolutionnaire Rajaratna Manick Rao :

«[Il] croyait que l’Inde ne pouvait se libérer de la domination étrangère que par la révolution et non pas par la méthode non-violente de Gandhi. Il prêchait donc l’idée selon laquelle il était essentiel de construire une armée de soldats ayant un corps robuste pour arracher notre liberté et la garder» (Tiruka, 1977).

Déguisé en gourou itinérant, il dissémina au cours de ses voyages des techniques de combat assimilées au yoga : faire du yoga ou être un yogi était alors une préparation pour la guerrilla en vue de l’indépendance. Il fut entre autres le professeur du célèbre auteur et yogi Tiruka (1890-1996) qui contribuera à l’essor du yoga à travers le monde. Parmi cette jeunesse entraînée au combat par le yoga on peut encore citer Aurobindo Ghose (1872-1950) : héraut d’un yoga activiste promouvant la violence avant de devenir un maître spirituel et fondateur de l’utopie universaliste Auroville près de Pondichéry. Mais encore l’homme politique et révolutionnaire Tilak (1856-1920), défenseur de l’aile conservatrice du parti du Congrès et fervent opposant au courant laïc et modéré incarné par Nehru (1861-1931).

On retrouve chez ces figures et dans leurs discours les prémices d’une division entre un nationalisme pacifique, modéré, laïc d’une part et violent, dur et ethnique d’autre part. Pour ces derniers, religion et politique son intrinsèquement liés.

Suite : Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse.

[Cet article est issu de mon travail universitaire « Le Yoga comme instrument de propagande des nationalistes hindous », rédigé à l’hiver 2019-2020 dans le cadre du séminaire « Le monde hindou » proposé par Ysé Tardan-Masquelier au sein du D.U Cultures et Spiritualités d’Asie à l’Institut Catholique de Paris].

Image : l’athlète allemand Eugene Sandow ©Wikimedia

3 commentaires sur « Yoga et nationalisme (2/3) : La culture du corps comme réponse au colonialisme »

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